Dans la peau d’un Noir

Toutes les voix ne sont pas égales dans l’espace public. Encore maintenant, on en apprend davantage sur le racisme par la bouche des Blancs que par la voix de ceux qui le subissent.

Photo : Daphné Caron

En 2003, pour les besoins d’une enquête du Journal de Montréal, le reporter Stéphane Alarie a passé sept jours dans la peau d’un Noir.

La transformation, orchestrée par un maquilleur spécialisé, exigeait cinq heures de travail avant chaque sortie : deux couches de maquillage sur le visage et les bras, la pose de prothèses sur mesure pour la bouche et le nez, des verres de contact colorés, une perruque, une fausse barbichette. L’illusion était si complète, paraît-il, que les collègues du journaliste, son patron et même sa propre mère ont été confondus.

Dans une série d’articles coup-de-poing, Stéphane Alarie racontait les indignités qu’il avaient subies en se promenant dans la grande région de Montréal ainsi métamorphosé. « On m’a viré d’un bar, on m’a épié dans les commerces, on m’a floué sur la valeur d’un bien, on m’a servi des commentaires douteux lors de la recherche d’un logis, on a craint de me prendre à bord, écrit-il. […] Reste que, pour moi, ce ne fut évidemment qu’une expérience ponctuelle. Imaginez la chose sur une année, sur toute une vie. »

J’avais été marquée par ce reportage (malheureusement introuvable en ligne). Pas tant pour le racisme qu’il révélait, dont j’étais déjà bien au fait, mais à cause du subterfuge employé pour le mettre au jour. Le quotidien avait jugé qu’un tel exposé serait plus accrocheur, plus convaincant s’il était relayé par un Blanc que si des Noirs avaient eux-mêmes livré leur témoignage. C’était un récit conçu par un Blanc, pour des Blancs, de l’expérience noire, où les Noirs eux-mêmes jouaient les seconds rôles.

La mise en scène était spectaculaire et le compte rendu dans les pages du Journal, percutant. En prêtant non seulement sa plume mais son corps à la situation des Noirs au Québec, le journaliste a nul doute éveillé bien des consciences. Mais je me souviens de mon malaise de l’époque : les Noirs ne pouvaient-ils pas parler pour eux-mêmes ? N’étions-nous pas dotés du sens de la parole ? Les Noirs n’avaient-ils donc pas la voix et l’autorité nécessaires pour décrire leur propre réalité ?

***

Ce reportage m’est revenu en tête ces derniers temps alors que le Québec se déchire à nouveau sur la question raciale. Depuis quelques semaines, quand je consulte les médias québécois, j’ai encore trop souvent l’impression de me faire expliquer par des Blancs ce que ça veut dire d’être une Noire.

Dans la polémique sur la légitimité de citer une injure raciste en classe, par exemple, des voix noires ont bien fini par se faire entendre. Mais elles sont demeurées noyées dans une mer d’analystes et de penseurs qui n’ont aucune expérience directe du racisme négrophobe, pas de connaissance intime du n-word et des plaies qu’il réveille — des données pourtant fondamentales à un débat équilibré sur la question, il me semble.

Le journaliste Patrick Lagacé a fait œuvre utile en admettant dans une chronique avoir compris trop tard la violence qu’on peut infliger lorsqu’on prononce le mot « n**** » de manière cavalière. J’applaudis cette capacité d’écouter et de se remettre en question. Mais j’ai été déçue de constater que nombre de mes amis et collègues ont eu besoin, pour se sensibiliser à la perspective des Noirs qui se disent blessés par ce débat, qu’un chroniqueur blanc la leur traduise. Il a encore fallu qu’un Blanc se glisse dans la peau d’un Noir.

Rarement le manque de diversité ethnoculturelle dans les médias d’information ne m’a paru aussi criant que ces dernières semaines. Comme femme noire, ça me fait mal. Comme journaliste, ça me fait honte.

Au Québec, les personnes issues des minorités visibles constituent 12 % de la main-d’œuvre, mais seulement 5 % du corps journalistique. Il faudrait donc que les journalistes racisés soient deux fois et demie plus nombreux pour refléter la composition de la population québécoise. En ce qui concerne les journalistes noirs plus précisément, il faudrait multiplier leur nombre par deux.

Dans l’ensemble du Canada, la situation est à peine meilleure : 21 % de la main-d’œuvre, mais seulement 12 % des journalistes, appartiennent à une minorité visible au pays. C’est dire qu’il faudrait presque deux fois plus de journalistes racisés pour que les médias canadiens soient représentatifs de la population. Plus particulièrement, les journalistes noirs et autochtones devraient être 1,6 fois plus nombreux ; les journalistes d’origine arabe, deux fois plus ; les journalistes latinos, trois fois plus.

Ces statistiques m’ont été fournies par Amélie Daoust-Boisvert, professeure de journalisme à l’Université Concordia et anciennement reporter au Devoir, qui les a compilées à partir des données du formulaire long du recensement de 2016.

On remarque par ailleurs que les journalistes racisés gagnent moins bien leur vie, en moyenne, que leurs confrères blancs. Pour chaque dollar qu’un homme blanc obtient dans cette profession au Canada, une femme blanche récolte 88 sous ; une femme noire, 76 sous ; un homme noir, 65 sous ; une femme autochtone, 69 sous ; un homme autochtone, 79 sous. Ce fossé pourrait indiquer qu’ils sont moins expérimentés, qu’ils travaillent moins d’heures, qu’ils sont à leur compte ou employés par des médias moins importants. Ça laisse en tout cas supposer qu’ils exercent leur métier dans des conditions plus précaires.

***

Stéphane Alarie n’est ni le premier ni le dernier journaliste blanc qui a eu l’impulsion de se fondre dans la peau d’un Noir pour témoigner d’une réalité qui lui était étrangère.

En 1948, Ray Sprigle, un reporter de Pittsburgh, parcourt le Sud ségrégationniste des États-Unis pendant un mois, se faisant passer pour un Afro-Américain grâce à un régime intensif de bronzage. En 1959, John Howard Griffin avale des médicaments normalement prescrits pour soigner la dépigmentation de la peau, afin de foncer la sienne. Quelques semaines durant, de La Nouvelle-Orléans à Atlanta, il affronte les menaces, les regards haineux et la morsure du n-word, épreuves qu’il relate dans le livre Black Like Me, un classique du genre. En 1969, Grace Halsell publie Soul Sister, le récit des six mois qu’elle a vécu à Harlem et dans le Mississippi, métamorphosée en Noire. En 1994, un étudiant du nom de Joshua Solomon met le cap sur l’État de la Géorgie, où il projette de passer un semestre déguisé en Afro-Américain. Traumatisé par le traitement qu’il subit, il coupe court à son immersion après une semaine, racontera-t-il dans le Washington Post. À la fin des années 2000, le journaliste Günter Wallraff sillonne l’Allemagne pendant un an, maquillé en réfugié somalien, imposture dont il tirera un livre et un documentaire. Et ainsi de suite.

La récurrence du motif en devient presque amusante. Il semble que, périodiquement, ici comme ailleurs, de nouvelles générations doivent redécouvrir le fléau du racisme, disséqué, prémâché, digéré par un auteur blanc qui l’a vécu de l’intérieur et qui peut donc attester que, oui, les Noirs disent vrai ! Le racisme existe. Car leurs mots à eux, y compris pour dénoncer leurs propres conditions de vie, n’ont pas la même portée.

Nul doute que ces reporters adeptes de l’infiltration étaient animés par une réelle empathie et par une vive indignation devant les injustices. À présent, l’attitude la plus sensible commanderait plutôt de s’effacer et d’écouter d’abord ceux qui les subissent.

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Je trouve étrange l’expression de « journalistes racisés ». Ne devrait-on pas augmenter le nombre de journalistes, sans les « raciser », ou « raciser »plus de journalistes ? Et peu importe leur nombre, ils seront de toutes façons « racisés » ? Sans doute que je ne peux pas comprendre, puisqu’étant blanc. Mes gestes et propos seront toujours perçus comme des « micro-agressions », à cause de mes « biais inconscients ». Je suis inconscient d’être raciste, et ça me désole beaucoup. Que devrais-je faire pour diminuer mon racisme ?

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Pierre Ross,
Pour diminuer votre racisme ? Mais c’est très simple mon cher monsieur. Il faudrait tout d’abord cesser de vous placer sur la défensive à chaque fois qu’une personne de race noire tente de vous expliquer sa réalité ou celle des Noirs en général, dans un pays majoritairement blanc. Cesser de nier, minimiser systématiquement ou de rejeter d’un revers de la main les témoignages entendus, les preuves apportées, en nous accusant de « jouer les victimes ». Ou pire, de répondre par la dérision, la moquerie, en rétorquant qu’il ne s’agit là que de « rectitude politique », en faisant semblant de ne pas comprendre, en jouant à l’idiot…tous des comportements qui ne font que traduire le mépris profond que vous éprouvez envers les personnes dites racisées.

« Écouter » sincèrement puis essayer de vous mettre à la place de l’autre pour quelques instants. Imaginer ce que vous ressentiriez si vous étiez minoritaire quelque part puis que des hommes et des femmes en majorité, vous rabaissaient constamment par divers moyens et méthodes, sur la base de votre couleur, de votre accent, de vos origines. Par ailleurs vous pourriez aussi effectuer de vrais examens de conscience, en surveillant ces réflexes d’opposition quasi pavloviens qui se pointent à votre esprit, dès lors que vous entendez parler de ces sujets sensibles ou pire, que vous avez affaire à une personne de race noire.

Arrêter de vous considérer comme le centre de l’univers, de vous percevoir comme étant LA référence humaine et que les autres ne sont que sous humains, citoyens de seconde ou tierce classe.

Voilà ce que vous devriez faire pour ne plus être raciste.

En êtes vous capable ?…

Dans la peau d’un Noir
« Se mettre dans la peau de l’autre » pour mieux le comprendre est un dicton qui ne date pas d’hier.
Je le crois toujours aussi juste aujourd’hui.
Toutes ces personnes qui l’ont fait – réellement fait – pour mieux comprendre « de l’intérieur » ce que subissent les Noirs, me paraît admirable et courageux.
Et si leur expérience a pu rendre encore plus réelle la situation du racisme, tant mieux!
Car elle sert une juste cause.

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Quelle tristesse de lire ces constats en 2020! Depuis toujours, les Blancs ont un besoin de supériorité, un besoin de contrôle (pensons à la colonisation et au catholicisme). Mais pourquoi? Quelle honte! Que nous manque-t-il? Sommes-nous si insécures? Et pourtant, je continue par croire que l’harmonie et la paix entre nous tous est possible.

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J’ai un malaise également lors des différents débats concernant des enjeux culturels. Il me semble que ça se clive tout de suite. Je donne comme exemple la pièce de M. Lepage sur le chant des esclaves. Au lieu de lire et d’entendre des gens décrire cette réalité pour l’expliquer et l’enrichir, c’est devenu rapidement un débat sur l’appropriation culturelle contaminé par les jugements, la colère, des positions rigides. Finalement, je n’ai pas l’impression d’avoir été nourris pour cette réalité du chant des esclaves que je connais très peu. Ça me semble être ainsi pour la plupart des débats qui me semblent se faire sur le mode défensif ou d’attaque, c’est lassant et ça me donne envie de me retirer. Puis, en effet, il y a beaucoup de gens comme moi qui commentent sur des perceptions du monde qu’ils ne peuvent ressentir viscéralement. J’aimerais qu’on quitte les débats continuels et lire sur la perception des autres, c’est plus facile de m’ouvrir lorsqu’on me raconte que lorsqu’on s’accuse.

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Madame Mercier,
J’ai lu votre article dans la peau d’un noir.
Cet article m’a grandement interpellé, la question que je me pose c’est pourquoi , en tant que femme de couleur, vous n’avez pas fait cet article sur le racisme que vous vivez au quotidien , plutôt que de critiquer le geste des gens qui essaient de faire comprendre ce que vivent les gens de couleur.
Je vis moi-même avec un homme d’origine mexicaine, je peux donc voir certains gestes de racisme envers lui mais ce que j’aimerais comprendre c’est pourquoi les gens qui vivent ce racisme ne dénoncent t’ils pas leur propre situation.

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On s’époumone à crier au racisme systémique et on pense que ces suprémacistes blancs vont écouter un Noir dénoncer leur racisme ? Dans quel monde vivez vous ? Ces gens n’écoutent pas les Noirs ou les Autochtones expliquer leur sort; il faut que ce soit d’autres « Blancs » qui leur expliquent pour avoir le moindre espoir qu’ils comprennent car, justement, ils sont des suprémacistes Blancs.

Ceux qui sont conscients du racisme systémique, n’ont plus besoin d’être convaincus, ils et elles le sont déjà. C’est ça la réalité du racisme systémique, voire du racisme tout court, et tout effort pour le combattre devrait au moins être considéré comme valable. Les chasse-gardées raciales risquent d’être beaucoup moins efficaces pour changer une société et, à l’opposé, les alliances ont de bien meilleures chances d’améliorer les choses.

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Quelqu’un a demandé sur ce forum: « Je suis inconscient d’être raciste, et ça me désole beaucoup. Que devrais-je faire pour diminuer mon racisme ? »

Pour diminuer votre racisme ? Mais c’est très simple mon cher monsieur. Il faudrait tout d’abord cesser de vous placer sur la défensive à chaque fois qu’une personne de race noire tente de vous expliquer sa réalité ou celle des Noirs en général, dans un pays majoritairement blanc. Cesser de nier, minimiser systématiquement ou de rejeter d’un revers de la main les témoignages entendus, les preuves apportées, en nous accusant de « jouer les victimes ». Ou pire, de répondre par la dérision, la moquerie, en rétorquant qu’il ne s’agit là que de « rectitude politique », en faisant semblant de ne pas comprendre, en jouant à l’idiot…tous des comportements qui ne font que traduire le mépris profond que vous éprouvez envers les personnes dites racisées.

« Écouter » sincèrement puis essayer de vous mettre à la place de l’autre pour quelques instants. Imaginer ce que vous ressentiriez si vous étiez minoritaire quelque part et que des hommes et des femmes en majorité, vous rabaissaient constamment par divers moyens et méthodes, sur la base de votre couleur, de votre accent, de vos origines. Par ailleurs vous pourriez aussi effectuer de vrais examens de conscience, en surveillant ces réflexes d’opposition quasi pavloviens qui se pointent à votre esprit, dès lors que vous entendez parler de ces sujets sensibles ou pire, que vous avez affaire à une personne de race noire.

Arrêter de vous considérer comme le centre de l’univers, de vous percevoir comme étant LA référence humaine et que les autres ne sont que sous humains, citoyens de seconde ou tierce classe.

Voilà ce que vous devriez faire pour ne plus être raciste.

En êtes vous capable ?…

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Écrire selon la couleur de sa peau?
Selon votre lecture, madame Mercier, le traitement d’une question sociale, politique, économique ou autre touchant un groupe « racisé » ne pourrait être traitée (comprise et expliquée) que par une personne « racisée » à l’identique. Est-ce à dire que, pour prendre un exemple, que seul un journaliste noir pourrait comprendre et faire comprendre une insulte raciste, la situation en santé publique d’un groupe noir, etc.? Ou seule une femme autochtone pourrait discuter de la situation problématique de ses soeurs autochtones? En pareil cas, doit-on comprendre que seul un journaliste blanc pourrait traiter de questions relatives à un groupe blanc? Qui plus est, les journalistes « racisés » devraient-ils se limiter aux seuls sujets touchant l’un ou l’autre des groupes « racisés »? Cela me semble restreindre négativement leur parole, un peu comme les femmes journalistes devaient se limiter aux sujets féminins autrefois. Dommage.

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À tout le monde en parle 3 noirs ont été invités pour discuter du problème soulevé à l’université d’Ottawa. Celui-là vous ne l’avez pas mentionné. Au 24/60 aussi des noirs ce sont exprimés sur cette affaire ainsi qu’à QUB radio. Question quiz, combien en aurait-il fallu pour que vous soyez satisfaite?

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