Dans les coulisses de la fabrique à mots

Comment les nouveaux mots sont-ils choisis et inventés ? Incursion dans l’univers des terminologues de l’Office québécois de la langue française. 

Le terminologue Francis Pedneault s’occupe de la veille en aéronautique, en gestion et en sports. Photo : Cégep Édouard-Montpetit / Youtube

Nos imaginaires sont tellement confits d’anglais qu’il faut souvent se casser la tête pour inventer un équivalent français. En tant que journaliste, et a fortiori à L’actualité, on est constamment dans le neuf, à dégager des tendances futures. Qu’il s’agisse des framboises, d’éducation ou d’énergie, il est acquis que je devrai chercher au moins un équivalent, sinon plusieurs.

Je consulte donc plusieurs fois par jour Le grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF), qui contient 700 000 fiches et quelques millions de termes. L’interface en ligne est très conviviale. On tape smart key, et voici la fiche « clé mains libres », avec une description et la liste des formulations acceptées et les termes déconseillés (« clé intelligente »).

Comme je suis un gros utilisateur, je me suis entretenu avec Francis Pedneault, coordonnateur de la production terminologique à l’OQLF, pour comprendre leur travail. Je ne suis d’ailleurs pas « tout seul de ma gang ». Nous sommes un million qui consultons le GDT chaque année pour 18 millions de pages lues. « Vous êtes aussi plus nombreux : une augmentation de 18 % l’an dernier », dit-il.

Francis Pedneault n’est pas le genre tatillon qui passe ses journées à chercher des alternatives à « hamburger », « hot dog », « root beer » ou « t-shirt ». « La terminologie a plusieurs buts. Elle porte d’abord sur les termes techniques et vise à ce que les gens d’un même secteur d’activité se comprennent, pour des raisons de commerce et de sécurité. Il y a aussi une idée de cohésion sociale du fait qu’on arrive à se comprendre. »

On l’oublie, mais la terminologie fut l’un des premiers grands chantiers de la Révolution tranquille, avant la nationalisation de l’électricité, avant l’Éducation, avant Expo 67. Le gouvernement de Jean Lesage a créé l’Office de la langue française en mars 1961, en même temps que le ministère de la Culture. Sa mission était de constituer le vocabulaire français de secteurs entiers, comme en finance, en énergie, en transport, en aviation, dans la construction, la restauration, les sports — alouette ! À l’époque, tous les manuels techniques étaient en anglais parce que tout arrivait des États-Unis et du Royaume-Uni.

Bref, l’OQLF a développé très rapidement des lexiques dans divers secteurs d’activité, plus de 200 aujourd’hui. « À la demande du gouvernement ou du public, on travaille cette année sur la sécurité informatique, l’immigration, l’intelligence artificielle et l’électrification des transports », explique Francis Pedneault, qui s’occupe personnellement de la veille en aéronautique, en gestion et en sports.

Les terminologues de l’OQLF ont suscité la polémique en 2017 lorsque certains médias se sont avisés que l’organisme avait infléchi sa politique sur les anglicismes afin de se montrer un peu plus tolérant. « Pas à n’importe quelle condition ni n’importe comment, dit Francis Pedneault. Mais l’OQLF était parfois la dernière à déconseiller certains anglicismes comme cocktail, lob ou leadership alors que l’usage s’était installé. Après analyse, sur 200 emprunts à l’anglais, il y en a 10 % qu’on a fini par ne plus déconseiller. On continue quand même de proposer l’alternative en français, mais dans ces cas, l’emprunt est accepté. » Bref, pas de quoi fouetter un chat.

Sur le million d’utilisateurs du GDT, 35 % viennent d’Europe et d’Afrique. Des terminologues belges, suisses et français, rencontrés lors de colloques, ne tarissent pas d’éloge sur le travail de leurs collègues québécois, réputés pour être « réactifs » et inventifs. L’OQLF a aussi conduit le chantier de la féminisation des titres de fonction, qui a fait école en francophonie. Bref, à travers l’OQLF (mais pas seulement), le Québec est devenu un important foyer de norme en francophonie.

Danger : quétainerie

Il y a quelques années, en visite à Jérusalem, j’étais allé faire un tour du côté de l’Académie de la langue hébraïque, dont le défi est encore plus grand que celui de l’OQLF. Car en adoptant officiellement l’hébreu, Israël a dû ressusciter une langue morte, essentiellement religieuse. Le linguiste israélien qui m’a reçu m’a raconté que pendant longtemps, la population avait refusé le terme hébreu pour « cassette » et préférait le terme français — jusqu’à ce qu’un DJ en vue reprenne le mot hébreu pour faire l’intéressant et le popularise.

Bref, l’OQLF n’est pas la seule à devoir défendre des propositions parfois jugées saugrenues, quétaines ou malhabiles. Car à côté de ses bons succès comme « balado », « divulgâcher », « courriel », « mot clic », « hypertrucage » (deepfake), l’OQLF a sorti quelques trucs bizarroïdes du genre « vélos à pneus surdimensionnés » (fat bike) ou « visionnement boulimique » (binge watching) après les « hambourgeois » et « gaminet » de jadis.

En réalité, les terminologues cherchent à créer le moins possible. Leur priorité est de rechercher les trouvailles des autres banques terminologiques comme Termium Plus, du gouvernement canadien, et de sonder les experts, tout en examinant la sémantique du mot en question. Si on ne trouve rien de satisfaisant, il faudra créer. « Mais de nos jours, nous faisons davantage appel à l’inventivité du public », dit Francis Pedneault, en évoquant le dernier concours de création lexicale 2019, où des élèves du secondaire ont sorti « instavidéaste » (streamer) et « surréussir » (overachieve). « Ces termes ont maintenant leur fiche. »

« Pour moi, le fait d’en arriver une proposition est déjà une réussite et on n’est pas fermés à ce qu’il y en ait de meilleur », dit M. Pedneault, qui cite le cas des smartphones. Les Français avaient proposé « ordiphone », mais l’OQLF avait préféré un calque, « téléphone intelligent », qui est entré dans l’usage malgré la critique. « Selon moi, tant qu’on propose, le travail est bien fait. Mais oui, il y a des fois où c’est plus inspiré que d’autres. »

L’an dernier, le collègue Maxime Johnson avait fait un papier fascinant sur le problème de traduire wearable, au sens d’« appareil intégré à un vêtement ou un accessoire ». L’OQLF propose « ordinateur prêt-à-porter », « ordinateur vestimentaire » ou « ordinateur vêtement ». Maxime disait d’ailleurs qu’un vox pop sur Twitter n’était peut-être pas la solution pour y trouver un remplaçant. Sur ce point, je ne suis pas d’accord : les initiatives individuelles ou privées sont absolument cruciales pour installer rapidement un équivalent. « Ordinateur », par exemple, était à l’origine une marque développée par IBM France pour remplacer computer, qui ne passait pas dans la France de 1955 — les syllabes « con » et « pute », voyez-vous. Même chose pour « vapoter » : le mot est issu d’une consultation en 2008 auprès des membres de l’association info-ecigarette.fr. Donc, oui, Maxime : continue d’en faire, des vox pop !

Les terminologues doivent surmonter bien des difficultés. Parfois, c’est parce que la place est prise. Pour wearable, par exemple, la traduction évidente aurait été « portable ». Sauf qu’on dit déjà ordinateurs « portables », au sens de « transportables » ou de « mobile ». Il est déjà assez compliqué de proposer des idées nouvelles : s’il faut en plus débaptiser un autre mot, on n’en sort plus !

Mais la difficulté principale est sémantique. L’OQLF vise d’abord à chercher des solutions de langue écrite. Ce qui provoque de belles dissonances, car les anglophones s’accommodent plus aisément d’un écrit plus « parlé ». Un bel exemple est fatbike, contraction de fat-tire bike. Ça parle, c’est visuel, ça clique tout de suite. La traduction littérale, « vélo à gros pneus », est tout à fait correcte. Les terminologues francophones ont jugé que « vélos à pneus surdimensionnés » ou VPS serait plus acceptable à l’écrit.

Les exemples du genre sont nombreux et témoignent surtout, à mon sens, d’une culture de la langue où la pratique de l’écrit en français est détachée de l’oralité. N’importe quel linguiste vous dira que le français a toutes les ressources internes pour être aussi concis et évocateur que l’anglais. Quant à se le permettre, ça, c’est une autre histoire !

Mais les terminologues n’imposent rien : personne ne vous interdit de dire ou d’écrire « vélo à gros pneus » ou même « gros-pneus » ou « gropneu » ou VGP ou « vélo-ballon ». Vous êtes tout à fait capables d’y aller avec votre proposition.

Pour Le grand dictionnaire terminologique (GDT) : http://www.granddictionnaire.com/

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

Commentaires
Laisser un commentaire