De la boisson

Les autorités sanitaires mènent une croisade contre l’alcool, ce lubrifiant social essentiel à la vie, la vraie. 

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

J’aime boire.

Oui, bon, je sais, l’alcool, c’est mal. C’est documenté. Maladies gastro-intestinales et cardiovasculaires, forte possibilité de dépendance — déclencheur d’actes violents —, risque accru d’accidents et une ribambelle de cancers : cela n’est qu’un échantillon. La liste de périls soutenus par une abondante recherche scientifique a de quoi vous faire passer l’envie de remplir votre panier à la SAQ.

Je connais aussi des gens que trois verres rendent idiots. Passé six, ces mêmes personnes se couvrent de ridicule. L’alcool les décivilise.

Mais chez d’autres esprits (la plupart), mieux génétiquement pourvus pour gérer l’alcoolémie, il peut également avoir l’effet inverse. En fait, selon la thèse que défend Edward Slingerland, professeur émérite de l’Université de Colombie-Britannique, c’est en partie grâce à l’alcool que nous nous sommes développés comme espèce. Notre évolution et notre organisation sociale seraient intimement liées à sa consommation.

Son essai intitulé Drunk est certainement l’argument le plus convaincant en faveur de la consommation d’alcool un peu moins modérée que ce que nous suggèrent les règles de bienséance et les poncifs de la tempérance à tout prix. En passant par la psychologie, l’histoire, les neurosciences, la psychopharmacologie et l’anthropologie, il nous rappelle les bienfaits associés à l’ivresse. Un volet trop peu documenté par la science pour faire le poids face aux périls avérés de l’alcool, selon le prof.

Une fois par semaine, j’aime me sentir plus léger. J’excède la limite prescrite par la santé publique et bois jusqu’à ce que le regard brille. J’ai aussi besoin de sport. J’en fais énormément.

Source de créativité. Désinhibiteur favorisant la sociabilisation. Réducteur de stress. D’après les recherches de Slingerland — qui remonte jusqu’à la préhistoire pour dresser une sorte d’inventaire vertueux de la « maudite boisson » —, l’alcool n’est pas qu’un lubrifiant social. Il est peut-être aussi, à un certain point, ce qui nous permet de nous endurer individuellement et collectivement.

Prenez quelques verres et hop ! voilà votre cortex préfrontal qui s’endort. Vous lâchez prise sur votre personnage public. Vous renouez avec l’être insouciant que le passage du temps a branché sur l’hypervigilance. Aux portes de l’ébriété, les idées affluent. La parole se délie. Les conversations s’animent.

Et si ça ressemble beaucoup à du plaisir, c’est justement parce que c’en est.

Au fond d’une pinte, je me retrouve toujours au même endroit : soudainement déchargé de ce qui me leste, le sourire aux lèvres. Tout à fait maître de moi-même, au fond, puisque ce qui m’entrave n’a plus d’emprise sur mes humeurs. Je me sens bien.

Et la santé, c’est aussi ça : se sentir léger, s’amuser, échanger sans malaise. Pourquoi des millions de personnes s’enfilent-elles quotidiennement anxiolytiques et antidépresseurs, si ce n’est justement pour se débarrasser du poids des jours qui parfois prend des proportions accablantes ?

Slingerland défend l’idée d’une consommation sociale, sans grand excès, dans des moments et des lieux qui sont propices à la communion des esprits. Comme les drogues psychédéliques, l’alcool libère de certaines contraintes : la fameuse pensée latérale, ou « en dehors de la boîte », devient plus naturelle.

Il existe effectivement un moment fugace où l’ivresse est porteuse de génie. Il faut le saisir au vol, puisque l’on risque à chaque instant de basculer vers l’abrutissement, ou de retomber vers la sobriété. Il s’agit d’un moment beau et simple comme un coucher de soleil. Je m’y sens toujours bien, allégé du stress, à l’abri des contingences de la vie.

Vous trouvez que j’ai besoin d’une béquille pour être heureux ? Soit. Une fois par semaine, j’aime me sentir plus léger. J’excède la limite prescrite par la santé publique et bois jusqu’à ce que le regard brille. J’ai aussi besoin de sport. J’en fais énormément. Tous les jours. D’autres gobent des pilules. Tout ce beau monde dont je fais partie aspire à un soupçon de paix intérieure. Un répit. Faut-il rappeler que le stress est également un problème de santé publique ?

Tandis que j’écrivais cette chronique, une flopée de chercheurs et chercheuses de l’Institut universitaire sur les dépendances (ainsi que d’autres experts issus des milieux de la criminologie, du travail social et de la médecine) cosignaient un texte d’opinion qui signalait que les plus récentes recommandations concernant une consommation sans risque émises par le Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances ne tiennent pas compte des bénéfices dont je fais ici mention.

Oui, boire beaucoup et souvent, c’est mal. C’est documenté. Mais prescrire la quasi-abstinence est encore plus nocif, pour certaines personnes, sur le plan psychologique.

En matière de consommation d’alcool et de drogues, il y a des limites que la santé publique semble vouloir franchir sans s’encombrer du contexte social qu’on appelle communément la vie réelle. Comme de nous condamner à mourir d’ennui, en parfaite santé.

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Beau texte qui fait du bien, presque autant qu’un bon verre.

Sans parler du plaisir gustatif, qui ne ressemble à celui d’aucun autre aliment!

L’alcool a des bienfaits. C’est d’ailleurs probablement la raison pour laquelle le gouvernement avait gardé les SAQ ouvertes telles un service essentiel lors de la mise sur pause covidienne de 2020.

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J’ai toujours regretté de ne jamais avoir pris une bonne cuite avec mon ex-mari. Je suis sûre que cela aurait arrangé bien des choses.

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J’adore cette chronique, qui rejoint tout à fait mes propres vues. « Oui, comme le dit son auteur, boire beaucoup et souvent, c’est mal. C’est documenté. Mais prescrire la quasi-abstinence est encore plus nocif, pour certaines personnes, sur le plan psychologique. » Je partage donc sa conclusion : « En matière de consommation d’alcool et de drogues, il y a des limites que la santé publique semble vouloir franchir sans s’encombrer du contexte social qu’on appelle communément la vie réelle. Comme de nous condamner à mourir d’ennui, en parfaite santé. » Il y a en effet beaucoup de puritanisme dans ces recherches venues principalement du monde anglo-saxon, qui exagèrent les dangers de l’alcool et qui sous-estiment ses bienfaits.

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A bas les fatalistes de l’alcool, rien de mieux que de siroter un bon verre de rouge seul ou en bonne compagnie. Un des petits bonheur de la vie. Sans abus toutefois, ses molécules ont de nombreux bienfaits sur la santé (ref.Dr Richard Beliveau), alors pourquoi s’en passer. Plaisir et bonheur garanti!

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Mon chat me dit exactement comme vous. Ayant atteint l’âge vénérable de 70+ans (avec le facteur âge de 7-8 X), il me dit parfois à l’oreille ¨Patron, tu sais, ¨in vina veritas¨¨. Alors, je prends à l’occasion le temps de savourer l’un des plus beaux plaisirs de la vie; celui d’un petit rouge, avec un ou des amis, ou même seul devant un beau feu de vrai bois. La vie n’a pas, comme la tété, la possibilité de reprise. Elle ne passe qu’une fois, aussi bien ne pas la manquer, non ?

Quelle est la maladie mortelle la plus répandue? La vie… Ben oui, quand on naît il n’y a qu’une certitude, c’est qu’on va mourir et le jour 1 est le premier jour vers la mort. Si je bois du lait, je risque X, si je bois des boissons gazeuses, je risque Y, si je bois de l’eau, je risque Z (pas rapport avec les Russes de Poutine).

D’accord, il y a des risques à consommer trop d’alcool, c’est compris, tout comme le bacon, les œufs, le pain, le lait de vache, la viande rouge, la pizza, la crème glacée, les charcuteries, les patates, le beurre, le cochon, le poulet aux hormones, alouette. Dans tout ça l’humain est censé être intelligent et capable de gérer sa santé, sa consommation et il n’a pas besoin de dictateurs qui, au lieu d’informer interdisent. On a vu où cela a mené lors de la prohibition, ce qui a fait le bonheur du crime organisé. Le puritanisme judéo-chrétien («la boisson rend l’homme semblable à la bête et parfois le fait mourir», extrait du petit catéchisme des années 50) a causé tellement de chaos sur la planète qu’on pourrait slaquer un peu, non?

Alors, oui aux autorités pour informer mais autrement, fichez-nous la paix et je prends un verre à la santé de David: Salut!

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