De la téléréalité trumpienne à la chaîne Guérison

Les États sont désunis. Ça prendra des mots. Des gestes. Du temps.

Photo : Daphné Caron

Samedi soir, j’ai entendu et aperçu des feux d’artifice. Même dans le paisible quartier Ahuntsic, en périphérie de l’Empire, ça célébrait. La victoire de Joe Biden, certes, mais surtout la fin de quatre années de folie sombre, d’obsessions colériques, d’instabilité.

Les images provenant des grandes villes états-uniennes étaient joyeuses, remplies de foules en liesse. Ça ressemblait aux images en noir et blanc des rues à la Libération, ou à la chute de dictatures. Un régime tombait et les citoyens transportés klaxonnaient, dansaient, hurlaient leur bonheur. Ce n’était pas la joie partisane habituelle d’une élection normale. Le monde entier, pas que les États-Unis, se libérait d’une force maléfique. C’est comme si le bully qui terrorisait la cour d’école était neutralisé.

Dans leurs discours, Joe Biden et Kamala Harris ont utilisé le mot healing : guérison. Ils ont lancé un appel à la réconciliation, à une société meilleure. C’était évidemment la chose à dire, car la moitié du corps social a été meurtrie, traumatisée pendant quatre ans, et l’autre moitié se retrouve soudainement désarmée, amputée de son moteur. Les mots employés, pas si étrangement, relevaient de la psycho-pop et de la pensée holistique, évoquaient la douceur, l’écoute, l’inclusion et la bienveillance. Il fallait mettre un cataplasme de façon urgente sur la plaie de chacun, démocrates comme trumpistes.

Mais ça, c’est en attendant la suite, car nul ne sait ce qui se passera d’ici le 20 janvier, date de l’investiture. Ce dont nous sommes certains, c’est que les divisions qui fracturent les États-Unis ne disparaîtront pas. Elles sont antérieures à Trump, qui a élargi ces failles, faisant son nid dans ces plaies, dans le laid.

Près de 50 % de l’Amérique voulait encore quatre ans de trumpisme. Et pas que des bouseux édentés. Des gens à l’aise, instruits, gagnant entre 100 000 et 200 000 dollars annuellement. Des femmes. Des Noirs. Des Latinos. Le monde entier a découvert que les minorités américaines (de moins en moins minoritaires) ne sont pas des blocs homogènes, mais des identités complexes. Et qu’il y a aussi des ressorts psychologiques puissants à l’œuvre dans la manière d’aborder les enjeux politiques. Tout ne s’explique pas que par des déterminants sociaux ou économiques. D’où l’échec des sondeurs, incapables de prendre en compte l’attrait de femmes pour ce macho, le goût pervers de plusieurs pour l’intimidateur, l’instinct destructeur qui réunit certains.

Les questions à poser sont légion. Comment le Parti démocrate gouvernera-t-il, coincé entre sa gauche radicale et la nécessité de rallier tous les Américains ? Demeurera-t-il le parti des élites, des puissants, dont se méfient un nombre considérable de citoyens ? Quelle place réelle fera-t-il aux femmes, aux minorités ? De son côté, le Parti républicain demeurera-t-il trumpiste ? Si non, comment va-t-il se reconstruire ? L’entreprise s’annonce douloureuse…

Que restera-t-il du trumpisme, d’ailleurs, du ressentiment antiélite, fort aux États-Unis depuis le mouvement du Tea Party ? Un vote populaire de presque 50 % pour Trump, ce n’est pas un simple avertissement, c’est de la défiance, une guerre ouverte. Les stocks d’armes et de slogans ne regagneront pas si facilement les placards et les sous-sols…

Les États sont désunis. Ça prendra des mots. Des gestes. Du temps. De nouvelles façons de faire. C’est risqué. Certainement pas facile. Comment convaincre son frère braqué, son voisin hostile, son collègue armé que de marcher ensemble vers une destination qu’ils n’ont pas choisie est un projet ?

C’est la fin d’une pitoyable téléréalité. Mais on est très loin du Disney Channel…

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La faille américaine s’entrouvre au milieu des rues des États-Désunis, écartant les marcheurs de chaque côté, et il est extrêmement malheureux qu’un empereur fou de lui-même s’y soit engouffré et l’ait élargie à coups d’ego aveugle, séparant encore plus les promeneurs de chaque côté des avenues.

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De la téléréalité trumpienne à la chaîne Guérison
Je trouve votre vision très juste.
Et fort peu réjouissante, malheureusement.
Les temps qui s’annoncent risquent en effet d’être difficiles…

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Il y a certes bien des gens qui ont voté républicain plutôt que pour Trump, en se bouchant le nez car l’alternative démocrate ne représente pas leurs valeurs. Je pense en particulier à toute la frange de la Bible Belt et des évangélistes pour qui Trump est un moindre mal. Les républicains auraient, semble-t-il, réussi à conserver la majorité au sénat, ce qui n’augure rien de bon pour une présidence Biden-Harris, et ils ont augmenté leur présence dans la chambre, au détriment des démocrates.

Il y a beaucoup d’Américains qui ont voté contre les démocrates pour toutes sortes de raisons, certaines aussi farfelues que l’épouvantail communiste que la propagande républicaine n’a pas hésité à utiliser… Vous parlez de la « gauche radicale » du parti… c’est vraiment loufoque car dans d’autres pays, on appelle cela de la social-démocratie ! Il faudra probablement encore quelques mois avant de mesurer l’impact réel de cette élection, car entretemps, le bouffon ne cessera pas de bouffoner !

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C’est tout de même surprenant de voir combien quatre années passées avec Trump semblent avoir traumatisé un grand nombre de gens, même bien au-delà des frontières de l’Empire. De voir combien en très grand nombre sont ces Montréalaises et Montréalais qui eurent à subir le joug de Donald Trump. Je croyais qu’on était souverains (du moins au Canada).

Je me dis en effet que si les gens croient que le président Trump a tant de pouvoir sur eux, c’est en effet qu’ils doivent être bien malades quelque part. Même Dieu n’a pas tant de pouvoir sur moi….

Usuellement quand on prête à autrui la responsabilité de ses propres douleurs. Cela signifie qu’on ne va pas bien. Quoique les gens fassent pour guérir. J’ai peur qu’aucune psychothérapie au monde ne puisse les soulager de quoique ce soit. Quand Trump sera parti, les gens s’en prendront à leurs proches, à leurs enfants, leur chat ou leur chien, les climatosceptiques s’en prendront au Soleil et ainsi… chemin faisant… tout redeviendra comme avant… en mieux ou en encore un peu plus pire. C’est selon.

En attendant, « je vais me torchonner la gueule », comme disait cet humoriste, acteur hors du commun et tristement regretté Coluche qui fut aussi candidat malheureux à la présidence de la République Française. Lui avait compris au moins qu’être président d’où que ce soit, c’est jamais vraiment quelque chose de bin bin bin sérieux.

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Le capitalisme débridé tordu des É.U.A a créé des millions de Trump, et ce, depuis bien des années. L’objet brillant médiatique qu’est le poste de président en est un principalement de représentant. Changer de représentant à chaque élection est secondaire, un vulgaire et pathétique show de boucane ayant peu d’influence sur la marche réelle du pays. Le citoyen est à présent davantage un consommateur et exige de son représentant en chef de le traiter comme tel. Exit donc amour et harmonie, partage et empathie.

Il y a Moi et il y a Objet. Si vous préférez; moi veux objet.

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