De l’autonomie pour nos écoles

Dans Osons l’école d’après : Apprendre de la crise pour innover en éducation, Ugo Cavenaghi affirme que si les écoles privées se sont mieux adaptées à la crise, c’est grâce à leur autonomie décisionnelle. L’actualité a voulu en savoir plus. Entretien. 

Crédit : L'actualité

Quelles leçons le réseau des écoles publiques peut-il tirer de la gestion de la pandémie ? « Les écoles ont besoin de plus d’autonomie », affirme Ugo Cavenaghi, PDG du Collège Sainte-Anne. Dans son essai Osons l’école d’après : Apprendre de la crise pour innover en éducation, le gestionnaire, qui détient un MBA de HEC Montréal, explique pourquoi et comment certains établissements ont pu continuer à enseigner dès le jour 1 de la fermeture des écoles, alors même que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, avait souhaité « bonnes vacances » à tout le monde.

Comment avez-vous pu vous retourner aussi vite ?

Depuis trois ans, les trois écoles de Sainte-Anne, primaire, secondaire et collégiale, expérimentaient l’école en ligne avec tous nos élèves et enseignants, à raison de deux jours par année. À l’origine, l’exercice se déroulait dans le cadre de la journée sans voiture. Tout le monde restait à la maison pour donner et recevoir les cours en ligne. Le hasard a voulu que le jour de la fermeture des écoles, le 12 mars, coïncide justement avec notre seconde journée d’enseignement à distance. Donc, après le 12 mars, nous avons continué d’enseigner. Ça n’a pas été sans mal, remarquez. Nous avons eu quelques frictions à l’interne, pendant quelques jours. Il y a eu de la résistance de certains enseignants qui sont syndiqués avec la CSQ. Mais je leur ai rappelé qu’ils ne sont pas des fonctionnaires, que c’est le collège qui paie leurs salaires et que nous devions continuer à enseigner, parce que nous étions capables.

Dans Osons l’école d’après, vous affirmez que si les écoles privées se sont mieux adaptées à la crise, c’est grâce à leur autonomie décisionnelle. Qu’est-ce que ça change ?

Avant la crise, toutes les écoles privées n’investissaient pas dans l’enseignement en ligne, comme nous. Beaucoup sont traditionnelles et ne considèrent pas les ordinateurs comme des outils d’apprentissage. Mais la plupart ont pu relever le défi, parce qu’il s’agit de petites structures capables de prendre des décisions basées sur les besoins du terrain. L’élément décisif est l’autonomie de gestion. Elles peuvent rapidement consulter leur conseil d’administration, leurs enseignants et faire de la formation, s’il le faut. Personne n’a attendu des ordres d’en haut ! Les écoles du réseau public ne pouvaient pas agir de la même manière, faute d’autonomie. Faire venir un peintre dans une école, ça prend six mois. Imaginez ce que la crise représente pour elles ! Ça fait longtemps que les directions d’écoles publiques réclament plus d’autonomie de gestion. Je le sais, j’ai été directeur adjoint d’une école publique, il y a 20 ans.

Qu’est-ce qui s’oppose à l’autonomie des directions d’écoles ?

La structure en place fait en sorte que la prise de décisions est excessivement compliquée. Les enseignants doivent demander aux directeurs, les directeurs à la commission scolaire, la commission scolaire au ministère. Ça tourne et tourne et rien ne se passe. Le ministère a commandé des ordinateurs et ceux-ci n’avaient pas encore été livrés aux écoles quatre mois plus tard ! Moi, si je veux des ordinateurs, je les commande et je les ai la semaine suivante. Je n’ai pas besoin de passer par 12 niveaux hiérarchiques d’approbation.

Est-il réaliste d’imaginer une structure moins lourde dans le système public ?

On le fait bien pour les cégeps ! Il n’y a pas tant de différences entre le modèle de gestion des cégeps publics et celui des collèges privés. Les cégeps ont chacun un conseil d’administration. Le financement provient directement du ministère de l’Éducation, ce qui donne à l’établissement la capacité d’agir et de réagir rapidement quand les circonstances l’exigent. Au primaire et au secondaire, ça ne fonctionne pas du tout comme ça, mais ça serait possible.

L’autonomie est une notion très large. Par où faudrait-il commencer ? Quel est le pouvoir le plus important dont un directeur d’école a besoin ?

Le pouvoir de s’entourer des bonnes personnes, de faire le « casting » de son école. Actuellement, les directions des écoles publiques n’ont même pas le pouvoir de choisir leur propre secrétaire ! Il faut pouvoir choisir son monde pour mettre en place un fort sentiment d’appartenance. C’est la force du privé : l’esprit de corps du personnel et des élèves est très fort. À Sainte-Anne, j’ai une directrice de l’innovation pédagogique [NDLR Isabelle Senécal, coautrice du livre] qui travaille avec nos enseignants sur des projets d’innovation. Si je dirigeais une école publique, je n’aurais aucun contrôle ni sur les finances, ni sur le matériel scolaire, ni sur les ressources humaines. C’est un problème, quand on veut bâtir une équipe de gens engagés ! Difficile aussi de trouver les bonnes personnes pour mettre en place une vision pédagogique.

Quel rôle les centres de services scolaires, qui remplacent désormais les commissions scolaires francophones, devraient-ils jouer ?  

C’est bizarre, mais personne n’a demandé ce que faisaient les centres de service scolaires au début de la pandémie. Et durant les quatre premiers mois, ils n’ont pas fait grande chose ! Les CSS auraient pu demander à leurs 44 conseillers pédagogiques et à leurs 25 enseignants les plus expérimentés dans l’environnement virtuel d’organiser une formation rapide en ligne pour le personnel enseignant. Mais ils n’ont rien fait. Il fallait que le ministère leur dise ; réveillez-vous !