De Valcartier à Kandahar

Certains ont fait leur testament. Car les militaires de Valcartier partent en Afghanistan pour faire la guerre, et non maintenir la paix. « La reconstruction du pays ne se fera pas en mode peace and love », promet un caporal. Notre reporter a assisté à leur entraînement.

« Charlie, Charlie 1, ici 1-9. Vous vous mettez hatch down ! Je répète : hatch down ! » Les soldats s’exécutent et ferment les écoutilles de leurs véhicules blindés légers. Entassés dans les habitacles d’acier, les militaires du Royal 22e Régiment attendent. Fébriles et silencieux. Leur mission : débarrasser un petit hameau à flanc de colline des talibans qui s’y terrent. L’attaque s’amorce. Les obus de l’unité d’artillerie, postée à 12 km en retrait, sifflent, déchirant un ciel lourd de nuages. Dès que la pluie d’obus aura cessé, ce sera au tour des fantassins de passer à l’action. Une question de minutes…

L’ordre de donner l’assaut vient enfin : fusils-mitrailleurs C7 à la hanche, les hommes du « Van Doos » se ruent hors des véhicules et courent vers l’ennemi, au milieu des maisons en flammes. Des portes volent en éclats, des coups de feu retentissent, des ennemis tombent sous les balles. À une dizaine de mètres de là, un missile ERYX, tiré à l’épaule par un soldat, pulvérise une cahute en bois. Plus loin, des chars d’assaut Leopard crachent des obus. Le sol tremble, le vacarme est infernal.

Impressionnante, l’attaque n’est pourtant qu’une simulation. Un dernier exercice avant que les 2 100 militaires de Valcartier s’envolent pour l’Afghanistan, où ils se joignent cet été à la Force internationale d’assistance à la sécurité de l’OTAN.

Nous sommes à la base militaire de Wainwright, en Alberta, à laquelle on a donné des airs de Kandahar pour l’occasion. La mosquée, le cimetière, les maisons aux fenêtres en ogive : du toc. Les balles, les missiles et les obus, par contre, sont tout à fait réels. Si, en cette matinée pluvieuse de mai, des talibans en chair et en os avaient trouvé refuge dans ces bâtiments de contreplaqué, bien peu auraient survécu.

À Wainwright, les militaires n’ont pris aucun risque : ils s’y sont mis à 200 pour attaquer le hameau d’à peine une dizaine de maisons. « On préfère gagner 15 à 0 que 4 à 2 », dit le major François Caron, 34 ans, qui dirige l’assaut avec la précision d’un chef d’orchestre.

Pour le Royal 22e Régiment, cette attaque n’a rien d’un jeu. « Les gars sont prêts », lance le major avant d’aboyer une série de commandements incompréhensibles pour l’auteur de ces lignes. « Nous sommes le meilleur groupe de combat des 60 dernières années », poursuit, confiant, le colosse de 1,88 m et de 95 kilos. En plus de s’entraîner depuis huit mois, les soldats de Valcartier ont profité des conseils des troupes canadiennes qui sont passées par Kandahar avant eux.

« La reconstruction du pays ne se fera pas en mode peace and love, dit le caporal Henry Cloutier, l’air soucieux. Ça va se faire par les armes. On ne s’entraîne pas à ce point-là pour rien ! »

Depuis l’arrivée d’un premier contingent de 2 500 Canadiens en Afghanistan, en janvier 2002, 66 militaires sont revenus au pays dans un cercueil. « Nous sommes bien conscients que la mission comporte des risques », dit le caporal Maxime Richard, 24 ans, dont le regard bleu et perçant ne laisse transparaître aucun signe d’inquiétude. « La principale menace, ce n’est pas que les talibans nous tirent dessus. Ils ne savent pas tirer, tranche le major Caron. Il faut plutôt se méfier des explosifs qu’ils font sauter au passage de nos véhicules. »

Malgré le danger, bien des militaires de Valcartier comptent les jours avant le départ, enthousiasmés par les défis qui les attendent. « J’ai hâte de partir ! s’exclame le major Caron. C’est mon travail, je suis payé pour aller en mission. » Sa conjointe, Sophie Jenkins, ex-policière montréalaise de 32 ans aujourd’hui juriste, s’est résignée. « J’ai choisi de vivre avec un militaire », dit cette grande brune, dont les épaules révèlent un passé de nageuse de compétition. « Je dois accepter les risques qui viennent avec son métier. » Enceinte de trois mois, elle sait qu’il sera probablement absent lorsqu’elle accouchera.

Beaucoup de soldats ont fait leur testament. « François a choisi le genre de funérailles qu’il veut et le cimetière dans lequel il sera enterré », dit Sophie Jenkins. « Tout peut arriver, ajoute-t-elle. Il ne s’en va pas au Club Med. »

C’est un peu ce qui a poussé le caporal Maxime Richard et sa fiancée, Stéphanie LeBlanc, à se faire tatouer — elle dans le bas du dos, lui sur le bras gauche — les mots « âme sœur » en caractères chinois. « Ces tatouages sont un cadeau qu’on s’est offert et qui fera que chaque jour je vais penser à elle, et elle à moi », dit-il.

Comme tous les militaires qui partent pour l’Afghanistan, Maxime Richard recevra des Forces armées la prime de service à l’étranger, l’indemnité de risque et la prime de difficulté. Et pendant les six mois qu’il passera à Kandahar, sa solde ne sera pas imposée. Une série d’avantages fiscaux qui peuvent s’élever à plus de 20 000 dollars. Les caporaux gagnent entre 50 100 et 53 000 dollars, selon leur échelon.

On est loin des « BS en uniforme » décrits par un animateur de radio-poubelle de Québec, il y a quelques années. Maxime Richard réside dans un condo décoré avec soin qui pourrait faire l’envie de certains Outremontais. Il possède même une collection de sabres chinois — sa grande fierté —, qui occupe un mur du salon.

La capitaine Marie-Josée Desroches, qui a choisi de vivre dans une chambrette sur la base, a déjà planifié ce qu’elle fera de ses primes. « Je m’en servirai comme mise de fonds pour une maison ou j’achèterai une moto », dit-elle, en précisant que même sans ces primes, elle irait en Afghanistan. « Je paierais pour y aller », ajoute cette adepte du triathlon et de la chute libre, qui part pour la première fois en mission. « On ne se sent pas comme un militaire accompli tant qu’on n’est pas “ sorti ”. »

Son amoureux, le capitaine Michel Larocque, s’embarque pour son sixième « tour », comme les soldats appellent une mission à l’étranger. Depuis 1992, ce militaire de 40 ans a traîné son barda à Chypre, en Croatie et en Bosnie, où il a essuyé les tirs de l’artillerie serbe pendant trois mois. Tous les jours. Sans pouvoir riposter. « Nos règles d’engagement nous l’interdisaient et, de toute façon, les artilleurs étaient hors de la portée de nos armes, dit-il. Rien ne pourra jamais être pire que ces trois mois. »

Le major Caron, lui, a fait partie de 2 des quelque 30 missions de paix auxquelles ont pris part les militaires de Valcartier au cours de la dernière décennie. Ce fils d’agriculteur a servi à Haïti, en 1996, puis en Bosnie, en 1999-2000. « Cette fois, c’est différent, dit-il. Nous n’allons pas en Afghanistan en tant que Casques bleus. » Il n’est donc pas question de maintenir la paix, mais de l’imposer.

On peut revenir traumatisé de Kandahar », dit le caporal Henry Cloutier. En 2004, en Bosnie, il a vu le camion de deux collègues hongrois capoter et terminer sa course dans un champ bourré de mines antipersonnel. Impossible de secourir les deux hommes. L’un s’est traîné jusqu’à la route, au péril de sa vie. L’autre est mort. « Nous avons attendu les secours pendant plusieurs heures, en chassant les chiens errants qui voulaient dévorer son cadavre », raconte ce militaire de 28 ans, père de quatre enfants.

Quand il revient d’une mission ou d’un exercice, Henry dort mal, dit sa conjointe, Geneviève Côté, 26 ans. « Une nuit, à son retour de Fort Bliss, aux États-Unis [où les soldats québécois se sont entraînés en février dernier], il s’est réveillé en sursaut, convaincu que des coyotes voulaient manger Catherine, notre bébé de quatre mois ! » raconte-t-elle.

Avec sa famille nombreuse, dont elle s’occupe à temps plein, Geneviève Côté imagine mal son avenir s’il fallait que son conjoint meure en Afghanistan. « Faut pas trop que j’y pense, dit-elle en berçant Catherine. Je vais arrêter de regarder les nouvelles… »

Les militaires de Valcartier et leurs familles savent bien que certains d’entre eux ne reviendront pas vivants de Kandahar. Plusieurs s’en remettent au destin. « S’il lui arrive quelque chose de grave là-bas, dit Stéphanie LeBlanc, conjointe du caporal Maxime Richard, je me dis que ça lui serait arrivé ici aussi, mais autrement. »

D’autres prennent la chose avec détachement. Comme Marie-Josée Desroches, pour qui défier la mort est un loisir… ou presque. Avant de partir pour l’Afghanistan, cette femme de 26 ans se proposait de faire au moins un saut en bungee et un vol en deltaplane. « Et si je laisse ma peau en Afghanistan, ce sera en faisant ce que j’aime. Pour moi, dit-elle en s’inspirant de la philosophie bouddhiste, la mort n’est que la fin d’une étape de notre évolution et le début d’une autre. »

Puis, après un moment de silence, son regard s’assombrit : « Mais est-on jamais vraiment prêt à tuer des gens ?

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