Démocratie blues

Du Kenya à la Russie en passant par l’Afghanistan et le Canada, on en demande trop à la démocratie !

Les soldats canadiens seront donc en Afghanistan jusqu’en 2011. Nos élus ont trouvé un compromis qui évitera que l’élection fédérale — de plus en plus probable ce printemps — ne se transforme en référendum sur la mission afghane. On peut s’en réjouir.

S’il y a un constat à faire depuis le début des années 2000, c’est bien celui des limites de nos démocraties. La démocratie libérale telle qu’on la connaît en Occident n’a pas réponse à tous les maux de la terre. Elle a besoin de s’adapter, de trouver de nouvelles formes, sous peine d’être de moins en moins perçue comme le système de l’avenir !

Voter ne résout pas tout. Les Californiens l’ont bien compris. À force de permettre aux électeurs de tenir des dizaines de référendums populaires, ils ont parfois paralysé leur démocratie en votant des règlements que leur administration ne pouvait appliquer, faute de moyens.

Parlez-en aux Palestiniens. Ou aux Russes. Sur des questions de justice, de liberté de pensée, de parole ou de presse, leur président, Vladimir Poutine, n’est pas un grand démocrate, tant s’en faut. Les décès par empoisonnement sont nombreux parmi ses critiques. Sous son règne, pourtant, les fonctionnaires ont recommencé à être payés, le niveau de vie remonte, le pays sort de la dèche. Et les Russes vont voter de nouveau pour lui — ou plutôt pour le successeur qu’il s’est choisi.

Si l’après-guerre n’avait pas plaqué sur le Kenya des institutions démocratiques ne tenant pas compte de ses composantes ethniques et tribales, aurait-on eu les tueries sanglantes qui ont suivi le récent scrutin présidentiel ? Si les grandes instances financières internationales ne liaient pas leur aide à certaines formes de démocratisation, les Kényans se seraient-ils dotés d’institutions différentes ? D’une démocratie à leur sauce qui fonctionnerait pour eux ?

Dans bien des pays, surtout en voie de développement, l’expérience chinoise suscite de plus en plus l’intérêt. Voilà un pays qui, sans démocratie multipartite et en brimant sévèrement les droits de la personne, a relevé le niveau de vie de millions d’habitants.

Une quarantaine d’experts en relations internationales sondés récemment par le magazine américain The Atlantic Monthly ont estimé que l’expansion de la démocratie libérale était loin d’être inévitable. Son attrait faiblit depuis le début des années 2000. Lui en demande-t-on trop ?

La fébrilité qui entoure les primaires américaines, l’espoir que suscite chez des millions de gens la possibilité de voir arriver à la tête de la superpuissance mondiale une femme ou un homme de couleur ne devraient pas faire oublier que la démocratie américaine est elle-même d’une complexité folle… et que l’actuel locataire de la Maison-Blanche y réside à la suite d’un scrutin fort douteux en Floride.

Le modèle démocratique que l’Occident tente d’implanter en Afghanistan échouera s’il ne prend pas en considération les particularités de ce pays. Entre la théocratie des talibans et la démocratie à la canadienne, il y a des années-lumière. Les objectifs que les politiciens canadiens fixeront à la mission afghane devront en tenir compte.

Le chef de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge en Afghanistan, Reto Stocker, a vigoureusement dénoncé récemment les « projets phares » de développement — un hôpital rutilant à Kandahar, par exemple — que recommande le rapport Manley. Selon lui, ces initiatives — de bons outils de relations publiques pour le gouvernement canadien — nuiraient au développement de l’État afghan. Si chacun des 40 pays présents en Afghanistan offre, selon son bon vouloir, ici un hôpital, ici une route, les Afghans ne verront pas à l’œuvre un État au service du plus grand bien commun. Ce qui est bon pour la démocratie canadienne ne l’est pas nécessairement pour la démocratie afghane !

Sur les routes de Kandahar, la démocratie, ses droits et libertés peuvent être un idéal, mais ils ne sont pas le sésame qui garantira un avenir radieux. Sommes-nous prêts à accepter ce fait ?

BONNE IDÉE
À SURVEILLER

Il n’y a pas qu’à l’étranger que la démocratie s’adapte ! Prenons la proposition de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire (AMDES) de faire élire les commissaires d’école du Québec par un collège électoral plutôt qu’au scrutin universel. Une belle idée ! L’argent ainsi épargné pourrait être consacré à des services aux enfants.

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