Dépenser mieux, pas plus

Les universités n’ont pas un besoin criant d’argent, dit l’économiste Clément Lemelin. Mais il faut réorganiser leur mode de financement.

photo : Nathalie St-Pierre / UQAM
photo : Nathalie St-Pierre / UQAM

Les universités québécoises souffrent-elles d’un grave problème de sous-financement ? Clément Lemelin, professeur retraité de l’UQAM, ne le croit pas. Cet économiste, qui a consacré sa carrière à analyser les aspects économiques de l’éducation, avoue être fatigué des discours alarmistes des recteurs et des syndicats de pro­fes­seurs, répétés année après année. Non, dit-il, il n’y a pas lieu de réformer en profondeur le système actuel de financement des universités, même si des améliorations pourraient faire de l’enseignement supérieur un investissement encore plus rentable pour le Québec.

Les universités québécoises manquent-elles d’argent ?

– Présentement, je ne vois pas d’arguments solides qui prouveraient l’existence d’une réelle crise du financement dans les universités. Les comparaisons avec d’autres provinces ou pays sont souvent intéressées et boiteuses. Par exemple, dire qu’au Québec les recettes des universités sont trop basses par rapport à celles de l’Ontario n’a de sens que si l’on précise qu’il en est ainsi en raison des droits de scolarité plus faibles : les subventions directes de l’État aux universités, elles, sont plus élevées au Québec ! Les provinces disposent de trois outils pour financer les universités : les subventions directes, le financement des étudiants par des programmes de prêts et bourses, ainsi que les pro­grammes fiscaux – par exemple, des crédits d’impôt. On a souvent tendance à oublier les deux derniers outils dans les discours et les analyses.

Le fédéral est aussi de plus en plus engagé dans le financement des études universitaires…

– Oui. Même si l’éducation est de compétence provinciale, Ottawa aide beaucoup plus les universités qu’auparavant, et cela aussi doit entrer en ligne de compte. Pensons aux mesures d’incitation fiscales, aux bourses du millénaire et aux énormes sommes investies dans la recherche par les organismes subventionnaires fédé­raux, tels le Programme des chaires de recherche du Canada ou la Fondation canadienne pour l’innovation. Tout cela me porte à penser qu’il n’y a pas de crise actuellement. Mais il y a beaucoup d’erreurs à corriger dans le mode de financement des universités.

Vous êtes en faveur d’une augmentation des droits de scolarité. Pourquoi ?

– Même si l’instruction est un investissement très rentable pour la société, les études ont montré qu’au niveau universitaire l’enseignement profite plus aux étudiants qu’à la société dans son ensemble. Former des avocats, des médecins ou des ingénieurs est évidemment très important pour le Québec. Mais collectivement, nous payons déjà pour l’impor­tance de ces activités en accordant à ces professions des salaires élevés. Logique­ment, les personnes qui profitent le plus de l’université devraient en être les principaux bailleurs de fonds, plutôt que l’ensemble de la société.

Ne risque-t-on pas ainsi de diminuer la fréquentation et l’accessibilité des universités ?

– C’est vrai que si on augmente les droits de scolarité, on peut faire baisser le nombre d’étudiants. En soi, ce n’est pas forcément grave. Cela inciterait certainement beaucoup de jeunes à être plus efficaces dans leurs études. Par contre, il faudrait impérativement adapter les programmes d’aide financière aux études, pour que la hausse des droits ne nuise pas aux jeunes issus des milieux les moins nantis. Couper dans ces programmes est une hérésie ! Par ailleurs, il faudrait s’assurer que les étudiants paient seulement pour la partie enseignement dans les universités, et non pour la recherche, qui, elle, bénéficie à l’ensemble de la population et devrait donc être payée par l’État.

Vous parlez d’une certaine dérive à ce sujet ?

– Actuellement, le nerf de la guerre, dans les universités, c’est la recherche, pas l’enseignement. Dans certains milieux, bien des profs seraient heureux de ne plus enseigner ! Les revendications du groupe des cinq [NDLR : le front commun des universités de Montréal, de Toronto, de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et McGill, qui voudrait s’approprier l’essentiel des fonds en matière de recherche et possiblement laisser aux plus petites universités l’enseignement au 1er cycle] sont révélatrices à ce sujet : de plus en plus, l’enseignement au 1er cycle est le parent pauvre des universités. Ce n’est pas normal que certains étudiants ne voient que des chargés de cours, et pas un seul prof, pendant toute la durée de leur baccalauréat ! Même la subvention générale donnée par les pouvoirs publics pour l’enseignement sert en partie à financer la recherche. Pour inverser cette tendance, il faudrait financer les étudiants plutôt que les universités, pour leur donner le gros bout du bâton : en augmentant les droits de scolarité et les bourses d’études, on ramènerait l’enseignement au cœur des universités.

Vous suggérez aussi de moduler les droits par discipline. Pourquoi ?

– Comparons par exemple le cas d’un étudiant en médecine vétérinaire et celui d’un étudiant en travail social. Statis­ti­quement, le premier vient souvent d’un milieu socioéconomique plus favorisé que le second. Par ailleurs, le coût réel de ses études est beaucoup plus élevé. Au final, il aura également un salaire plus élevé. Faire payer les mêmes droits pour la médecine vétérinaire et le travail social, cela revient à donner une subvention plus grande au futur vétérinaire, alors qu’il est celui qui en a le moins besoin. On devrait avoir des droits qui reflètent le coût réel des formations et, bien évidemment, adapter les bourses en conséquence pour ne pas pénaliser les étudiants les moins nantis.