Des cégépiens qui dérangent

Les étudiants ayant des troubles d’apprentissage sont de plus en plus nombreux au collégial. Et les accommodements dont ils bénéficient ne font pas l’affaire de tous.

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Le nombre d’étudiants en situation de handicap qui reçoivent des services dans les cégeps est passé de 1 303 en 2007 à 9 658 en 2013. – Photo : Mathieu Rivard

Livres et textes en format audio, temps d’examens allongé avec accès aux logiciels de correction, questions lues à haute voix par un responsable, service de prise de notes en classe… Avec son diagnostic de dyslexie et dysorthographie graves, de trouble du déficit de l’attention et de trouble de la personnalité limite, la cégépienne Christine Robidoux, 28 ans, a droit à une foule d’accommodements. Étudiante en techniques d’intervention en loisirs au cégep du Vieux Montréal depuis 2010, elle bénéficie aussi d’un horaire adapté (seulement trois cours par session, tous le matin) et prévoit obtenir son diplôme d’études collégiales… à l’hiver 2018.

« Huit ans, c’est long, mais ça va me permettre de faire un métier que j’aime, confie-t-elle. Sans ces accommodements, je ne pourrais pas y arriver. » Pour que Christine puisse accroître son autonomie, les mesures de soutien dont elle profite seront toutefois allégées de façon graduelle. Ses résultats scolaires sont en tout cas au rendez-vous : elle affiche avec fierté une moyenne de 85 % dans ses cours de techniques et de 80 % dans les cours obligatoires.

Au Québec comme dans de nombreux pays occidentaux, on s’efforce depuis quelques années de donner à tous les élèves le maximum de chances de réussir leurs études. En plus de respecter le principe de l’égalité des chances, l’objectif est de préparer le plus de personnes possible au marché du travail. Un investisse­ment crucial, compte tenu du vieillissement de la population et du manque de main-d’œuvre qualifiée annoncé.

En vertu de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, les cégeps (comme les autres ordres d’enseignement) doivent offrir aux étudiants « en situation de handicap » (justifié par un diag­nostic) des accommodements raisonnables permettant de pallier leurs limitations. Mieux encadrés au primaire et au secondaire depuis la réforme de l’éducation des années 2000, ces élèves ont réussi à gravir tous les échelons. Ils arrivent maintenant en force au cégep et poursuivent souvent leurs études jusqu’à l’université.

Selon les données de la Fédération des cégeps, 9 658 étudiants en situation de handicap recevaient des services en 2013, contre 1 303 en 2007. La majorité d’entre eux (67,4 %) souffraient de trou­bles d’apprentissage, dépassant largement ceux ayant des handicaps « traditionnels » — visuel, auditif, etc. — (23,2 %) ou des troubles de santé mentale (9,4 %).

Le réseau collégial reçoit une enveloppe annuelle de 14 millions de dollars pour offrir des services adaptés. Or, selon la Fédé­ration des cégeps, il lui faudrait 10 millions supplémentaires pour répondre aux besoins crois­sants. « On a cruellement besoin de techniciens en éducation spécialisée, d’orthophonistes et autres professionnels pour soutenir les enseignants », dit Mario Beauchemin, président de la Fédération des enseignants de cégep (FEC-CSQ).

L’arrivée des « étudiants ayant des besoins particuliers » (EBP) alourdit la tâche des enseignants, qui doivent assurer plus d’encadrement hors classe et durant les évaluations des travaux et des examens. « Ils doivent parfois aussi ralentir le rythme en classe, ou ont des difficultés quand vient le temps de former des équipes », dit Mario Beauchemin. L’étudiante Christine Robidoux en sait quelque chose. « L’autre fois, on avait un travail d’équipe et le monde se battait pour ne pas être avec moi ! » raconte-t-elle, réaliste et résignée. « L’intégration sociale, c’est le plus difficile dans un parcours comme le mien. »

Enseignante de français au cégep de Rimouski, Catherine Paradis estime qu’il serait dommage que la société se prive de personnes aptes à travailler, mais ayant besoin d’un petit coup de pouce. « Or, je ne peux m’empêcher de me demander comment elles vont fonctionner sur le marché du travail », dit-elle. Soucieuse d’imposer les mêmes exi­gences à tous et de ne pas niveler par le bas, l’enseignante se préoccupe aussi, comme nombre de ses collègues, de l’équité de ces mesures. « Dans les cours de mise à niveau en français, l’élève qui fait une faute tous les trois mots — et on en a, au cégep — mais qui n’a pas de diagnostic n’a droit ni à plus de temps ni aux logiciels de correction. »

Du côté des étudiants ordinaires, si certains jugent ces accommodements injustes, la plupart les comprennent. « Ils ont été habitués dès le primaire à voir des élèves bénéficier de divers services », dit Jean-François Perron, coordonnateur des services adaptés au cégep de Sainte-Foy, qui a une longue expérience en la matière. « Mais parfois, il est préférable de faire une présentation du diagnostic en classe pour faciliter l’intégration. »

C’est le cas, par exemple, pour l’autisme et notamment le syndrome d’Asperger. « Certains étu­diants ont du mal avec le contact social et la communication, prennent beaucoup de place en classe, explique Marie-Hélène Carré, éducatrice spécialisée au cégep de Sainte-Foy. Avec leur permission, je fais de la sensibilisation en classe pour éviter qu’ils ne soient rejetés. » D’autres hési­tent à présenter leur diag­nostic, craignant les préjugés.

« L’obligation d’offrir des accom­modements aux jeunes en difficulté ne doit pas conduire à une baisse de la qualité des services et de la valeur des diplômes, dit Gérald Boutin, professeur au Département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM. Risque-t-on de réduire les exigences, les critères d’excellence, pour que tous puissent avoir accès à l’éducation à laquelle ils ont droit ? »

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Qu’arriva-t-il lorsque Mlle Giroux se présentera pour une entrevue? Nous avons une position qui demande 40h / semaine; soit de 9-5.
C’est bien beau les accommodements raisonnables mais est-ce que les employeurs suivront le pas? Que penseront-ils de 8 ans pour faire un DEP?
Votre article parle aussi de manque de main d’oeuvre. Allons-nous remplacer un employé par 3 à temps partiel? Avec cette tendance, on va avoir beaucoup de monde qui travailleront pas beaucoup, non!!

Je ne suis pas d’accord avec tout ça. Il ne faut pas oublier que suivre des cours et faire son métier, c’est deux choses complètement différentes. La personne peut avoir de la difficulté à suivre ses cours, mais exceller dans son métier, qui requiert d’autres compétences que des compétences scolaires. Il ne faut pas oublier que derrière les difficultés, la personne a une intelligence normale ou supérieure.

J’en suis un bon exemple je crois. Je souffre d’un TDAH (déficit d’attention avec hyperactivité).
Je suis présentement à l’Université, au bac en psychologie, je veux devenir psychologue clinicienne.

Je bénéficie d’accommodements; j’ai le droit de faire mes examens seule dans un local, car j’ai beaucoup de difficultés à me concentrer dans un auditorium de 150 personnes, beaucoup trop de distracteurs.
Je bénéficie aussi de 33% de temps supplémentaire, que j’utilise surtout quand j’ai des questions à développement dans mes examens; j’ai beaucoup de difficulté à placer mes idées, elles sont là, dans ma tête, mais pêle-mêle, je dois prendre du temps à les ordonner sur une feuille brouillon, puisque mon cerveau n’y arrive pas. Le temps supplémentaire me sert aussi à compenser les moments où je tombe dans la lune; ça me fait perdre du temps.
Récemment, le bureau de soutien m’a aussi prêté des écouteurs à réduction de bruit, puisque mon cerveau ne fait pas la « job » lui-même, ainsi qu’un système MF; un système d’émetteur récepteur où le prof a un micro, j’ai le récepteur, et j’entends le prof directement dans mes écouteurs, branchés sur le récepteur. Cela me permet de faire abstraction des bruits ambiants, car mon cerveau a du mal à comprendre la parole dans le bruit.

Regardez tout ce dont je bénéficie, et posez-vous la question; est-ce que mes difficultés risquent de me nuire dans mon métier de psychologue? Non! L’Université n’est pas adapté à mon tdah, mais cela ne change rien dans mes capacités à faire mon métier plus tard.

Je vais citer le titre d’un article récent paru dans Le Devoir: « ne pas échapper le prochain Einstein ».
Je pense que ça s’applique parfaitement ici.