Des cégeps qui changent la vie

Les cégeps des grands centres débordent, mais pas ceux des régions. Favorisons la mobilité nationale ! suggère un directeur. Et adaptons les programmes aux besoins. Voici quelques exemples d’audace récompensée.

Les cégeps des grands centres débordent, mais pas ceux des régions. Favorisons l
Photo : Mathieu Rivard

Simon-Pierre Boyer-Morency, 20 ans, a gagné le gros lot : une bourse de 5 000 dollars et le logement gratuit en résidence pendant un an. Originaire de Châteauguay, près de Montréal, il vient d’entamer un DEC en foresterie au cégep de la Gaspésie et des Îles. « C’est loin et il faut se bâtir un nouveau cercle d’amis, mais je me sens chez moi dans ce programme. Tous les laboratoires sont en forêt ! »

Cette année, 80 étudiants ont ainsi décroché une bourse de 1 500 dollars du cégep de la Gaspé­sie et des Îles, et 10 ont obtenu une bourse de 5 000 dollars accordée par la conférence régionale des élus et la commission de la jeunesse de la région. Aux prises avec la chute de sa population étudiante, le cégep remue ciel et terre pour attirer des jeunes de l’extérieur. Au moyen d’incitations financières, mais aussi de programmes exclusifs branchés sur l’emploi (voir « Gaspé contre vents et marées »).

Le réseau collégial est en mutation. Il doit jongler avec la baisse annoncée du nombre d’élèves (en raison du déclin démo­graphique) et la nécessité de former plus de techniciens pour répondre aux besoins du marché. Tout en composant avec des compressions budgétaires. Selon le ministère de l’Éducation, le nombre de cégépiens chutera de 20 % d’ici 2019, et même davantage dans les régions éloignées. Cette baisse devait s’amorcer dès 2010, mais ne s’est pas encore avérée : les inscriptions sont en légère hausse (+ 1,4 % cette année), avec 175 000 étudiants dans les 48 collèges publics (plus 14 000 dans les 24 collèges privés [+ 2 %]).

Cette hausse masque toutefois de profonds écarts. À Montréal, plus de 500 élèves n’ont pu être accueillis à la rentrée, faute de places. Le Ministère a d’ailleurs suspendu, pour la deuxième année de suite, la pénalité financière imposée aux cégeps qui accueil­lent plus d’étudiants que le seuil autorisé. Et il leur a con­senti des allocations pour leur permettre de louer des locaux.

Des mesures qui font bondir Roland Auger, directeur général du cégep de la Gaspésie et des Îles. « Pourquoi augmenter la capacité à Montréal quand des établissements comme le nôtre sont en difficulté ? »

Selon lui, les cégeps doivent certes fournir leur part pour séduire la population étudiante, mais le gouvernement du Québec doit proposer un plan musclé pour assurer l’occupation du territoire. « On fait beaucoup d’efforts pour encourager la mobilité internationale des étudiants, dit-il. Il est temps de favoriser la mobilité nationale. »

Et ce ne sont pas les idées qui manquent. Notamment dans le Rapport sur l’offre de services du Cégep de la Gaspésie et des Îles (2009), réalisé par le consultant Yvon Boudreau à la demande du Ministère. Augmentation du nombre de programmes techniques exclusifs (actuellement limités à 32 au Québec). Aide financière. Recours à l’enseignement à distance. Obligation pour les étudiants étrangers de s’inscrire dans les cégeps en déficit d’effectifs…

« Ces recommandations sont applicables dans tous les cégeps qui ont des problèmes similaires à ceux de Gaspé, dit Jean Beauchesne, PDG de la Fédération des cégeps du Québec. Or, le rapport Boudreau dort dans un tiroir au Ministère. »

La Fédération des ensei­gnantes et enseignants de cégep croit que l’offre et la demande doivent être gérées de façon plus cohérente. « Par exemple, en créant un guichet unique pour les admissions, dit son président, Mario Beauchemin. Afin de rediriger les étudiants qui ne trouvent pas de place en ville vers les collèges de région. » Actuellement, les étudiants doivent se débrouiller par eux-mêmes.

En attendant, les besoins en main-d’œuvre augmentent : d’ici 2014, quelque 100 000 emplois créés au Québec exigeront un diplôme technique. Seuls ou en collaboration, des cégeps de partout se démènent pour créer de nouvelles façons d’enseigner et de s’ouvrir sur le monde. Mais aussi pour ima­giner des façons de financer leurs initiatives, compte tenu des 51,3 millions de dollars de coupes annoncées en 2011. Le cégep de Sept-Îles, par exemple, invite les compagnies minières à investir dans les installations destinées aux étudiants – leurs futurs employés.

Il faut aussi revoir la liste des programmes offerts, estime la Fédération étudiante collégiale du Québec. « Beaucoup de collèges se concurrencent avec des formations semblables, déplore son président, Léo Bureau-Blouin. Tandis qu’au sein même des régions les commissions scolaires et les collèges s’arrachent souvent les étudiants. »

La Fédération réclame un meilleur arrimage « pour éviter les doublons et le gaspillage ». Ainsi, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, les cégeps de Chicoutimi et de Jonquière, distants de 20 km, offrent un programme de comptabilité et gestion, et le Centre de formation professionnelle Jonquière, un programme de comptabilité. Peu d’établissements sont cependant prêts à réduire leur offre.

Des changements se dessinent, toutefois. En 2010, le ministère de l’Éducation a entrepris un vaste chantier visant à créer des programmes plus génériques, destinés à former des travailleurs polyvalents, répondant mieux aux besoins. Tous les cursus sont passés au peigne fin afin d’en mesurer la pertinence par rapport au marché. Ce qui pourrait entraîner la fusion de certaines formations. La mutation des cégeps n’est pas terminée.