Des Chinois dans la toundra

La corruption est passible de la peine de mort en Chine. Ce qui ne l’empêche pas de faire autant partie de la vie des Chinois qu’un bol de riz.

L'édito de Carole Beaulieu : Des Chinois dans la toundra
Photo : PC

La corruption est passible de la peine de mort en Chine. Ce qui ne l’empêche pas de faire autant partie de la vie des Chinois qu’un bol de riz. La loi n’est appliquée que lorsqu’une exé­cution sert les intérêts du gouvernement. Les bénéfices à tirer de la corruption demeurent donc beaucoup plus grands que les risques de finir devant un peloton d’exécution. Et ceux qui refusent de participer au système sont simplement privés du billet d’entrée pour le grand chantier du développement chinois.

Non, je ne dis pas que cette situation ressemble à celle du Québec. Elle est fort différente. Les Québécois – contrairement aux Chinois – pourront, s’ils le souhaitent, élire un autre gouvernement pour punir celui du jour de lutter trop peu ou trop mal contre la corruption dans la construction.

Le gouvernement Charest le sait. Mais il ne créera pas pour autant de commission d’enquête, pariant plutôt qu’il apaisera la tempête par d’autres méca­nismes. C’est un choix indéfendable d’un point de vue citoyen, mais un quitte ou double qui se comprend d’un point de vue politique. (Pourquoi risquer de voir son parti éclaboussé pour un gain électoral sans doute dérisoire ?)

Les Québécois qui veulent faire le ménage sont condamnés d’ici le prochain scrutin à être créatifs. Le projet d’un groupe de chercheurs de créer une certification en matière d’éthique municipale, l’IGO 9002, est une belle initiative. L’idée de Jean-François Lisée (lancée dans son blogue, à lactualite.com) de concevoir un mécanisme indépendant de l’Assemblée nationale, un genre de comité des sages qui pourrait déclencher des commissions d’enquête publique, mérite d’être discutée. Reste à voir si un parti aura le courage de lui donner suite. Car une fois au pouvoir, quels élus voudront remettre leur destin dans les mains d’un comité des sages ?

La corruption est aussi coriace qu’un virus. Dans toutes les sociétés, elle mute et contourne les lois pour mieux survivre. À chaque génération, il faut élever contre elle de nouvelles bar­rières. Et le temps presse actuellement au Québec pour ce faire. L’ampleur des projets de cons­truction – le CHUM, l’échangeur Turcot, le Colisée de Québec – tout comme la valse des milliards qui se prépare dans le Nord québécois vont attiser les appétits.

Le plus grand projet minier de l’histoire du Canada se des­sine autour du lac Otelnuk, au cœur de la toundra québécoise, à 250 km au sud de la baie d’Ungava. L’aciériste chinois WISCO, associé à la société minière torontoise Adriana Resources, prévoit non seulement une mine et une usine de transformation, mais aussi une voie ferrée de 850 km et un élargissement du port de Sept-Îles pour qu’il puisse accueillir les Chinamax, ces bateaux pouvant transporter 400 000 tonnes de minerai. Quelque 2 500 emplois seraient ainsi créés.

Comment mettre tous ces chantiers – privés comme publics – à l’abri du virus ? Et s’assurer de surcroît qu’ils ne seront pas victimes d’une gestion à courte vue ?

Dans le cas des mines du Grand Nord, il faut attendre, disent des opposants, qui craignent que le sous-sol ne soit vidé de sa richesse sans que l’État en tire un profit suffisant pour les générations futures (par un fonds souverain, par exemple). Attendre quoi ? Que le minerai soit encore plus rare dans le monde, pour le vendre plus cher encore ! Mais comment dira-t-on aux gens de cette région qu’ils doivent passer leur tour et se priver des emplois à 70 000 dollars – le double de la moyenne québécoise ?

Le Québec est à un carrefour de son histoire. Le développement du Nord ouvre des possibilités inégalées, en ce moment où les économies occidentales sont étouffées par leurs dettes publiques. Mais la crise de confiance envers les élus et le manque de transparence dans la lutte contre la corruption sapent ce qui pourrait être un formidable tremplin collectif.

Voilà donc le défi qui est le nôtre. Accepter notre destin géographique, intimement lié aux ressources naturelles. (Les Seychellois ont des plages, les Québécois ont du minerai !) Et mettre ces ressources au service du plus grand nombre. Si Jean Charest veut laisser sa marque dans l’histoire du Québec, il peut encore le faire. Il lui faudra toutefois accepter de casser quelques bols de riz.

 

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