Des clubs très privés !

Ils ont des centaines d’«amis» Facebook, mais croient que la réussite en affaires ou en politique passe encore par une poignée de main. De jeunes professionnels ont donc ressuscité les bons vieux clubs privés !

Photo : Mathieu Rivard

Guillaume Marion, financier chez Investissements PSP, et Paul Beaudry, avocat au cabinet Stikeman Elliott, 27 ans tous les deux, attendent nerveusement Pierre Karl Péladeau sous une tapisserie du 17e siècle, dans le hall du très chic Club Mont-Royal, rue Sherbrooke, à Montréal. Le PDG de Quebecor a accepté de s’adresser à une quarantaine de convives de moins de 35 ans, qui patientent dans une salle lumineuse en sirotant un verre de vin ou une eau pétillante et en grignotant les hors-d’œuvre que leur présentent des serveurs habillés en noir et blanc.

Ces professionnels sont membres du Consortium Saint-Laurent, une association privée regroupant de jeunes avocats, lobbyistes, financiers ou entrepreneurs, qui ont en commun… d’être déterminés à devenir les dirigeants de demain. Rien de moins !

Ces jeunes comptent leurs « amis » par centaines dans le site de réseautage Facebook, pourtant ils croient encore que la clé de la réussite en affaires ou en politique se trouve dans une poignée de main. D’où leur adhésion à des clubs privés comme le Consortium Saint-Laurent, né en septembre 2009, ou le Club Union, créé il y a huit ans. Des clubs où ne réseaute pas qui veut, contrairement à ce qui est le cas à la Jeune Chambre de commerce, par exemple.

« Le Club Union, c’est un réseau de réseaux. Une confrérie », dit Hugo Delorme, 28 ans, directeur des relations gouvernementales au cabinet de relations publiques National. « Au départ, on était tous étudiants, ajoute-t-il. Certains de nos membres se sont lancés dans les affaires grâce au groupe, d’autres y ont rencontré l’âme sœur. » D’autres encore… y ont jeté les bases d’un nouveau club, le Consortium Saint-Laurent.

Un de ces déserteurs, Guil­laume Marion, explique qu’à ses yeux le Club Union n’est pas assez sélectif. « Il manquait de chimie entre les membres. » Il a donc fondé, avec Paul Beaudry et quatre amis, le Consortium Saint-Laurent, pour rassembler, disent-ils, la crème de leur génération. Le Consortium n’accepte pas les étudiants. « On demande au moins trois ans d’implica­tion professionnelle », précise Guillaume Marion.

Les six fondateurs ont un droit de véto sur le choix des candidats, basé sur le parcours professionnel et personnel. Les membres proposent de nouveaux adhérents, « et on évalue s’ils peuvent contribuer à la chimie du groupe », dit Paul Beaudry, ses boutons de manchette scintillant à chacun de ses gestes. « Notre organisation est opaque, ajoute-t-il. On ne divulgue pas à tout le monde notre mode de fonctionnement. On a un caractère mystérieux, et c’est bien comme ça. »

Tout ce qui se dit lors des réunions est confidentiel, précise Guillaume Marion. « Nos invités d’honneur insistent pour que leurs propos restent entre nous. »

Discrétion aussi concernant l’identité des membres (environ 45 au Consortium, dont une dizaine de femmes, et 75 au Club Union, le tiers de sexe féminin), le prix de l’adhésion (autour de 200 dollars par an). Et pas un mot sur… l’efficacité réelle de ce type de réseautage !

Selon son site Internet, le Consortium Saint-Laurent a pour mission d’assurer la qualité de la relève montréalaise. Ce qui élimine d’office les gens de l’extérieur de la métropole. Même si le fleuve qui a inspiré le nom de ce club borde d’autres grandes villes québécoises…

Le Consortium n’a pas pignon sur rue, mais ses membres se rencontrent quatre fois par année au Club Mont-Royal pour entendre des personnalités influentes. « Le succès de notre génération passe par la transmission du savoir et des expériences des leaders de la précédente », explique Pascal Drolet, associé en financement des sociétés chez Canaccord Genuity. Les membres se donnent aussi rendez-vous régulièrement dans un restaurant ou autour d’un barbecue pour discuter d’économie, d’affaires, de politique, ou pour échanger des contacts.

« Les membres sont d’une très grande intelligence », a constaté Stephen Leopold, président du conseil d’administration d’Avison Young et magnat montréalais de l’immobilier, qui est venu parler aux jeunes du Consortium Saint-Laurent en mai dernier. « Plusieurs d’entre eux deviendront certainement des chefs de file de leurs domaines. C’est comme si le Consortium avait eu tous les premiers choix au repêchage des ligues mineures ! »

Le Club Union, lui, tire son nom de la rue du centre-ville où ont eu lieu ses premiers rendez-vous. Depuis huit ans, ses quelque 75 membres se réunissent plusieurs fois par année au Club universitaire de Montréal, rue Mansfield.

« À la base, on ne veut pas attirer l’attention, dit Hugo Delorme, cofondateur du Club Union. Plus tard, les membres vont diriger de grandes choses et vont avoir une influence considérable. Le Club aura un profil prestigieux par la suite. »

C’est Bernard Landry qui a, sans le savoir, donné à Hugo Delorme l’idée de fonder le Club Union. « En lisant sa biographie, j’ai remarqué que dans son jeune temps il avait participé aux activités du Club Jean-Talon, à Québec », dit le grand jeune homme, la cravate bien serrée. « C’était un regroupement de jeunes, majoritairement des fonctionnaires, impliqués pour faire avancer le Québec. »

Bernard Landry se souvient bien des réunions du Club Jean-Talon, auxquelles il assistait dans les années 1960. « Nous étions des technocrates qui échangeaient de façon non partisane avec des gens de toutes les tendances, se remémore-t-il. Je crois que le Club a eu un effet positif sur la gestion du Québec. Dans des petits groupes, le dialogue est plus facile. On peut répondre à toutes les questions et ça permet des échanges plus musclés. »

Le caractère sélectif des clubs actuels en fait cependant tiquer plus d’un. Selon l’ancien premier ministre du Québec, toutefois, cela ne les empêche pas d’avoir une influence sur la vivacité de l’économie et de la politique. « S’ils peuvent aider à développer l’esprit entrepreneurial, c’est une bonne chose. Il y a un déficit sur ce plan-là de nos jours. »

Le Club Jean-Talon est né après la disparition de l’Ordre de Jacques-Cartier, l’un des premiers clubs francophones au Canada. Fondée en 1926 à Ottawa, cette société secrète existait pour défendre les droits des Canadiens français, qui voulaient notamment se tailler une place dans le milieu des affaires. L’historienne Denise Robillard, qui a longuement étudié l’Ordre, y voit de nombreuses similarités avec le Club Union et le Consortium Saint-Laurent. « Dans le domaine des affaires, pour avoir du succès, il faut une concertation », dit-elle.

Toutefois, de telles organisations risquent de devenir des groupuscules marginaux si elles se ferment trop sur elles-mêmes, ajoute l’historienne. « Sans visée sociale, elles se déconnectent, et c’est le triomphe de l’égoïsme. »

Tant au Consortium Saint-Laurent qu’au Club Union, on ne milite pas pour une cause particulière. On recommande toutefois aux membres de s’impliquer à titre individuel. Hugo Delorme, par exemple, siège au conseil d’administration de la Fondation de la Place des Arts, de la Fondation du maire : le Montréal inc. de demain et de l’Institut international du développement durable.

Paradoxalement, alors que les deux clubs cherchent à être discrets, ils souhaitent que le mystère qui les entoure… attire l’attention ! « J’espère que le Con­sor­tium deviendra un badge d’honneur », rêve Paul Beaudry, bien calé dans son fauteuil en cuir capitonné. « Je suis conscient que ça n’évoque pas grand-chose pour l’instant. Mais si, dans quelques années, il pouvait devenir une version montréalaise de la Skull and Bones – société secrète américaine regroupant l’élite des étudiants de l’Université Yale et dont feraient partie George W. Bush et John Kerry -, je trouverais ça bien drôle. »

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