Des cosmopolites enracinés !

Le rapport de la commission Bouchard-Taylor vient de reconfirmer d’une façon magistrale ce que d’autres observateurs savaient déjà. Les Québécois, surtout les plus jeunes, sont au cœur de l’un des deux grands courants politiques qui se disputeront les commandes du Canada après la retraite des baby-boomers : les cosmopolites ouverts.

Ces cosmopolites ouverts sont très réceptifs à la diversité, aux immigrants, au reste du monde. Leur vision est beaucoup moins influencée par la peur de l’autre que celle des conservateurs continentaux, le second groupe qui monte en puissance.

Jamais entendu ces expressions ? Elles sont de Frank Graves, président d’Associés de recherche EKOS, l’un des plus réputés groupes de recherche en politique publique au pays. Selon Graves, ces fameuses générations Next, Y et X (les 16-25, 26-35 et 36-45 ans) sont fort différentes de celles qui ont modelé le Canada actuel. Leurs représentants se divisent en deux grands groupes, les cosmopolites ouverts et les conservateurs continentaux. Ils ont une chose en commun : une vision très décentralisée de la fédération canadienne. Ce qui devrait plaire aux Québécois ! Pour le reste, leur façon de voir le monde est aux antipodes.

Depuis bientôt 15 ans, les gens d’EKOS, dont le siège social est à Ottawa, demandent aux Canadiens de définir leur idéologie politique personnelle. Sont-ils des libéraux — au sens générique —, mettant l’accent sur la défense des droits individuels et favorisant l’intervention de l’État pour assurer l’équité sociale, par exemple ? Ou sont-ils des conservateurs, souhaitant moins d’intervention de l’État, davantage de responsabilité des individus, de plus grandes exigences éthiques et morales ? Voilà que, après des années de libéralisme, EKOS voit depuis peu l’équilibre verser tout doucement vers les conservateurs. Sauf au Québec, surtout chez les plus jeunes, où les cosmopolites dominent.

Vous croyez que l’adéquisme marque une montée du conservatisme au Québec ? Eh non ! dit Frank Graves, président d’EKOS. Cet adéquisme marque plutôt l’affirmation d’une volonté de continuité, de respect de certaines manières de vivre. Toutes choses qui peuvent être des compléments au cosmopolitisme. Appelons ça du cosmopolitisme ouvert enraciné ! Mais il ne s’agit pas du conservatisme continental dont EKOS surveille la présence grandissante dans d’autres régions du pays.

Les adeptes de ce conservatisme-là bâtissent leur vision du monde et du pays en réaction aux menaces qu’ils redoutent : terrorisme, montée de l’intégrisme religieux, changements climatiques, nouvelles maladies. Leurs politiques sont basées sur la peur et tendent au protectionnisme, tant économique que religieux.

L’esprit des jeunes Québécois n’a pas été influencé par cette vision sécuritaire. Les hommes surtout ont tendance à estimer que leurs perspectives d’avenir sont « excellentes » et à se percevoir comme capables d’agir pour répondre aux défis de l’époque. Parmi les Canadiens, les jeunes Québécois sont les plus nombreux à refuser de se définir idéologiquement. Ils sont pragmatiques, éclectiques, profondément laïques, plus que les autres Canadiens. Et ils sont les moins idéologues, les moins religieux et les moins moralisateurs de tous les Canadiens.

Préserver la langue française tout en apprenant l’anglais, l’espagnol ou le chinois, bâtir le Québec tout en étant citoyens du monde, sauvegarder la culture tout en intégrant des gens venus de partout… Ces jeunes cosmopolites ouverts ne semblent pas voir là de problèmes.

Ils pourraient, dit Graves, jouer un rôle clé dans la redéfinition du Canada de demain.

Tout comme la commission Bouchard-Taylor nous a dit qu’il n’y avait pas eu de crise d’accommodements raisonnables, qu’avec un peu d’aide la société pouvait gérer la nouvelle diversité culturelle et religieuse qui la traverse, EKOS nous renvoie l’image d’une société québécoise — et surtout de nouvelles générations — en bonne position pour construire son avenir. Et qui sait, peut-être celui de tout le pays. Réjouissant, non ?

À LIRE

L’espèce fabulatrice (Actes Sud/Leméac), récent essai de Nancy Huston, cette écrivaine de Calgary installée en France et qui écrit en français. Une fabuleuse réflexion sur l’identité, qui intéressera les cosmopolites ouverts !

• Le rapport de la commission Bouchard-Taylor, à www.accommodements.qc.ca.

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