Des crimes presque parfaits

Les gangsters ont perfectionné leurs méthodes au point de se rendre presque invisibles… Et intouchables.

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Illustration : Sébastien Thinault

Normand Ouimet avait un plan d’affaires béton pour conquérir le monopole du secteur de la maçonnerie dans la grande région de Montréal. Propriétaire d’une société à numéro, il prendrait d’abord le contrôle de L.M. Sauvé, une entreprise familiale réputée pour son expertise dans la restauration d’églises, puis il achèterait ses concurrents un à un.

L’homme d’affaires de 45 ans, aussi large que haut, transportait dans le coffre de sa Mercedes sa meilleure « arme » de persuasion — sa veste de cuir affichant une marque de commerce protégée au Canada et dans plusieurs autres pays : la tête de mort ailée, emblème international du gang de motards des Hells Angels !

Le parcours de Normand Ouimet, alias Casper, membre en règle des Hells de la section de Trois-Rivières, a pris fin abruptement en 2009. Recherché par les policiers dans le cadre des opérations SharQc et Diligence, l’homme a fait honneur à son surnom (rappelant le fantôme du dessin animé) : il s’est évanoui dans la nature pendant plus d’un an et demi. Les policiers l’ont épinglé en novembre 2010. Avant qu’il ait pu devenir le roitelet de la maçonnerie.

Personne ne symbolise mieux que Normand Ouimet la transformation du gang et les défis qui attendent les policiers chargés de la lutte contre les motards criminels. Les Hells Angels 2.0 ne se feront plus prendre avec un vulgaire kilo de cocaïne par un agent double. Car les motards sont désormais aux commandes d’entreprises, les deux pieds sur le bureau du patron !

La génération de Ouimet a pris la relève après la chute, en 2002, du président des Nomads (l’escouade de guerre des Hells), Maurice « Mom » Boucher, empri­sonné à vie pour avoir commandé les meurtres de deux gardiens de prison. Afin de survivre, cette nouvelle garde a adopté un modèle d’affaires vieux comme le monde et redoutable d’efficacité : celui de la mafia.

Vers le milieu des années 1990, les motards se servaient d’un obscur appartement de l’arrondissement d’Anjou comme d’une banque, où ils se rendaient pour faire des « retraits » et des « dépôts ». Ils ressortaient avec des boîtes à chaussures remplies de billets. Les plus malins exploitaient de petits commerces pour y blanchir les profits de la vente de drogue : salons de massage, nettoyeurs, lave-autos ou agences de placement de danseuses nues. « C’était des petites business bas de gamme », rappelle Sylvain Tremblay, enquêteur à la Sûreté du Québec aujour­d’hui retraité.

Les livres comptables des Hells Angels, saisis lors de l’opération Printemps 2001 et présentés aux deux mégaprocès qui ont suivi, chiffraient à 111 millions les recettes du trafic de cocaïne et de haschich pour une courte période de 18 mois.

Les policiers estiment que le gang est aujourd’hui plus riche encore, et mieux organisé, qu’il ne l’était à l’époque. « Les Hells Angels ont institué le contrôle total — horizontal et vertical — de la distribution de la drogue au Québec. Le monopole, ils l’ont », explique Sylvain Tremblay.

Un peu comme Walter White dans la série américaine Breaking Bad, les Hells Angels sont submergés de liquidités provenant de la vente de drogue. Mais il devient de plus en plus difficile de blanchir ces capitaux à mesure que Québec resserre les mesures de lutte contre l’évasion fiscale et le recyclage des produits de la criminalité. C’est pourquoi on voit de plus en plus de Hells dans des commerces et dans la construction : installation de vitres teintées, asphaltage, organisation de combats d’arts martiaux mixtes, distribution de boissons énergétiques, investissements immobiliers par l’entremise de prête-noms, etc.

S’il avait mené son plan à terme, Normand Ouimet aurait pu recycler les profits de la vente de drogue à très grande échelle et en toute impunité.

Grâce à des facilitateurs — notaire, comptable, agent immobilier, délégué syndical —, Ouimet avait acheté 43 hectares de terrains (presque deux fois la superficie du DIX30, à Brossard) à L’Assomption, Labelle et Lachute, pour un total de neuf millions de dollars. Il s’apprêtait à se lancer dans la construction résidentielle et avait déjà entamé des démarches pour placer son argent dans des paradis fiscaux. Jusqu’à ce que la police frappe à sa porte.

« Il serait devenu très difficile de l’attraper s’il avait réussi à s’intégrer dans l’économie légale. Un peu plus et il devenait intouchable », affirme Denis Morin, directeur des renseignements criminels à la SQ, qui a piloté l’opération Diligence.

Selon le sergent coordonnateur Alain Belleau, spécialisé en renseignements criminels à la Sûreté du Québec, les Hells Angels auront bientôt un critère de recrutement de plus pour les nouveaux membres : posséder une entreprise légitime, afin de dissimuler les profits de leurs activités illégales. « C’est la seule façon de donner une apparence légale à leur train de vie », explique-t-il.

Aussi bien parler d’une formalité. Huit membres sur 10 détiennent déjà des intérêts directs ou indirects (grâce aux prête-noms) dans des entreprises légitimes, selon les estimations d’Alain Belleau.

Au fil des enquêtes de la dernière décennie sur les motards, les policiers ont fait des découvertes étonnantes en s’intéressant à la clientèle d’un restaurant réputé pour ses mauvaises fré­quentations, dont nous devons taire le nom afin de protéger des sources. Dans une section à l’abri des regards indiscrets, ils ont sur­pris des membres des Hells Angels doués pour les affaires, dont Normand Ouimet et Salvatore Cazzetta, avec des hauts gradés du clan de Vito Rizzuto (le parrain de la mafia). Autour d’un copieux repas, ils discutaient autant du prix de vente de la cocaïne (fixé en mode collusion pour ne pas le faire tomber !) que des méthodes d’infiltration de l’économie légale. Ces hommes faisaient partie d’une « table italo-motards », l’équivalent d’un conseil d’administration.

« Quand j’ai découvert l’existence de cette table, j’ai réalisé que les motards étaient devenus les élèves des “Italiens” pour ce qui est d’infiltrer l’économie légale », explique Sylvain Tremblay, qui a été l’un des principaux instigateurs des opérations Diligence et SharQc.

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L’ex-parrain de la mafia Vito Rizzuto (à droite) s’était fait des motards des alliés dans le commerce de la drogue. – Photo : Ryan Remiorz/La Presse Canadienne

Les Hells Angels doivent beaucoup à Vito Rizzuto, qui était en voie de reprendre le contrôle de la mafia avant d’être emporté par un cancer du poumon, en décem­bre 2013. Cet homme charismatique, médiateur hors pair, disait que « le gâteau » des activités criminelles était assez gros pour être divisé en plusieurs parts, y compris une pour les Hells Angels. Dans les années 1980, il a fait des motards des alliés dans l’importation et la distribution de drogue, scellant une alliance encore en vigueur à ce jour. En règle générale, la mafia finance les importations et les Hells s’occupent de la logistique, notamment de la distribution.

L’influence de Vito Rizzuto n’est pas étrangère à la migra­tion des Hells Angels vers l’indus­trie de la construction, croit André Cédilot, coauteur de Mafia inc. avec André Noël (éd. de l’Homme, 2012). « Ils suivent le modèle de la mafia », observe-t-il. Si les élèves sont aussi doués que le maître, l’avenir est loin d’être rassurant.

L’image — présentée d’abord à l’émission Enquête, de Radio-Canada, puis à la commission Charbonneau — est désormais célèbre : le patriarche Nicolo Rizzuto glissant des liasses de billets dans ses chaussettes au café Consenza, quartier général de la mafia, où les principaux entrepreneurs en construction de la métropole se rendaient pour payer le pizzo, l’impôt mafieux.

La scène, filmée par la Gendarmerie royale du Canada lors de l’opération Colisée (qui décimera le clan Rizzuto en 2006), aura permis au public de découvrir comment la mafia orchestrait le partage des territoires entre les entrepreneurs en cons­truction du grand Montréal.

« L’opération Colisée a démontré l’ampleur des activités criminelles de la mafia, son immense richesse, son immense réseau de contacts et son succès dans l’infiltration de l’économie légale », explique le journaliste d’enquête André Cédilot.

Les policiers ont écouté les conversations de Vito Rizzuto et épié ses allées et venues pendant près d’un an. Le parrain était sur écoute électronique quand il a acheté cinq condos au 1000, rue de la Commune, un ancien entrepôt frigorifique du Vieux-Port transformé en appartements de prestige avec vue sur le fleuve. Rizzuto a payé un dollar ces cinq condos, qu’il a revendus par la suite pour un total de 1,6 mil­lion. Des transactions tout à fait légales.

« La famille Rizzuto n’a pas besoin de recycler les produits de la criminalité, c’est déjà fait », a dit Éric Vecchio, enquêteur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), lors de son témoignage à la commission Charbonneau.

La mafia porte bien son surnom de « pieuvre ». Elle a des tentacules partout dans l’économie légale. Son réseau lui permet d’avoir accès à des prête-noms (pour dissimuler des biens acquis illégalement) et de mettre à profit sa principale arme de persuasion : la corruption.

Plutôt que de faire casser les jambes des fonctionnaires mont­réalais Gilles Surprenant et Luc Leclerc pour les convaincre de coopérer, Vito Rizzuto les a invités à jouer au golf dans des paradis tropicaux !

À force de subtilité et de patience, le clan Rizzuto a placé ses pions pour infléchir le processus d’attribution des contrats à la Ville de Montréal. Il avait ses entrées partout… jusqu’à l’Agence du revenu du Canada. Des fonctionnaires, aujourd’hui accusés de corruption, fraude, complot et abus de confiance, auraient aidé des entreprises liées à la mafia à déjouer le fisc.

Malgré la mort du parrain, ce réseau est toujours intact. « Des marionnettes, il y en a déjà d’autres de préparées, dit André Cédilot. La mafia attend de connaître les nouvelles règles d’attribution des contrats publics, qui seront adoptées après la commission Charbonneau. Elle va ensuite se remettre à chercher des failles humaines et des failles dans le système. »

C’est ce modèle d’affaires que tentent actuellement d’implanter les Hells Angels.

Diverses enquêtes policières ont révélé que le gang a élargi ses horizons depuis le milieu des années 1990.

Pour infiltrer l’industrie de la construction, les Hells comptaient sur l’appui de Jocelyn Dupuis, à l’époque où celui-ci était directeur général de la FTQ-Construction, et sur trois délégués syndicaux de cette puissante centrale (Dominique Bérubé, Rénald Grondin et Guy Dufour). Ils comptaient également sur des facilitateurs, sur des prête-noms et même sur un lobbyiste, Gilles Varin, qui était la cible d’une enquête de la Sûreté du Québec avant son décès, en avril 2011. Il n’y a pas si longtemps, il aurait été impensable de mettre dans la même phrase les mots lobbyisme et Hells Angels.

Les Hells n’ont pas encore infiltré l’économie légale aussi profondément que la mafia. Et ils continuent parfois d’utiliser des méthodes que l’on pourrait qualifier de « frustes », dit André Cédilot.

C’est ce qui a « coulé » Normand Ouimet…

Les méthodes employées par l’homme d’affaires pour prendre le contrôle de L.M. Sauvé ont tellement effrayé Paul Sauvé que ce dernier s’est jeté dans les bras des policiers. Ses déclarations ont servi d’amorce à l’opération Diligence.

Les Hells Angels semblent incapables de résister aux démonstrations de force pour essayer d’infiltrer l’économie légale. Ils utilisent encore trop de méthodes propres au trafic de drogue — l’intimidation et la violence —, alors que ce travail d’infiltration de la société civile exige de la patience et de la discrétion. Comme l’a prouvé la mafia.

« La nature de l’organisation des Hells, c’est d’avoir des patchs [couleurs] et de les montrer. C’est plus fort qu’eux. Si vous leur enlevez ça, vous enlevez aussi une grosse partie de leur pouvoir », observe Alain Belleau.

Les Hells Angels ont dû, comme la mafia, mettre en veilleuse leur tentative d’infiltration de l’économie légale. Dans leur cas, c’est l’opération SharQc (acronyme pour Stratégie Hells Angels, rayonnement Québec) qui a décimé les troupes. « Ils ne sont pas knock-out, mais ils ont encore le genou par terre », affirme Alain Belleau. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils reprennent le travail d’infiltration de l’économie légale, selon lui. C’est leur seul moyen de mettre à l’abri leur fortune.

En attendant, les Hells se consacrent à la consolidation de leurs acquis : les réseaux de distribution de drogue. L’opération SharQc, qui a entraîné l’arrestation et l’emprisonnement de la quasi-totalité des membres au Québec, a forcé l’organisation à se fier davantage à des « relations d’affaires » afin de poursuivre ses activités. Certains membres, condamnés à de lourdes peines de pénitencier, louent maintenant leurs territoires de vente de drogue à des « indépendants ».

Après avoir mis la hache dans leurs « clubs-écoles » (des filiales) pour contourner la loi antigang, il y a plus de 10 ans, les motards criminels réinventent la formule. Récemment, un groupe a affiché ses couleurs : les Red Devils d’Ottawa, dont de nombreux mem­bres viennent du Québec.

À la mi-avril, une vingtaine de Red Devils ont fait une visite remarquée au Classic Bike & Tattoo Show 2014, tenu au Centre SportXpo, à Laval. La foule s’écartait pour les laisser passer, se doutant bien qu’elle n’avait pas affaire à des enfants de chœur. « Quand des motards passent avec leurs patchs, le monde se tasse tout le temps », observe Alain Belleau. Cette opération de visibilité était le prélude à l’implantation des Red Devils à Montréal, qui a été officialisée à la fin juillet.

Les Red Devils ne font rien pour passer inaperçus. Ils se pavanent avec des blousons à l’effigie de ce gang : un diable à la chevelure de feu, qui n’est pas sans rappeler le logo des Hells Angels.

Ce gang n’a rien à voir avec les clubs-écoles d’antan, qui étaient souvent confinés dans une parcelle de territoire (les Rockers à Montréal, les Satan Guards au Saguenay, les Blatnois en Mauricie, et ainsi de suite). Les Red Devils forment la seule bande de motards alliée aux Hells Angels à avoir des ramifications internationales.

Les enquêteurs spécialisés dans le crime organisé surveillent de près l’émergence des Red Devils, un gang réputé pour sa loyauté dans l’exécution des sales besognes sur le terrain. « C’est un club en expansion partout dans le monde, et on sait bien qu’il évolue sous les Hells », observe le sergent coordonnateur Alain Belleau.

En raison de leurs démêlés avec la justice, les Hells Angels n’ont pas les moyens de s’occu­per aussi activement des opérations courantes. Ils sont toujours en mode restructuration. Récemment, ils ont donné les premiers signes qu’ils n’étaient pas encore « au tapis ». La section de Montréal vient tout juste de renaître de ses cendres. Un mot de bienvenue a été publié sur le site Internet international des Hells Angels pour marquer le coup.

Depuis l’opération SharQc, les cinq sections des Hells Angels au Québec étaient suspendues en vertu des règlements internationaux du gang, car elles ne possédaient pas le nombre minimal requis de six membres en liberté pour avoir le droit d’exister. La relance de la section de Montréal a valeur de symbole aux yeux des Hells. C’est la pierre angulaire de leur édifice criminel au Canada. Ce retour en force de la toute première filiale des Hells Angels à avoir pris racine au pays (à Sorel, en 1977) montre que les Hells Angels n’ont rien perdu de leurs ambitions.

Et Normand Ouimet ? En mars dernier, le Hells de 45 ans a plaidé coupable à des accusations de complot pour meurtre, gangstérisme, blanchiment d’argent et recyclage des produits de la criminalité. Il a reçu une peine de 27  ans de pénitencier (20 ans si on tient compte de la détention préventive). Il ne sera pas admissible à une libération conditionnelle avant l’âge de 55 ans.

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La force du réseau

Dans Mafia inc., André Cédilot révèle que 60 familles, regroupant 350 personnes, ont des liens matrimoniaux directs ou indirects avec le clan Rizzuto. « Le réseau de contacts de la mafia est incroyable, et c’est ce qui me fait le plus peur, dit le coauteur. Son pouvoir d’influence et de corruption repose sur ce réseau. »

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2 commentaires
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Dans la série Sons of Anarchy,l’affichage,les vestes et patchs cétait du passé,sauf dans leur établissement biensûr.Il fallait qu’ils mettent un blouson ou un kangourou quand ils étaient dans la rue de tous les jrs pour ne pas s’afficher.

Sur le dossier concernant l’infiltration de groupes criminels très très très bien organisés, et qu’ils s’accaparent tous les pouvoirs d’une région ( politique, fonctionnaires de l’État travaillant au provincial, et aux municipaux, et même fédéraux).

Ils sont même capable de faire fléchir les autorités policières ( à leur insue ) et judiciaires (à leur insue ) à leur volonté pour atteindre les objectifs de leurs organisations criminelles.

Les services d’enquêtes des différents corps policiers n’ont pas les moyens financiers et techniques pour les contrer , même avec toutes les bonnes volontés de ces unités spéciales des corps de police.

Le Québec est une copie conforme du »Mexique », p.c.q. dans les médias des »états – Unis d’Amérique, les reportages et discussions ne parlent que de cela. C.a.d. Que trois ou quatre grand baron de la drogue contrôle les policiers et l’Armée mexicaine, et de ce fait les criminels contrôlent le politique ( président, inclus ). Pour plus de détails sur le sujet svp prendre contact avec l’auteur de cette missive.