Des fraises aux balcons

L’adulte que nous devenons est trop perdu dans les « je dois » pour profiter de ce qui est là. 

Photo : L'actualité

Avez-vous commencé votre jardinage ? Même juste un bac à fleurs sur un balcon ? Cette pandémie m’aura appris que ce que j’ai est suffisant. On vit beaucoup dans cette culture du « toujours plus ». Les voitures sont rendues grosses comme des maisons, les maisons doivent être grosses comme des immeubles ! Toujours plus de place, toujours plus de gogosses, et pourtant ce sentiment perpétuel d’être en état de manque.

Mon mari a une collègue qu’il aime bien. C’est maintenant son amie. Le travail fait ça, bien sûr. Avec le temps, on fait la connaissance de gens avec qui on se découvre des affinités, on est curieux de leur vie et, si on est chanceux, ils enrichissent la nôtre. Tout début trentaine, je pense qu’elle peine à rencontrer quelqu’un. Mon mari m’en parlait doucement l’autre soir, et je me suis remise dans cet état, l’état de course. L’état de « je dois ». Je dois rencontrer quelqu’un, je dois faire plus d’argent, je dois avoir une maison plus grande, je dois, je dois toutes ces choses !

Et puis le lendemain, je regardais le rang d’enfants de maternelle qui passait devant chez moi et j’observais les fraises qui pendouillent de mon perron. Cette espèce d’état de joie naturelle, de curiosité présente… L’adulte que nous devenons est trop perdu dans les « je dois » pour profiter de ce qui est là. De ce qui est déjà là. L’angoisse de la crise sanitaire m’a fait tout remettre en question. Toutes les décisions que j’avais prises. L’endroit où l’on vivait, le rythme de la ville, l’omniprésence du béton dans l’enfance de mes petits. J’avais l’impression d’avoir échoué au rêve américain. Moi, je n’avais pas la grosse maison avec un chien et une entrée de garage avec un panier de basket. Je n’avais pas le gros arbre dans le jardin avec un pneu accroché à une branche. C’est là que l’on doit élever les enfants, non ? C’est là la place d’une famille. Alors je me comparais et j’angoissais. 

J’angoissais comme quiconque regarde sa vie et décide qu’il n’est pas rendu assez loin. Qu’il n’en a pas assez. Qu’il est en état de manque. Mais le manque appelle le manque. La joie perpétue la joie. C’est aussi simple que ça. Fleurir un perron n’est pas fleurir Versailles, mais se concentrer sur son petit lopin de terre est largement suffisant pour ravir un cœur. Tomber amoureux de sa propre vie, se mettre à l’aimer comme elle est en ne cherchant pas toujours à devenir quelqu’un d’autre peut être la source d’un bonheur infini. Nous vivons déjà dans l’abondance, peut-être pas dans l’opulence d’un vidéoclip, mais quand on s’y attarde simplement, il y a des fraises plein les balcons. 

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C’est irréfutable que l’instabilité du désir est follement manipulée dans notre vie nord-américaine, moteur sans cesse des achats anodynes puis banals du quotidien.. en même temps, est-ce que le pronom 《je》ne pose pas autant de difficulté que le verbe 《devoir》 Question ouverte. .

Merci à vous Léa pour cette petite remise à jour… Vous avez entièrement raison. Mon rêve n’est plus de voir plus grand mais plutôt de voir plus simple…

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C’est drôle parce que je suis à la mi-quarantaine (en âge et pas en confinement) et je me demande souvent ce que je devrais avoir et être, rendue à cet âge. Comme si en quelque part, j’avais l’impression de manquer le bateau de la vie avec celle que j’ai….

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À l’aube de la quarantaine (39 ans) j’ai décidé de changer de vie et de faire le saut dans l’inconnu, ailleurs. C’est vrai que nous vivions dans l’abondance, une famille avec deux enfants, et là où nous sommes allés, il y avait un peu moins d’abondance mais beaucoup de richesse intellectuelle. Après 30 ans «ailleurs» il est devenu évident que nous avions été changés à jamais et que cette abondance était effectivement bien insignifiante. La richesse que ces changements ont apportée n’a aucune mesure avec le confort de l’abondance et tout à voir avec une vision du monde très différente et d’une richesse incomparable. Ce fut très difficile au début mais je recommencerais sans hésitation, avec ou sans fraises au balcon.

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Magnifique texte plein de vérité. J’ai entendu Dany Laferrière dire une chose qui m’a réveillé je cite » Il y a longtemps je me disais que le jour où je pourrai payer mon loyer sans angoisser je n’aurai plus de problèmes, maintenant les problèmes ne cessent d’augmenter »

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Vue son paysage , très magnifique,et l’activité de culture de miel et de dynamisme de la région,je préfère m’y installer une fois arrivé au Canada

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Si c’est la langue parlée qui décide, comment va-t-on faire, sans choquer, pour la multitude de parlers différents qui émaillent la francophonie? «à soère, chus chez ma maere», «ça va bieign’ mieux après uneu bonneu doucheu». Faudra bien de toutes manières normaliser. Quant au participe passé, faites-moi rire, il n’y a rien de plus simple si on laisse tomber la foutue règle et que l’on réfléchit À LA VALEUR de L’OBJET dans la phrase française… Si vous voulez, je vous expliquerai!

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