Des Innus en colère

Les Innus du Québec refusent de reconnaître la frontière avec le Labrador, qui divise leur territoire ancestral, le Nitassinan. Notre reporter a accompagné 150 d’entre eux lors d’une chasse illégale au caribou, au nord du 52e parallèle.

Des Innus en colère
Photo : Jeff Pflueger

Benedict McKenzie peine à manœuvrer sa motoneige dans le sentier, parsemé de racines et d’arbustes. Au risque d’abîmer les chenilles de son bolide, il accélère. Au sommet d’une colline, parmi les frêles épinettes noires, il vient d’apercevoir des caribous… Arrivé à portée de tir, ce chasseur saute de sa motoneige, arme sa carabine et appuie deux fois sur la gâchette. Deux bêtes s’effondrent. La chasse s’annonce bonne.

Autour de nous, des dizaines d’autres Innus sillonnent le territoire, carabine en bandoulière. Mais le bruit de leurs motoneiges est soudain enterré par celui, assourdissant, d’un hélicoptère du ministère de l’Environnement et de la Conservation de Terre-Neuve, qui rase la cime des arbres. « Qu’ils nous laissent tran­quilles ! » lance Benedict McKenzie avec la fougue de sa jeune trentaine.

Originaire de Matimekosh (près de Schefferville), il fait partie d’un groupe de 150 Innus du Québec venus affirmer leurs droits sur ces terres situées en territoire terre-neuvien, dans une zone interdite à la chasse, à quelque 400 km au nord-est de Labrador City.

Les gardes-chasse de Terre-Neuve accu­sent les Innus de s’attaquer à une espèce de caribou des bois menacée de dispari­tion. Faux, disent les Innus du Québec, selon qui le véritable enjeu est ailleurs. Cette zone fait partie du Nitassinan, leur territoire ancestral, qui couvre environ 500 000 km2, dont le tiers est situé au Labrador.

« C’est une bataille politique », dit Réal McKenzie, chef de Matimekosh, l’une des cinq communautés membres de l’Alliance stratégique, qui regroupe 12 000 Innus sur les 16 000 du Québec et qui pilote ce grand rassemblement. Terre-Neuve vient de con­clure une entente avec les deux communautés innues du Labrador, et celles du Québec craignent le pire. Intitulée Tshash Petapen (aube nouvelle), cette entente accorderait aux 2 200 membres des deux bandes un droit exclusif sur une partie des terres du Labrador, au détriment de leurs frères québécois. « Si ce traité est ratifié, on n’aura plus de territoire au Labrador, ce sera fini », craint Réal McKenzie.

« Viens me dire, toi, Danny Williams [le premier ministre de Terre-Neuve], que nous n’avons pas de droits sur les terres du Labrador !  lance le chef McKenzie. On y était bien avant l’entrée de Terre-Neuve dans la Confédération, en 1949, et bien avant la loi sur l’extension des frontières de 1927. On nous a foutu une frontière artificielle entre les deux jambes et je la piétine tous les jours, chez moi, à Matimekosh. »

Les Innus du Québec en ont assez de cour­ber l’échine. Cette fois, jure le chef McKenzie, ils ne céderont pas. Chacune des cinq nations innues a dépêché une trentaine de personnes, toutes dépenses payées, pour assurer le succès de cette chasse com­munautaire et, surtout, défier Terre-Neuve.

Les Innus de Pessamit (près de Baie-Comeau) et d’Uashat-Maliotenam (près de Sept-Îles) ont mis plus de 20 heures, par la route, pour se rendre au campement, établi près de la rivière Cache, au nord du 52e parallèle. Ceux d’Ekuanitshit (Mingan) et d’Unamen Shipu (La Romaine) ont mis encore plus de temps. Leurs frères de Matimekosh-Lac-John (près de Schefferville) ont pris le train jusqu’à la Trans-Labrador Highway, avant de mettre le cap sur Fermont, où tous les Innus s’étaient donné rendez-vous.

Au cours d’une réunion de plus de trois heures, dans une salle bondée de l’hôtel Fermont, les chefs ont établi les grandes lignes de leur stratégie. Et ils ont convenu, au terme de discussions animées, de la façon dont ils allaient réagir en cas d’affrontement avec les gardes-chasse ou les forces policières.

Le lendemain, à l’aube, une cinquantaine de camionnettes et de remorques remplies d’équipement ont pris la route 389, puis la 500, faite principalement de gravier et qui relie Labrador City à Goose Bay.

Le photographe américain Jeff Pflueger – qui a notamment travaillé pour le Natio­nal Geographic Adventure et pour le New York Times – et moi prenons place dans le VUS de Ghislain Picard, grand chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador. « Je suis ici pour soutenir les Innus du Québec et dénoncer le traité de Tshash Petapen, qui met en péril leurs droits. Je risque de me mettre à dos les Innus du Labrador, mais je n’ai pas le choix. Il faut savoir fixer des limites… »

En chemin, nous croisons l’immense lit desséché du fleuve Churchill, détourné par Hydro-Québec dans les années 1970 pour construire le mégacomplexe hydroélectrique du même nom.

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MASSACRE OU CHASSE LÉGITIME ?

Au cours de leur chasse, en février, les Innus du Québec ont tué 250 caribous, qu’ils ont ensuite rapportés dans leurs communautés. Des agents de la conservation de Terre-Neuve ont filmé les chasseurs lors de patrouilles en hélicoptère. Le ministre terre-neuvien de la Justice, Felix Collins, espère avoir assez de preuves pour accuser les Innus d’avoir chassé le caribou forestier, une espèce considérée comme menacée, qui vit en petits groupes dans la forêt boréale.

Les Innus contestent ces faits. Selon eux, le caribou fores­tier, dont le territoire de transhumance va du Québec au Labrador, est issu du troupeau de la rivière George, dans le nord du Québec, l’un des plus gros troupeaux de caribous au monde, et ne peut donc être considéré comme une espèce menacée. 

« Ce n’est pas de la désobéissance, on pratique cette chasse depuis des millénaires », dit Jean-Charles Piétacho, chef d’Ekuanitshit (Mingan). Selon lui, ce ne sont pas les troupeaux de caribous qui sont en voie d’extinction, mais la nation innue. « L’exercice de nos droits, c’est une question de survie. » De toute façon, si l’espèce était vraiment menacée, ajoute-t-il, « ce ne serait pas à cause de nous », mais plutôt une conséquence de l’exploitation industrielle qui menace la forêt boréale.

 

Après cinq heures de route, le convoi arrive enfin à destination. Aussitôt, des équipes s’activent pour monter le campement avant la nuit. À l’aide de scies à chaîne, des chasseurs abattent et émondent des épinettes, qui deviendront l’arma­ture des tentes en toile. D’autres ramassent des branchages pour tapisser l’intérieur des habitations ou coupent du bois de chauffage. En quelques heures, un village émerge dans la forêt boréale. Chacune des cinq communautés a son « quartier », formé de tentes pouvant abriter de 4 à 10 personnes et munies de poêles à bois métalliques et de cheminées.

Les campeurs ont même apporté une (bruyante) génératrice pour faire fonc­tion­ner une fendeuse à bois électrique, de l’équipement électronique et des lampes au néon ! « C’est ça, un camp traditionnel », dit en blaguant le chef Réal McKenzie.

La tradition reprend ses droits après le souper, dans le shaputuan, une grande tente où s’entassent, dans une atmosphère enfumée, plusieurs dizaines d’hommes ainsi qu’une poignée de femmes et d’aînés. Tour à tour, les chefs, puis les aînés et les chefs de chasse, se lèvent pour prononcer de longs discours sur l’importance de respecter les caribous… et de prendre garde aux balles perdues. Tasse de thé sucré dans une main, cigarette dans l’autre, les spectateurs tendent patiemment l’oreille. Pour les orateurs, c’est l’occasion de transmettre les traditions et le savoir-faire : certains chasseurs présents ont abattu plus de 300 caribous au cours de leur vie !

C’est aussi l’occasion – une autre – de dénoncer l’attitude des gardes-chasse de Terre-Neuve. Peu avant Noël, sur ces mêmes terres, des chasseurs innus du Québec se sont fait saisir leurs fusils et les caribous déjà abattus.

« Je chasse le caribou ici depuis que je suis venu au monde. Personne ne va m’empêcher d’y revenir », tonne d’une voix grave le chef d’Uashat-Maliotenam, Georges-Ernest Grégoire. Il déplore l’absence des Innus du Labrador, dont il espérait l’appui. Peter Penashue, le chef des Innus de Sheshatshit, près de Goose Bay, a plutôt choisi le camp de Terre-Neuve, disant percevoir le coup d’éclat des Innus du Québec comme une menace pour le développement hydroélectri­que du bas Churchill et une tentative d’extorsion.

« Terre-Neuve veut nous diviser, se désole le chef Grégoire. Nous sommes pourtant le même peuple. Les Innus de Goose Bay sont partis de chez nous, à Maliotenam, et se sont établis là-bas pour le commerce de la fourrure il y a longtemps… »

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NON AU PLAN NORD

Les chefs de l’Alliance stratégique innue s’opposent au Plan Nord présenté par le gouvernement Charest pour mettre en valeur les richesses minières, forestières et hydroélectriques au nord du 49e parallèle.

« On n’acceptera jamais une clause d’extinction de nos droits sur le sol et le sous-sol », dit Réal McKenzie, chef de Matimekosh.

Contrairement aux Cris, aux Inuits et aux Naskapis, les Innus n’ont jamais signé la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, ratifiée en 1975 dans la foulée de la construction des méga-ouvrages hydroélectriques. « Le vocabulaire utilisé dans cette convention est “raide”. On parle de céder, d’abandonner, de renoncer. Les jeunes Cris ne sont pas fiers de cette entente. C’est une honte pour eux. Un peuple qui se tient debout ne cède pas. Nos jeunes, au moins, n’ont rien abdiqué. » Avant de participer au Plan Nord, Réal McKenzie voudrait rouvrir la Convention de la Baie-James pour en exclure 94 000 km2 de terres appartenant aux Innus et obtenir une compensation financière pour les dommages causés à leur territoire ancestral.

 

 

Une vingtaine de familles de sa communauté ont des lots de trappe des deux côtés de la frontière séparant le Québec du Labrador. Les Innus craignent de voir leur territoire amputé. Ceux qui possèdent un chalet le long de la ligne ferroviaire Sept-Îles-Schefferville ont déjà reçu une lettre d’expulsion des autorités de Terre-Neuve, sous prétexte qu’ils n’ont aucun titre de propriété… « C’est le temps de se défendre, juridiquement et politiquement », dit le chef Grégoire.

Marie-Marthe Gabriel, 74 ans, est même prête à se défendre physiquement. Rencontrée dans la tente cuisine des Innus de Matimekosh, où les femmes dorment et préparent les repas, elle rêve de voir débarquer les gardes-chasse. « Je mettrais mon habit traditionnel et j’irais leur parler, dit-elle d’une voix frêle mais assurée. Sur mon territoire, je n’accepterai pas qu’on me dise quoi faire. Je suis prête à aller en prison s’il le faut. »

Elle fonde beaucoup d’espoir sur son chef, Réal McKenzie. Élu une première fois à la tête de sa communauté en 1988, à l’âge de 29 ans, il a quitté la politique dans les années 1990 pour retourner pratiquer son métier de pilote d’avion. Réélu il y a trois ans, il se sent investi d’une mission. « Les aînés me disent que je ne suis pas revenu pour rien… On veut profiter, nous aussi, des richesses de cet immense territoire. »

Grand, la mâchoire carrée, McKenzie est, à 51 ans, le plus jeune, flamboyant et charismatique des cinq chefs de l’Alliance stratégique innue. Sa tente est rapidement devenue le quartier général du campement et ses discours (parfois grandiloquents) ont ouvert la plupart des rassemblements. Affable, séducteur et bon orateur, il a gagné l’estime de nombre des fonctionnaires provinciaux et fédéraux avec lesquels il a eu affaire. Mais il est aussi un dur négociateur. Et il est prêt à en découdre avec Terre-Neuve.

Le chef envisage de contester devant les tribunaux la validité de la frontière entre le Québec et le Labrador, d’élever des barricades le long de cette frontière, de bloquer des mines et de déposer une injonction contre le mégaprojet hydro­électrique du bas Churchill, un chantier d’au moins 6,5 milliards de dollars que Terre-Neuve compte lancer et terminer d’ici 2016…

« Si on ne nous écoute pas, nous allons prendre les grands moyens. Nous allons frapper là où ça fait mal. Cette chasse n’est qu’un avertissement. »

LE RÉVEIL DES JEUNES

Férus de technologie, actifs dans Facebook et plus instruits que leurs aînés, les jeunes Innus s’éveillent à la politique. Quelques-uns, plus radicaux, disent parfois rêver, lorsqu’ils sont sous l’effet de l’alcool dans leurs communautés, de faire sauter pylônes et barrages…

« On disait autrefois qu’un Indien instruit était un Indien dangereux », dit Michel McKenzie, 31 ans, rencontré dans le shaputuan, la grande tente de rassemblement dressée par sa communauté d’Uashat-Maliotenam. « Nous, les jeunes, on lit, on s’informe. Il y a un réveil… »

Svelte, le regard tranchant, il arbore une casquette de Mohawks marquée « Indian Pride » (fierté indienne).

Beaucoup de membres de sa nation font des études supérieures, deviennent médecins, avocats, comptables. « On ne pourra plus nous manipuler comme avant », dit Michel McKenzie. Lui-même n’a pas (encore) terminé son secondaire. Mais plus il en apprend sur l’histoire de son peuple, plus sa colère monte. « C’est frustrant de voir que mes ancêtres ont été mis de côté, dépossédés de leurs terres et placés dans des pensionnats. » La situation ne s’est guère améliorée, dit-il. « On vit encore dans des taudis. Nos maisons devraient être en brique, pas en carton ! »

Les jeunes comme lui sont conscients, dit-il, que le territoire pourrait être aussi bénéfique économiquement pour les Innus que pour les Québécois. Selon lui, les chefs innus sont trop pacifistes et devraient s’inspirer plus des Mohawks. « Si tu veux la paix, prépare la guerre. »