Des menottes dans le bas de Noël

Si tout se passe bien, en même temps que la dinde et la tourtière, des accusations criminelles seront déposées sur la table de professionnels cravatés dont les actes ont contribué à spolier le Trésor public québécois de centaines de millions de dollars.

Des menottes dans le bas de Noël
Photo : G. Hughes/PC

Jouez, hautbois, résonnez, musettes ! Le nettoyage commence…

Vivement que des menottes apparaissent dans le bas de Noël des gens qui, pendant des années, ont fait fi des règles et se sont enrichis sur le dos des contribuables. Fixation des prix, trucage d’offres, distribution organisée de contrats publics… la liste est longue. Comme celle des lâches qui savaient, mais n’ont rien dit.

Vous connaissiez le truc de l’entreprise qui sous-évalue le volume de tonnes de terre à déplacer pour refaire une route, mais augmente le prix à la tonne pour que sa soumission soit « dans les prix moyens » fixés par le Ministère ? Une fois les travaux commencés, l’entreprise « découvre » qu’il y a plus de terre à déplacer que prévu. Et comme le prix à la tonne a déjà été convenu…

Livrés pieds et poings liés aux sociétés de génie-conseil – ce sont elles qui estiment les coûts et autorisent les dépassements -, bien des élus ont été incapables de tenir les rênes de l’équipage emballé. L’heure des comptes arrive.

Grâce au travail de l’unité anti­collusion du ministère des Transports, des enquêteurs de l’escouade Marteau et de quelques journalistes déterminés, les Québécois commencent à voir les oreilles du diable auquel cette chasse-galerie des temps modernes a vendu son âme : un réseau de 30 entrepreneurs coa­lisés pour contrôler à leur pro­fit l’accès aux contrats publics et un groupe de neuf sociétés de génie-conseil qui se réparti­raient les chantiers. Ne manque que les noms, les accusations.

Les procureurs de la Cou­ronne doivent procéder avec rigueur pour s’assurer que les dossiers d’enquête qui leur ont été remis sont bien ficelés. Même si chaque jour de délai supplémentaire accentue la grogne populaire.

Bon nombre de Québécois ont déjà rejoint le nouveau parti à la mode : le parti Tout le monde dehors (TMD) ! Il n’y a qu’un élément à son programme : mettre tous les élus à la porte. Tous de la racaille pourrie, disent les TMDistes.

Trois Québécois sur quatre pensent que leur province est corrompue, selon un récent son­dage Angus Reid. Deux sur trois estiment que leurs élus munici­paux ont des choses à se reprocher. La réalité est plus nuancée. Mais la perception s’est installée. Et elle aura un prix.

Bien des jeunes qui auraient pu s’intéresser à la politique en sont dégoûtés avant même d’avoir commencé à en faire. Et leur génération n’a pas été moins incorruptible que celle de leurs aînés – pensons au candidat libéral David Gré­goire, battu dans Masson.

Pourtant, tous les élus ne sont pas des escrocs. Et le meilleur moyen de lutter contre la cor­rup­tion reste la surveil­lance exercée par des citoyens courageux qui ne détournent pas le regard lors­qu’ils voient des abus. Les moyens politiques et juridiques pour traîner les coupables en justice existent. Leur application est en marche. Le gouvernement s’apprête même à en créer d’autres.

Les enquêtes ont des effets dissuasifs. Depuis un an, la valeur des soumissions au ministère des Transports a baissé de 16,4 % en moyenne. Sur le coût total des travaux, c’est une économie de 311 millions de dollars !

Mais on peut comprendre la désillusion des TMDistes. Je les rejoins, parfois. Lorsque le chef du gouvernement ne réagit pas avec assez de vigueur pour faire le ménage au sein de son parti. Ou quand les partis d’opposition utilisent la crise à des fins partisanes. Attaques personnelles, excès de langage, accusations gratuites, sous-entendus. Les trois chefs d’oppo­sition peinent à s’élever au-dessus de la mêlée pour défendre l’intégrité des institutions. Mais je décroche devant la pétition, dans le site de l’Assemblée nationale, qui demande la démission de Jean Charest. Les TMDistes pourront se manifester aux urnes le moment venu. La fonction de premier ministre mérite plus de respect que cette pétition d’enfants gâtés.

Certes, les enveloppes offertes aux candidats libéraux sont inacceptables. Mais ces quelques milliers de dollars semblent dérisoires en comparaison des centaines de millions qui finissent chaque année dans les poches d’entre­preneurs gourmands !

Pas surprenant que les infrac­tions aux règles du financement des partis préoccupent moins les Québécois (17 %, selon Angus Reid) que la collu­sion dans le monde de la cons­truction et les liens de celui-ci avec le crime organisé (37 %).

Souhaitons qu’il ne faille pas attendre les étrennes du Nou­vel An pour voir commencer la distribution des mandats d’arrestation.

 

ET ENCORE…

Un peu moins d’exagération dans les propos des élus aiderait la population à prendre la vraie mesure du problème de corruption. Demander, comme l’a fait le député Amir Khadir, une commission du type de celle tenue en Afrique du Sud pour faire la lumière sur
les crimes de l’apartheid (la Commission vérité et réconciliation) est démesuré.