Des milliards pour les universités françaises

Salles de cours désuètes, surpopulation étudiante, mauvaise position dans les classements, les universités françaises ont mal vieilli. L’État investit massivement et repense son modèle. Doit-on s’en inspirer ?

Salles de cours désuètes, surpopulation étudiante, mauvaise position dans les cl
Université de Paris Diderot

Il y a longtemps que les universités françaises ne font plus saliver les Québécois, comme la Sorbonne parvenait sans peine à le faire dans les années 1960 et 1970, avec sa réputation, son histoire et son architecture imposante. Aujour­d’hui, on voit surtout les défauts ! Amphithéâtres bondés où les étudiants se bousculent pour dégoter une place assise. Salles de cours vieillottes où il est souvent impossible de brancher son ordinateur. Sans parler de l’état de décrépitude de bien des facultés.

Tout ça est en train de changer. Depuis 2007, une importante réforme a été enclenchée pour propulser les universités françaises dans la modernité… et dans les classements internationaux : un gigantesque chantier, pourvu d’un budget de 22 milliards d’euros. « La réforme des universités, c’est « la » réforme du quinquennat Sarkozy, dit Laurent Wauquiez, le jeune ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Il fallait non seulement moderniser les installations, mais aussi revoir les façons de faire et de penser. » Un électrochoc dans un milieu qui n’avait guère bougé depuis Mai 68.

Il a bien sûr fallu procéder par étapes. Hyperspécialisées et divisées en d’innombrables entités, les universités françaises ont d’abord dû se regrouper pour former des pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES). Elles ont aussi été tenues de s’ouvrir au monde des affaires et de nouer des partenariats avec des entreprises, tout en s’adaptant aux demandes du marché du travail. Les « grandes écoles », ces établissements élitistes (Polytechnique, Sciences Po, HEC, ENA…) qui recrutent les étudiants sur concours, ont aussi été sommées de fournir leur part et de se rapprocher des universités au lieu de les concurrencer.

« L’objectif est de faire émerger une dizaine de « campus d’excellence », capables de rivaliser avec les plus grandes universités du monde, dit Laurent Wauquiez, rencontré à Paris. Et d’attirer les meilleurs étudiants étrangers. » Huit campus (quatre à Paris, quatre en province) ont déjà été sélectionnés par un jury international. Ce jury, composé de 20 universitaires, scientifiques et industriels européens et américains, devait évaluer leur capacité d’attirer des étudiants et chercheurs du monde entier. Ces campus bénéficient de moyens substantiels, tant pour rénover leurs installations (certains bâtiments seront rasés, d’autres restaurés ou construits à neuf) que pour élaborer des programmes attrayants.

L’Université de Bordeaux (UBx) fera partie de cette future « Ivy League » française. Regroupée dans un PRES en 2007, elle comprend quatre universités et trois grandes écoles (60 000 étudiants au total). Son parc immobilier vétuste, datant des années 1960, est en cours de rénovation et d’agrandissement. Sciences Po Bordeaux, par exemple, verra sa surface doubler pour la rentrée de 2014. « Ce sera un campus de classe mondiale, beaucoup plus attractif et convivial », dit Vincent Hoffmann-Martinot, le directeur.

L’ultramoderne Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV), intégré à l’UBx, donne un avant-goût du nouveau visage de l’université. Dans ses labos et salles de dégustation se côtoient quelque 500 étudiants et chercheurs du monde entier, qu’il s’agisse de futurs œnologues, microbiologistes ou gestionnaires de domaines viticoles. « Cela favorise les passerelles entre les disciplines et la création de programmes de formation et de recherche novateurs », dit le directeur scientifique de l’ISVV, Serge Delrot. Une importante recherche sur l’adaptation de la vigne aux changements climatiques, par exemple, associe socio­économistes, généticiens, physiologistes et œnologues.

La réforme a également rendu les universités françaises autonomes, grâce à la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités, votée en 2007. « Les directions n’ont plus à demander à Paris la permission de créer un nouveau cours ou d’allonger les horaires des bibliothèques », dit Laurent Wauquiez. Elles peuvent aussi créer des fondations pour recueillir des fonds auprès du secteur privé et diversifier leurs ressources, qui proviennent jusqu’ici essentiellement de l’État. Une révolution ! Car en France, universités et entreprises ont toujours constitué deux mondes à part. Au Québec, les universités sont globalement plus autonomes que ne l’étaient les établissements français.

Avec six millions d’euros récoltés en moins de deux ans, la fondation Bordeaux Université est l’une des plus dynamiques sur les 40 créées à ce jour. Parmi ses partenaires fondateurs : le groupe pharmaceutique Sanofi et le Fonds des Premiers Grands Crus de Bordeaux, qui versera 1,3 million d’euros en trois ans. « J’ai réussi à convaincre les châteaux Lafite Rothschild, Cheval Blanc, Petrus et autres de coopérer avec nous, dit Jean-René Fourtou, président de la fondation. C’est excellent pour notre image internationale ! » Cet homme d’affaires français, qui est aussi président du conseil de surveillance de Vivendi, raconte avoir découvert « un incroyable esprit d’entreprise » à l’UBx.

Les sommes recueillies sont allouées à la création de chaires de recherche et d’enseignement financées par de grandes sociétés (par exemple sur la chimie du pin, avec Rhodia). Mais aussi à des bourses de mobilité pour les étudiants et d’aide au démarrage d’entreprise pour les diplômés. La fondation de l’UBx soutient également l’insertion professionnelle des étudiants, que les universités ont l’obligation d’assurer depuis la réforme. Initiative originale : l’opération « Littéraires en entreprises » permet à des étudiants en lettres, philo et histoire – réputés pour être les plus éloignés du marché économique – de faire des stages rémunérés dans des PME locales. « C’est un grand succès qui permet de faire tomber des préjugés de part et d’autre, dit Rodolphe Gouin, directeur de la fondation de l’UBx. Mais ce n’est qu’un début : il y a encore beaucoup de travail à faire ! »

Ça bouge aussi à Paris. Éclatées en de multiples établissements depuis Mai 68, les universités ont commencé à former des pôles de recherche et d’enseignement supérieur avec de grandes écoles parisiennes. Et de nouveaux campus sortent de terre. Sur la rive gauche, dans le 13e arrondissement, l’Université Paris Diderot (membre du pôle Sorbonne Paris Cité, un des huit campus d’excellence sélectionnés à ce jour) offre un environnement inhabituel dans la capitale, à deux pas de la Seine et de la Bibliothèque nationale François-Mitterrand. Un jour de septembre, des étudiants jouaient au volleyball de plage sur un terrain sablonneux spécialement aménagé pour la rentrée, d’autres piqueniquaient dans l’herbe ou potassaient leurs cours à la terrasse d’un café. Un cadre de vie décontracté que l’on qualifie déjà de nouveau Quartier latin.

Avec ses immeubles modernes, signés par de grands architectes contemporains, et les bâtiments rénovés des anciens Grands Moulins et de la Halle aux farines, le campus Paris Diderot étonne plus d’un étudiant. « Tout est top et super bien équipé, dit Thelma Sommaruga, 18 ans, inscrite en 1re année du programme de langues étrangères appliquées. Et ceux qui n’ont pas les moyens d’avoir un ordinateur portable peuvent en emprunter un pour l’année. » L’endroit a aussi séduit le cosmologiste américain George F. Smoot, Prix Nobel de physique 2006, recruté comme enseignant-chercheur.

Au nord de la ville, le campus Condorcet Paris-Aubervilliers verra le jour à la rentrée 2016. Cette Cité des humanités et des sciences sociales rassemblera neuf partenaires, dont le Centre national de recherche scientifique (CNRS), l’École des hautes études en sciences sociales et l’Université Panthéon-Sorbonne, et comptera huit amphithéâtres, un ensemble sportif, un centre de musicologie…

Pour faire passer tous ces changements, il a fallu brasser les mentalités. Ce qui n’est jamais chose simple en France, surtout quand il s’agit de l’éducation. La réforme ne remet en question ni la gratuité des études universi­taires ni l’absence de sélection à l’entrée, deux principes encore intouchables. Elle a tout de même entraîné une levée de boucliers, tant chez les enseignants que chez les chercheurs et les étudiants, qui redoutaient la privatisation des universités, le gigantisme des nouvelles structures, la hiérarchisation et l’inégalité de traitement entre les universités…

Tout cela semble au­­­­­­­­­­­­­­jour­­d’hui à peu près digéré. Même le candidat socialiste François Hollande, principal rival de Nicolas Sarkozy aux présidentielles 2012, a affirmé qu’en cas de victoire il ne reviendra pas sur l’autonomie des universités, pas plus que sur les sommes attribuées. Mais il a promis des remaniements. « Nous n’avons pas tout fait, nous avons simplement débloqué le système », déclarait le président Sarkozy l’automne dernier, devant un parterre d’universitaires réunis à Paris. « Il va falloir continuer. » Avec ou sans lui.


Diplômés étrangers, ouste !

En totale contradiction avec la volonté d’attirer plus d’étudiants internationaux, une circulaire du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, a fait l’effet d’une douche froide en 2011. Celle-ci restreint le droit des étudiants étrangers diplômés en France d’y rester pour travailler. À la suite du tollé qu’elle a suscité, la mesure a été assouplie en janvier. Mais le candidat socialiste à la présidentielle François Hollande a annoncé qu’il l’abrogera s’il est élu président. Troisième pays d’accueil après les États-Unis et le Royaume-Uni, la France admet 280 000 étudiants étrangers par an.

Arme anticrise

En 2010, la France a lancé sur les marchés financiers un grand emprunt de 35 milliards d’euros pour son programme Investissements d’avenir. Priorités nationales, l’enseignement supérieur et la recherche s’arrogent 60 % de cette somme. Une « arme anticrise », aux yeux du ministre Laurent Wauquiez. « Cela va nous permettre d’en sortir plus vite et plus forts. »

Les huit campus d’excellence

1. Aix-Marseille

2. Bordeaux

3. Strasbourg

4. Toulouse

5. Paris Sciences et Lettres

6. Paris-Saclay

7. Sorbonne Paris Cité

8. Sorbonne Universités

 

Les plus populaires