Des nouvelles de la nouvelle orthographe

« Spaghettis », « deux-cents », « contrespionnage » : la réforme orthographique de 1990 est passée dans l’usage beaucoup plus qu’on ne le croit, constate notre collaborateur Jean-Benoît Nadeau. 

Montage L'actualité

Je dois admettre que j’ai mis la charrue devant les bœufs en m’enthousiasmant pour l’« ortografe rationèle », qui n’est encore qu’un projet. Par contre, ce qui est bel et bien officiel (et désormais enseigné dans les écoles), ce sont les fameuses « rectifications orthographiques » de 1990, aussi appelées nouvelle orthographe, qui ont touché plus de 5 000 mots. J’y ai souvent fait allusion, mais il est plus que temps d’aller au fond des choses. Je donnerai donc ici les détails des recommandations qui sont désormais enseignées et exposées dans tous les ouvrages de référence. 

Pour faire l’état des lieux, j’ai appelé en renfort la linguiste québécoise Chantal Contant, professeure à l’UQAM, qui est la grande gourou de la nouvelle orthographe. Son Grand vadémécum de l’orthographe moderne recommandée est LA référence mondiale : il y a du Chantal Contant dans Antidote, Word, le Bescherelle, le Hachette, le Robert, le Larousse, Usito, le Multi.

Avant d’aller dans le détail, Chantal Contant tient à contredire quelques mythes tenaces. « Il est faux de penser qu’avec la nouvelle orthographe, le pluriel de “cheval” est devenu “chevals” », dit-elle. Un lecteur m’a ressorti ce vieil épouvantail récemment. La nouvelle orthographe n’a pourtant jamais essayé de changer cela (quoiqu’elle aurait dû, selon moi). On écrit encore « chevaux ». Et « éléphant », plutôt qu’« éléfant » — autre épouvantail.

« Chaque fois qu’on parle de nouvelle orthographe, les gens pensent tout de suite à “ognon, nénufar, exéma”, qui sont en fait des retouches à quelques mots qu’il fallait réparer. Cela concernait à peine une soixantaine des 5 000 mots modifiés par la nouvelle orthographe », explique la linguiste. « Le but était plutôt de normaliser certaines règles en éliminant des exceptions et des cas particuliers. Plusieurs tombent tellement sous le sens qu’elles se sont généralisées même chez ceux qui disent refuser la nouvelle orthographe, notamment en ce qui concerne les pluriels, la soudure des mots composés et les numéraux composés. »

Les règles normalisées

Voici un tour d’horizon de ce que représente la nouvelle orthographe. Forcément, j’ai résumé « à l’os ». Pour obtenir plus de détails, vous pouvez consulter le Grand vadémécum de Chantal Contant, le site La nouvelle orthographe ou celui de l’Office québécois de la langue française.

1) Les pluriels

Deux sortes de pluriel sont touchées : celui des mots étrangers et celui des mots composés avec un trait d’union.

Pour les mots étrangers, c’est archisimple : on met un s partout : « des spaghettis, des sandwichs ». Dans la graphie traditionnelle, le pluriel de « match » ou de « sandwich » imite plutôt la règle anglaise (« matches, sandwiches »).

Pour les mots composés avec un trait d’union, c’est simple. Dans les cas verbe + nom, le verbe reste invariable et le nom prend un s : « des rince-bouches ». La même règle s’applique aux mots composés sous la forme préposition + nom, comme « des hors-jeux ». Tous les autres mots composés se conforment à la graphie traditionnelle.

Les pluriels des mots soudés (voir règle suivante) se normalisent également : « des glouglous, des millepattes ».

2) La soudure des mots

On élimine le trait d’union et on soude deux mots dans les cas suivants : tous les mots savants (« musculosquelettique, cumulonimbus »), tous les mots avec des préfixes de type « contr(e)-, entr(e)-, co-, sur-, supra-, extra-, infra-, intra-, ultra- ». Pareil pour les onomatopées (« plicplic, glougou »). Et pour les mots composés sur le modèle verbe + tout (« fourretout, essuietout »). Dans le cas de « contr(e)- » et « entr(e)- », on élimine aussi le e suivi d’une voyelle, comme dans « contrattaque » ou « contrespionnage ».

Toutefois, le trait d’union est maintenu là où la soudure créerait un défaut de prononciation, comme « bio-industriel, intra-universitaire » au lieu de « bioindustriel, intrauniversitaire ».

Pour les numéraux composés, par contre, on généralise le trait d’union partout. On écrit « deux-cents, deux-millions-huit ». C’était beaucoup plus compliqué dans l’ancien système.

De manière plus anecdotique, la règle de soudure est étendue à d’autres mots composés, dont ceux avec « bas, haut, mal, mille » (comme « millepatte »), quoique certains mots correspondant à cette caractéristique soient exemptés, comme « bas-relief ». D’autres composés courants, comme « vanupied, chauvesouris, fairepart », obéissent aussi à cette nouvelle règle. 

3) Les circonflexes, les trémas et autres accents

On rationalise l’usage du tréma dont la fonction est de diviser un digramme (un son écrit avec deux lettres), en commençant par corriger une demi-douzaine de graphies fautives. On écrit désormais « aigüe, ambigüe ». On clarifie quelques cas jamais réglés, comme « arguer » qui devient « argüer ». Quant à « gageüre », il s’agit de souligner que le mot est bel et bien censé rimer avec « parlure » plutôt qu’avec « parleur ».

L’accent circonflexe disparaît sur les i et les u. Les seuls cas où il est maintenu (« dû, mûr, sûr, jeûne ») visent à éviter des homonymes. De même pour certaines conjugaisons du verbe « croître » qui se confondent avec « croire ».

Pour les mots étrangers empruntés, on généralise l’accentuation pour conformer l’écrit à la prononciation, donc « média, égo, faciès, à capella ».

Tous les verbes avec un accent (« sécher, libérer, régler ») prennent l’accent grave au futur et au conditionnel (sur le modèle de « cèdera » et de « lèvera »).

4) Les consonnes doubles

Tous les verbes en –eler et –eter suivent le modèle de « gèle » ou « achète ». Sauf pour « appeler » et « jeter » et leurs composés (« rappeler, interjeter »), de même qu’« interpeler », qui gardent la graphie traditionnelle (« j’appelle, je jette, j’interpelle »).

De plus, les noms dérivés de ces verbes adoptent le même modèle. Le verbe « ruisseler », qui se conjugue désormais « il ruissèle », donne ainsi « ruissèlement » avec un seul « l ».

Les mots en –olle passent au -ole (sauf pour des mots établis comme « colle, folle, molle »). Et même logique pour les mots en –otter qui se transforment en –oter, comme « frisoter, greloter, balloter », avec un certain nombre d’exceptions.

Le désastre des anomalies

On l’aura constaté, les « penseurs » de la nouvelle orthographe avaient de bonnes idées. Toutefois, ils ont beaucoup affaibli leur proposition par deux décisions. D’abord en créant de nouvelles exceptions inexplicables à des règles pourtant simples. Et puis en ajoutant toute une série de modifications ciblées en dehors des cadres pour des mots choisis plus ou moins au hasard. Un peu comme si, devant deux bras cassés, on avait décidé d’en réparer un seul et d’amputer deux orteils. 

« Oui mais tout de même, ils ont beaucoup réduit le nombre d’exceptions », dit Chantal Contant, qui était trop jeune à l’époque pour être consultée (elle était étudiante). On sent bien toutefois, à l’entendre, qu’elle serait allée plus loin. « Moi, je suis grammairienne-informaticienne au départ, alors je n’aime pas les exceptions. »

Pour ce qui est des exceptions aux règles énoncées plus haut, il se dégage une impression d’arbitraire, sans plan apparent. Par exemple, on dit bien qu’on ne pratique pas la soudure pour les mots composés de trois mots, mais pour « vanupuied », c’est oui. J’ai beau chercher la logique, je ne la trouve pas.

Dans certains cas, on la discerne, cette logique. Notamment, les mots en -illier deviennent -iller, comme « quincailler » ou « joailler ».

Mais pour les accents, on ne suit aucun système clair. C’est bien gentil d’ajouter un accent à « québécois » et de conformer « crèmerie » à « crème », mais pourquoi alors « allègement, sècheresse », sans toucher à « alléger, sécher » ? « Évènement » au lieu d’« événement », je veux bien, mais pourquoi s’arrêter là ?

On a également procédé à des modifications ciblées de cas isolés comme « ognon » et « nénufar », qui n’auraient jamais dû être emblématiques de ce projet. Ce faisant, les penseurs de la nouvelle orthographe ont prêté le flanc à la critique pour pas grand-chose.

Dans le cas de « nénufar », il s’agissait de corriger une faute introduite par l’Académie française dans son dictionnaire de 1935, où on a écrit « nénuphar » alors que les éditions précédentes donnaient « nénufar ». Apparemment, nos immortels avaient cru que c’était un mot grec, alors qu’il est perse.

Quant à « ognon », c’est très intéressant. À la Renaissance, on avait décidé de mettre un i devant certains gn pour signifier qu’il s’agissait d’un digramme pour le son ñ, plutôt que g-n détachés. Afin de marquer qu’il ne fallait pas dire « og-non », on a introduit un i, donc « oignon ». On l’a fait de manière assez systématique pour « oignon, poigne, montaigne ». Au fil des générations, la convention a été réinterprétée très diversement. Pour « poigne », les gens se sont mis à prononcer « pwagne », alors que d’autres disaient « pogne ». On a donc maintenu le i. L’inverse s’est produit pour « montagne » : comme personne ne disait « montègne », l’Académie française a fini par retirer le i. (L’orthographe des noms conserve des vestiges intéressants, comme celui de l’auteur Michel de Montaigne, que tout le monde prononce fautivement « montègne », mais qui se disait jadis « montagne »). Bizarrement, la convention s’est maintenue intacte avec « oignon » et les réformateurs ont cru bon de ramener « ognon » pour le conformer à la prononciation.

Malheureusement, c’était une nouveauté de trop et « ognon » fut un désastre de relations publiques, comme on le verra dans ma prochaine chronique.

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Quelqu’un pourrait me rappeler pourquoi « millepatte » ne prend pas de « s »?
La logique de la langue, sans doute. D’où toutes les révisions pour corriger les anomalies. 🤔

Répondre

Dans l’usage de l’orthographe non réformée, ‘’mille-pattes’’ avec un trait d’union prend un s à pattes, même au singulier. Ce sont des règles subjectives des académiciens 😂. J’aurais aimé qu’on apporta des modifications sur la grammaire.

Excellent article, qui fait bien le tour de la question et qui, pour une fois, fait preuve d’objectivité sur cette réforme. Si certains changements s’imposaient, j’en refuse personnellement un certain nombre. Par exemple, ne comptez pas sur moi pour écrire à priori, à posteriori ou à capella, dans la mesure où ce sont des expressions latines et où ni priori, ni posteriori, ni capella ne sont des mots français; dans ces conditions, la logique commandait de préserver l’intégrité de l’expression. Oubliez-moi également pour contrattaque ou contrespionnage, de même que pour des mots comme fourretout ou vanupied. Cela n’est évidemment pas exhaustif.
Le bon sens voudrait qu’on valide les deux graphies, pour ne pas rompre avec les millions de pages de la littérature existante, et parce qu’une majorité de gens restera fidèle à ce qu’elle appris.
Enfin je prédis que, simplification ou pas, ceux qui commettaient des fautes n’en feront pas moins, parce que tout ça est avant tout une question de rigueur personnelle.

Répondre

Ce qui me concerne le plus est “rondpoint” car ça introduira le défaut de prononcer le “d”, je comprends vraiment pas pourquoi ils ont choi de le souder.

Concernant “ Mais pour les accents, on ne suit aucun système clair. C’est bien gentil d’ajouter un accent à « québécois » et de conformer « crèmerie » à « crème », mais pourquoi alors « allègement, sècheresse », sans toucher à « alléger, sécher » ? « Évènement » au lieu d’« événement », je veux bien, mais pourquoi s’arrêter là ?”, en fait il y a une règle, c’est d’harmoniser l’orthographe avec la prononciation. On ne dit pas l’e ouvert, mais l’e fermé et ainsi on utilise l’é au lieu d’è. En fait, dans les plupart des mots, le « e prononcé » devant un e instable, comme dans allège contre alléger, ou même évènEment ou l’E est instable.

Répondre

La reforme de l orthographe est une hérésie
Si les enseignants devraient apprendre à ne pas faire de fautes eux memes et à faire aimer la lecture et la grammaire ainsi que l orthographe a tous les enfants cela serait super
Les enseignants devraient recommencer à faire des dictées des rédactions et ne pas fermer les yeux sur les fautes ils devraient montrer comment on sert d un dictionnaire
C est une honte que les enfants ecrivent comme ils parlent
Ils devraient expliquer au lieu d aller à la facilité en acceptant les fautes leurs eleves
La langue française est tres belle

Répondre

A propos du mot nénuphar ( nénufar?):
Placé dans une dictée, j’explique aux élèves qu’ils peuvent choisir une graphie( f ou ph). Pas de problème.
A la correction, je m’aperçois que la majorité a mis un e final. Nénuphare comme phare? Nénufare?
La difficulté dans ce mot tiendrait elle davantage dans le e muet?
Pas si simple de réformer l orthographe.

Répondre

Nouvelle orthographe pour des nuls et des non français
Un clic de plus ou de moins, plus de culture de l’histoire de la langue française
Pauvre future France…. Quel sera son rayonnement futur !

Répondre

Madame Keizer,
J’appuie vos propos. Je suis quelque peu deroute par cette reforme. Pauvres enseignants de francais et pauvres correcteurs des examens du MEQ. J’en ai le vertige. Une langue n’a pas a devenir un systeme logique. Un coup d’oeil a la langue de Shakespeare.
P.S. Mon clavier n’a pas les accents aigu, grave, circonflexe.