Des PDG qui osent

En France aussi, les grandes entreprises boudent les « littéraires ». Mais l’opération Phénix est en voie de changer les choses.

Photo : Renault

Analystes-conseils, chargés de mission, adjoints aux ressources humaines, délégués commerciaux… Ils sont près de 200 jeunes diplômés français, titulaires d’une maîtrise en lettres ou en sciences humaines, à avoir décroché l’un ou l’autre de ces postes – généralement réservés à des diplômés d’écoles de commerce et de génie – grâce à l’opération Phénix.

Lancé en 2007 à l’initiative du cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers (PwC), ce programme national rassemble des partenaires prestigieux, tant du côté des universités (Panthéon-Sorbonne, Paris Diderot, Sorbonne Nouvelle…) que des entreprises (Axa, Coca-Cola, Danone, HSBC, Renault…). Il met en relation de jeunes diplômés et de grandes sociétés, qui leur sont habituellement fermées. Ces jeunes font l’objet d’une sélection rigoureuse, et leur insertion professionnelle est rapide, grâce à une formation complémentaire sur les réalités du monde des entreprises. Cette formation de 350 heures se fait en alternance avec leur emploi.

Bernard Deforge, helléniste, professeur de grec ancien et spécialiste d’Eschyle, coordonne le programme, qu’il a contribué à mettre sur pied. Pendant plus de 20 ans, ce «?Phénix avant l’heure?» a mené de front une double carrière?: celle de professeur et doyen de l’Université de Caen et celle d’associé responsable des relations institutionnelles à PwC France.

L’actualité l’a joint au siège de PwC France, à Neuilly-sur-Seine.

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Les préjugés contre les étudiants en «?sciences molles?» – tous flâneurs, manifestants en puissance et futurs chômeurs – ont resurgi durant le «?printemps québécois?». Qu’en est-il en France??

Les préjugés sont les mêmes. Il y a pourtant de grands talents parmi ces jeunes et beaucoup pourraient trouver leur place dans le secteur privé. C’est d’ailleurs lors des longues grèves étudiantes de 2006 [NDLR?: contre le projet de contrat première embauche (CPE), finalement retiré], menées surtout par les étudiants des facultés de lettres, que nous avons eu l’idée de l’opération Phénix.

Les entreprises françaises sont-elles prêtes à accueillir les diplômés en sciences molles??

Elles sont encore très fermées. Depuis des décennies, elles recrutent essentiellement dans les écoles de commerce et de génie. Certes, il y a des gens très bien parmi leurs diplômés, mais leurs profils sont tous à l’identique?! Or, la diversité des esprits et des formations est indispensable pour que les entreprises puissent s’ouvrir au monde, évoluer, innover.

Les étudiants ont-ils, eux aussi, des appréhensions à l’égard des entreprises??

Beaucoup sont frileux. L’opération Phénix reçoit chaque année quelque 300 candidats sérieux, dont environ 10 % sont recrutés. Nous aimerions en avoir beaucoup plus. Or, il y a des professeurs et même des départements d’universités qui ne poussent pas leurs étudiants à s’inscrire à notre programme. Le professeur veut souvent reproduire un autre lui-même chez ses étudiants. Celui de philo forme des philosophes et, à ses yeux, encourager un étudiant à s’occu­per du marketing de Coca-Cola, par exemple, c’est gâcher la marchandise?! [Rire] Ajoutez à cela l’idéologie dominante en France selon laquelle il n’y a de salut que dans le public et que le privé est péché?; les jeunes ne sont pas encouragés à franchir le pas.

En quoi consiste la formation complémentaire offerte aux diplômés recrutés par Phénix??

Cette formation de 350 heures est donnée par l’Université Paris-Sorbonne. Elle vise à fournir une vue d’ensemble de tous les corps de métiers et des divers services en entreprise?: res­sources humaines, marketing et communication, ventes, comptabilité, gestion financière… Ils se familiarisent aussi avec les notions fondamentales de macro et de microéconomie.

Il ne faut donc pas être allergique aux chiffres?!

C’est sûr qu’ils souffrent un peu?! [Rire] Certains rouspètent parce qu’ils jugent telle partie du programme inutile, compte tenu de l’emploi pour lequel ils ont été recrutés. On leur explique que pendant leur carrière, ils seront appelés à changer de poste. L’objec­tif est de leur enseigner des notions globales qui leur serviront, quelle que soit la fonction occupée. Cette formation est également pratique?: ils se perfectionnent en informatique, apprennent à prendre la parole en public, à coordonner des projets, etc.

Sont-ils rémunérés??

Tout à fait?! Ils ont un contrat d’une durée indéterminée et reçoivent autour de 30 000 euros par année, ce qui équivaut au salaire des diplômés des écoles de commerce. Tous ont reçu une formation de haut niveau?: nous ne voulions pas que ce programme soit perçu comme une aumône à de pauvres malheureux?! [Rire]

PwC France a recruté plusieurs dizaines de ces littéraires. Votre verdict??

Nous sommes très contents?: ils poursuivent leur carrière et réussissent très bien. Certains de nos «?Phénix?» nous ont quittés, non pas parce qu’ils rechignaient au travail en entreprise, mais parce que certains de nos clients les ont appréciés et recrutés. La preuve que ça fonctionne?!