Des villages français en mode « grande séduction »

Les déserts médicaux se multiplient en France, particulièrement dans les zones rurales. Alors que le problème s’invite dans la campagne présidentielle, des villages tentent de prendre eux-mêmes les choses en main. 

Getty images / montage: L'actualité

Francis Cabrel est célèbre au Québec. Son engagement politique et social en France nous est par contre beaucoup moins familier. L’auteur-compositeur-interprète est né à Astaffort, un village du département du Lot-et-Garonne, dans le sud-ouest de la France, près de Toulouse. Il y a été conseiller municipal pendant 15 ans.

Récemment, il a enfourché une cause qui lui tient à cœur : recruter un médecin généraliste pour sa petite commune.

Astaffort, comme des centaines de villes et villages français, est sur le point de basculer dans la catégorie de ce que les Français appellent les déserts médicaux. Un des thèmes récurrents — comme au Québec l’accès à un médecin de famille — des campagnes électorales en France.

Il y a deux ans, on comptait quatre généralistes dans la commune. Deux sont partis et un troisième a accepté de différer sa retraite de quelques mois. D’ici peu, si rien n’est fait pour recruter un deuxième généraliste, les 2 000 habitants devront faire plusieurs kilomètres pour obtenir des soins. En fait, la situation est plus dramatique que cela, car les médecins d’Astaffort desservent une région peuplée de 13 000 âmes.

À la demande du conseil municipal et des notables locaux, Cabrel a participé, avec plusieurs habitants, à une vidéo promotionnelle sur le village, une initiative qui rappelle le film québécois La grande séduction.

La séquence de quelques minutes ne manque pas d’humour et vaut le détour. Cabrel ouvre la vidéo : « Tout ici semble fait pour le bonheur de ses habitants. Mais une ombre plane sur le village : il manque un médecin généraliste. » Et puis, tour à tour, plusieurs résidants et professionnels de la santé déclinent les multiples avantages de vivre dans ce village situé entre la mer et les montagnes. La vidéo, lancée en septembre dernier, a été vue des milliers de fois.

Les déserts se multiplient

Cela a-t-il porté des fruits ? « Malgré la grande réputation de Cabrel et les attraits de notre village, le résultat se fait attendre, dit le maire, Paul Bonnet. Nous avons maintenant décidé d’engager un chasseur de têtes. » Le maire lance même un appel aux médecins québécois. « Je suis heureux de parler à un journaliste canadien, car notre village est jumelé avec Saint-Zénon, au Québec [NDLR : dans la région de Lanaudière], et la sœur de Francis, Martine, dirige l’association Guyenne Gascogne-Québec. Bienvenue chez nous », dit-il.

Les déserts médicaux se multiplient en France, particulièrement dans les zones rurales. Selon un rapport de l’Assemblée nationale française publié en janvier dernier, environ 12 % des Français vivent aujourd’hui dans un désert médical où l’accessibilité à un professionnel de la santé est très difficile, sinon impossible. Et pas moins de 10 millions de personnes sur une population de 65 millions habitent une zone où les soins sont de qualité inférieure à la moyenne nationale.

Malheureusement, les choses ne vont pas s’améliorer dans les prochaines années. La France, selon ce rapport, reste l’un des États de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) où les médecins sont les plus âgés : la proportion de médecins de plus de 55 ans y est de 45 %, contre 34 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. Le rapport prévoit que le nombre de médecins généralistes devrait continuer à diminuer jusqu’au plus tôt en 2026, en raison des départs à la retraite. Si, en moyenne, on dénombre 140 généralistes pour 100 000 habitants sur le plan national, certains départements n’en comptent que 60 avec, bien entendu, de fortes disparités entre villes et villages.

En cette année électorale, la question des déserts médicaux, traditionnellement couverte par les médias locaux, fait de plus en plus les manchettes des médias nationaux. Les politiciens sont interpellés. Le ministre des Solidarités et de la Santé, Olivier Véran, parie sur les mesures déjà annoncées durant la présidence Macron (2017-2022) pour renverser la tendance : incitatifs financiers, coup de pouce à la télémédecine, augmentation du nombre d’étudiants en médecine, délégation de certaines tâches aux paramédicaux. Pour lui, il ne faut pas contraindre les jeunes médecins à s’installer dans un endroit ou un autre.

Les candidats qui ont le plus de chances de faire un bon score lors de l’élection présidentielle, comme Valérie Pécresse et Marine Le Pen, sont plutôt d’accord avec les orientations du gouvernement. Éric Zemmour, candidat d’extrême droite, et Jean-Luc Mélenchon, candidat d’extrême gauche, sont plus directifs et veulent imposer aux jeunes médecins le lieu de leur pratique.

En attendant qu’une méthode ou une autre donne des résultats, les petites communes et les départements font des pieds et des mains pour attirer les candidats. Certains bâtissent des maisons de la santé et proposent la location gratuite aux futurs médecins. D’autres promettent de partager les frais de secrétariat. Bien que ces offres puissent paraître alléchantes, elles sont loin d’être suffisantes pour certains. L’an dernier, un médecin parisien a répondu à une annonce en demandant un logement et une voiture de fonction, un terrain permettant d’envisager une construction ainsi qu’une prime de délocalisation et d’installation, en échange de sa venue dans un petit village.

Une expérience originale

Dans le département des Pyrénées-Atlantiques, dans le sud-ouest de la France, la présence de déserts médicaux reflète le degré d’attractivité de certaines régions. Une partie du département fait face à l’océan Atlantique. La côte basque, où se trouvent les stations balnéaires de Biarritz et de Saint-Jean-de-Luz, attire une population et des touristes très aisés. Les médecins y sont nombreux. À l’intérieur, tant du côté basque que dans le Béarn, plusieurs zones en manquent cruellement. En 2019, les élus locaux et les autorités sur l’ensemble du territoire ont décidé d’agir afin de rééquilibrer les choses et d’anticiper les départs à la retraite dans un département où 63 % des médecins ont plus de 50 ans. Ils ont lancé Présence médicale 64, un projet original dont le concept central est l’accueil personnalisé de chaque candidat à l’installation dans le département.

« Il existe différents modèles pour attirer les jeunes médecins en région, dit Nadine Hialé, directrice du projet. La plupart reposent sur des incitatifs financiers. Nous avons imaginé d’aller plus loin en créant un accompagnement sur mesure pour les généralistes souhaitant venir chez nous. »

Le projet met à la disposition des candidats une équipe attitrée et un interlocuteur unique. On construit des solutions personnalisées afin de répondre à leur projet de vie professionnelle et personnelle. Ainsi, l’équipe verra à faciliter les démarches administratives, à mobiliser les aides financières existantes pour permettre au candidat de s’établir, à soutenir la recherche d’un logement, à appuyer le conjoint dans la recherche d’un emploi, à trouver des solutions pour la scolarisation et la garde des enfants.

L’initiative a aussi une autre finalité : dynamiser le tissu social et économique. « La présence médicale est un élément essentiel de l’attractivité du territoire, dit Thierry Carrère, vice-président du conseil départemental. C’est un facteur déterminant de maintien des populations, plus particulièrement dans les zones rurales. »

Les résultats sont là. En trois ans, le projet a permis l’installation de 14 médecins. Vingt et un dossiers pour une arrivée programmée dans les deux prochaines années sont actuellement à l’étude. Enfin, 25 candidats ont manifesté de l’intérêt et pris contact avec les responsables du projet. Ce sont souvent des étudiants qui commencent à planifier leur entrée dans la vie professionnelle après la fin de leurs études.

L’avenir dira si cette initiative réussira à stabiliser la désertification médicale ou même à renverser la tendance. Petite lueur d’espoir : compte tenu du coût de la vie élevé sur la côte basque, plusieurs professionnels de la santé regardent maintenant vers le Béarn, affirme la Dre Sylvie Harmant, présidente de l’Ordre des médecins des Pyrénées-Atlantiques. « Depuis peu, des infirmières et des kinés s’installent sur notre territoire. C’est fragile, mais c’est un signe que nous allons dans la bonne direction. »

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