Déserteurs non grata au Canada !

Le Canada, qui avait accueilli 50 000 déserteurs américains lors de la guerre du Viêt Nam, tente maintenant d’expulser ceux qui ont fui le conflit en Irak.

Déserteurs non grata au Canada !
Photo : Paola Loriggio

C’est par nécessité que Kimberly Rivera, petite rouquine au visage d’adolescente, quitte son emploi au Walmart de Fort Worth, au Texas, et s’enrôle dans l’armée américaine en 2006. On l’assure que les femmes sont rarement déployées dans les zones de combat. Six mois plus tard, elle est envoyée en Irak…

Au départ, Kimberly Rivera croit en la mission américaine. Mais à mesure que des camarades sont tués, le doute s’installe. « Je pensais que la guerre était nécessaire pour protéger notre pays. Je me trompais », raconte aujourd’hui la femme de 28 ans.

À la faveur d’un congé, en 2007, sous prétexte d’aller magasiner, la soldate traverse le pont Rainbow, près des chutes Niagara, avec son mari et leurs deux enfants. En fait, elle espère se refaire une vie dans le pays qui avait accueilli 50 000 de ses compatriotes lors de la guerre du Viêt Nam.

Mais le climat politique et le système d’immigration ont changé. En 1969, les déserteurs et les draft dodgers – littérale­ment, « ceux qui évitent la conscription » – ont pu demander leur résidence permanente alors qu’ils étaient déjà au Canada (ces demandes doivent normalement être soumises de l’étranger). Aujour­d’hui, Kimberly Rivera et ses compagnons soutiennent qu’ils sont objecteurs de conscience, comme ces derniers, et qu’ils devraient pouvoir eux aussi faire une demande de résidence permanente.

Le gouvernement Harper, lui, a appelé en juillet dernier les agents d’immigration à considérer les déserteurs comme des criminels, la désertion étant illégale au Canada, comme aux États-Unis. Ce qui, en théorie, les rend inadmissibles au statut de réfugié ou de résident permanent.

Pourtant, la Cour fédérale avait statué peu avant que les autorités avaient eu tort de refuser la demande de résidence permanente de Jeremy Hinzman, premier déserteur de la guerre en Irak à chercher asile au Canada. Son cas devra être réexaminé par un autre agent. Jusqu’ici, la Commission de l’immigration et du statut de réfugié, un tribunal administratif indépendant, a refusé systématiquement les demandes de quelque 200 soldats comme Kimberly Rivera.

À ce jour, deux demandeurs ont été renvoyés aux États-Unis : les soldats Robin Long et Cliff Cornell ont été condamnés à purger respectivement 15 et 12 mois dans une prison militaire américaine. Les autres, entre audiences et appels, élèvent leurs enfants (dont beaucoup sont nés au Canada), travaillent où ils le peuvent et tentent de s’enraciner. Une cinquantaine se sont établis dans la région de Toronto.

C’est d’ailleurs dans cette ville que s’est formée la Campagne d’appui aux résistants à la guerre, coalition qui milite pour permettre à ces soldats de rester au Canada. Elle a notamment convaincu Gerard Kennedy, député libéral de Parkdale-High Park – où vivent de nombreux résistants -, de proposer, en septembre 2009, une loi en ce sens. Elle devrait être soumise au vote ces jours-ci. Michelle Robidoux, porte-parole de la Campagne d’appui, explique que cette loi donnerait aux résistants des droits semblables à ceux accordés en 1969.

Selon un sondage Ipsos Reid mené en 2008, 64 % des Canadiens – et 70 % des Québécois, malgré l’absence de résistants dans leur province – seraient favorables à ce qu’on accorde la résidence permanente aux résistants.

« Ces gens vivent dans une incertitude cons­tante, sans savoir s’ils seront en prison le mois prochain », dit l’avocate Alyssa Manning, de Toronto, qui représente une vingtaine de soldats. Elle maintient que ses clients méritent la protection de l’État canadien. « Ceux qui protestent contre cette guerre sont punis encore plus sévèrement que d’autres déserteurs aux États-Unis. » Mais elle doute qu’ils obtiennent une protection dans le système actuel. « Même si mes clients satisfont aux critères pour obtenir le statut de réfugié, nos efforts juri­diques servent essentiellement à gagner du temps pour que ceux qui appuient les déserteurs au Canada, dont certains membres du gouvernement, puissent trouver une solution politique. »

Depuis son arrivée, Kimberly Rivera a reçu un avis d’expulsion, qui a été suspendu, puis reconduit… puis suspendu de nouveau. En août 2009, un juge a rejeté les conclusions de l’examen des risques qu’elle encourrait si elle rentrait aux États-Unis et a ordonné un autre examen. Le sort de sa famille est toujours en suspens.