Deux autres solitudes

Entre les riches cris du Québec et les autochtones sans-abri de Winnipeg, il y a un monde. Les perceptions s’en ressentent.

On dit «heureux comme Dieu en France»… Pourrait-on dire aussi «heureux comme Max Gros-Louis au Québec»? Quand ils voient la tête joviale et emplumée du grand chef de la nation huronne-wendate, qui est aussi chevalier de l’Ordre national du mérite de France, les Québécois sont plutôt rassurés sur le sort de leurs autochtones.

En tout cas, leur perception à ce sujet est nettement plus optimiste que celle des autres Canadiens. Les Québécois estiment dans une proportion de 62% que les autochtones sont traités avec respect; ailleurs au Canada, ce taux chute à 45%. Ils pensent aussi que les autochtones sont plutôt bien nantis: 61% des Québécois croient que les autochtones vivent aussi bien sinon mieux qu’eux, un taux qui n’est plus que de 40% hors Québec.

De deux choses l’une: ou bien la situation des autochtones est carrément meilleure au Québec qu’ailleurs au pays, ou bien les Québécois se font des illusions. Ou peut-être… la vérité se situe-t-elle quelque part entre ces deux options.

Un fait majeur joue en faveur de la situation des autochtones du Québec (on parle surtout ici des Amérindiens): ils vivent dans des réserves dans une proportion de 72%, ce qui est exactement l’inverse de la situation qui a cours ailleurs au Canada. En 2005, sur les 72 000 membres des 10 nations amérindiennes du Québec, 52 000 vivaient dans des réserves.

Or, on sait que la situation des Amérindiens «résidents» — ceux qui vivent dans les réserves — est en général bien meilleure que celle des non-résidents. À titre d’exemple, les 15 000 Cris du Nord-du-Québec, dont la réussite économique est bien connue, vivent dans des réserves dans une proportion qui frise les 90%.

Ces Cris, qui font la fortune de nombreux marchands de Val-d’Or (voir «Des Cris en or», L’actualité, 1er août 2005), n’ont rien de commun avec les Amérindiens de l’Ouest, qui quittent leurs réserves et ne trouvent souvent, dans des villes comme Winnipeg et Vancouver, que le chômage et la misère. Le Québec a sous les yeux de nombreux exemples de réussites amérindiennes, qu’il s’agisse de Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean (voir «Là où les affaires roulent», L’actualité, 1er nov. 2006), de Wendake, en banlieue de Québec, ou encore d’Essipit, sur la Côte-Nord.

«Le Québec a fait des efforts, mais des exemples comme Wendake sont plutôt des exceptions», nuance Thierry Rodon, spécialiste des politiques autochtones et professeur aux universités Carleton et Laval. «La situation des autochtones est extrêmement diversifiée. On a l’impression qu’ils sont avantagés, et je rencontre souvent cette opinion chez mes étudiants. Mais ce n’est pas le cas.»

En matière de santé et d’éducation, la situation générale des autochtones du Québec n’est guère reluisante: diabète, embonpoint, tabagisme, alcoolisme, suicide, mauvaise alimentation, faible scolarisation y sévissent à des degrés nettement plus élevés que dans le reste de la population, selon un rapport d’enquête publié en 2002 par la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador.

D’après Georges E. Sioui, d’origine huronne et directeur du programme d’études autochtones à l’Université d’Ottawa, il y a un fossé entre l’opinion de la majorité des Québécois au sujet des autochtones et la perception qu’ont ceux-ci de leur propre situation. «Si on posait les questions de ce sondage aux Amérindiens, les réponses seraient très différentes.»

La paix des braves a fait des heureux, mais dans bien des chaumières les héros sont fatigués.

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