Devenir moine en 2019 : mission impossible ?

La communauté de Notre-Dame de Mistassini, au Lac-Saint-Jean, ne compte plus que neuf moines trappistes. Le dernier est arrivé il y a déjà 26 ans. A-t-elle encore des chances de survivre ? Notre journaliste a rencontré un des rares aspirants moines, en pleine période d’adaptation à sa nouvelle vie.

Photo : Guillaume Roy

Il est à peine 3 h 45 quand une sonnerie de cours d’école retentit dans la nuit à l’abbaye Notre-Dame de Mistassini, au Lac-Saint-Jean. Il faut vite sortir de son petit lit de bois, car dans 15 minutes commencera le premier des sept offices qui rythment le quotidien des neuf moines de l’ordre cistercien de la Stricte Observance, qui, outre pour le travail et la prière, vivent dans le silence.

Après une génuflexion devant le tabernacle, les moines prennent place un à un sur les bancs de bois qui se font face dans le chœur. L’église, assez spacieuse pour accueillir 225 fidèles, a déjà réuni 75 moines au début des années 1940. Mais comme dans la majorité des 170 monastères cisterciens du monde, la communauté de Mistassini s’essouffle. Depuis 1993, aucun novice ne s’est rendu au bout de la formation, et la moyenne d’âge atteint maintenant 74 ans. La présence d’un candidat de 44 ans, le sacristain Jimmy Carbonneau, laisse cependant entrevoir une lueur d’espoir.

Au lieu de porter le pardessus à capuchon noir — le scapulaire — typique des moines cisterciens, ce Beauceron d’origine porte le scapulaire blanc. Il n’en est qu’au noviciat, une période de formation spirituelle de deux ans. Avant de pouvoir prononcer sa « profession solennelle », il devra être admis à la « profession temporaire », qui durera de trois à neuf ans.

« Au cours des dernières années, j’avais l’impression que Dieu, ou peu importe comment on définit ça, me disait : “Jimmy, tais-toi. Viens. Et repose-toi” », m’explique Jimmy Carbonneau d’une voix douce lors de ma visite au monastère par une journée glaciale de janvier dernier. « Je ne sais toujours pas si je vais faire ma vie ici, mais j’ai accepté ce rendez-vous-là, et je me sens au bon endroit en ce moment », me dit-il, en regardant de temps à autre vers le ciel.

Serait-ce le doute, déjà ? Depuis 2010, un seul autre a tenté sa chance à Mistassini. Et il n’est pas resté.

J’ai appris au printemps 2018, au cours d’un reportage à la Chocolaterie des Pères Trappistes de Mistassini, qu’un candidat allait intégrer le monastère à compter de juin. Quelques mois plus tard, Jimmy Carbonneau a accepté de me raconter son histoire et de me faire partager pendant 24 heures le quotidien des moines trappistes.

En s’installant au monastère, l’homme à la barbe brune impeccablement taillée s’est engagé à la stabilité, à l’obéissance et à l’observance d’une vie simple, isolée, dans le silence — ce qui inclut, dès le noviciat, les vœux de pauvreté et de chasteté. Il a laissé sa Prius hybride qu’il appréciait tant à son frère et s’est départi de la plupart de ses effets. Il n’a apporté que quelques vêtements, sa tablette, un service à thé, ainsi que ses raquettes et son kayak de mer, qu’il garde dans le sous-sol de l’abbaye. Il a renoncé à un excellent salaire dans une grande institution financière, en développement des affaires, pour se consacrer pleinement à sa quête spirituelle.

Selon la règle de saint Benoît, qui dicte la vie de l’ordre des cisterciens depuis sa fondation, en 1098, les quelque 3 500 trappistes (1 760 moines et 1 590 moniales) répartis dans 45 pays doivent effectuer du travail manuel quotidien pour subvenir aux besoins de leur communauté. Cette règle a fait émerger une culture entrepreneuriale, notamment dans le domaine de la bière (en Belgique) et des fromages (la Fromagerie d’Oka, vendue à Agropur en 1975).

Implantés à Mistassini en 1892, les moines ont d’abord brassé des affaires en foresterie puis en agriculture, en fondant une meunerie et une beurrerie. Aujourd’hui, la Chocolaterie des Pères Trappistes — connue pour ses bleuets enrobés de chocolat et ses trois millions de poules en chocolat produites annuellement — couvre près de la moitié des dépenses, alors que les pensions de vieillesse, la foresterie, les offrandes lors des messes et l’hôtellerie comblent le reste.

Les moines apportent leur contribution à la communauté selon leurs aptitudes, à l’hôtellerie, à la fabrication de meubles, à la boutique de la chocolaterie ou à la cuisine. Jimmy Carbonneau, en plus d’être sacristain, s’occupe de l’entretien du terrain de 12 km2, couvert en grande partie par des forêts parsemées de sentiers qui bordent la rivière aux Rats. Il y travaille avec Fabien Lavoie, un des quatre employés laïques du monastère (ils sont plus de 50 avec la chocolaterie en période de pointe), et les deux hommes s’occupent aussi du bâtiment. Le novice suit par ailleurs deux cours à distance de l’Université Laval, l’un sur les grands textes religieux du monde et l’autre sur la nutrition et la santé en général.

Dès qu’il le peut, environ deux fois par semaine, Jimmy Carbonneau profite de la pause, entre 14 h et 17 h, pour partir en randonnée le long de la rivière aux Rats. En janvier, nous avons parcouru huit kilomètres en raquettes dans l’épaisse neige poudreuse, à jaser de sciences, de sa participation aux grandes marches étudiantes du printemps érable, à Montréal, et du sens de la vie. « Pour certains, la science à elle seule permet d’expliquer toute cette beauté, dit-il en s’arrêtant pour contempler le paysage. Moi, j’appelle ça Dieu. »

Élevé dans une ferme laitière à Sainte-Marguerite, en Beauce, l’aîné de six enfants était déjà intéressé par l’église à l’âge de quatre ans, même si ses parents n’assistaient à la messe que lors de grandes occasions. « Quand j’étais jeune, je voulais devenir prêtre. J’étais attiré par cette magie-là », souligne-t-il en faisant référence à un homme en robe couvert d’ornements qui souhaite répandre le bien.

Au primaire et au secondaire, Jimmy Carbonneau continue à s’impliquer dans sa paroisse, en organisant entre autres un déjeuner de Pâques annuel, qui attirait près de 150 de ses 1 000 paroissiens. En 1992, alors qu’il étudie en sciences au Campus Notre-Dame-de-Foy, un collège privé près de Québec, il participe à une sortie organisée à l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac — une communauté bénédictine qui obéit aussi à la règle de saint Benoît —, où il est immédiatement séduit par l’ambiance.

Son parcours monastique a été tortueux, parsemé de questionnements et d’expériences.

Après des études en psychologie, Jimmy Carbonneau devient agent de bord, puis change complètement de direction, pour se lancer en gestion. Une trajectoire un peu étonnante pour un homme qui raconte avoir fait des retraites spirituelles dans différents monastères du Québec et avoir vécu, à la mi-vingtaine, un moment marquant à l’abbaye Notre-Dame de Mistassini. « Je me suis senti profondément aspiré vers une intuition profonde, qui me montrait le chemin à prendre. Cette expérience-là était vraiment intense et elle m’habite toujours, 20 ans plus tard », soutient-il.

Cette nouvelle existence, à l’écart du monde, représente un énorme contraste avec son ancien mode de vie urbain. Pour faciliter la transition, il a été guidé dans son cheminement par une directrice spirituelle pendant les 18 mois qui ont précédé son entrée au monastère.

La vie spirituelle de Jimmy Carbonneau a toujours été remplie de paradoxes. « Quand je dois me prosterner devant le tabernacle à l’église, il y a des matins où je me dis que c’est complètement ridicule. Et d’autres matins où il se passe quelque chose à l’intérieur de moi, et je me dis que ce rituel-là est magique. »

Le novice est critique de certaines positions de l’Église. Par exemple, il estime que les femmes et les hommes mariés devraient aussi avoir accès à la prêtrise. Il milite pour une plus grande ouverture, mais il comprend la position de l’Église, car de tels changements pourraient déplaire à des millions de croyants dans certains pays plus conservateurs, notamment en Afrique.

Homosexuel, Jimmy Carbonneau croit que l’Église fait fausse route en diabolisant l’homosexualité. « Alors que révéler ou exprimer publiquement son homosexualité ne relève plus du scandale ni même de la nouvelle, le fait d’être gai et catholique pratiquant suscite tous les émois. Pourquoi persévérer dans une Église persécutrice ? » écrivait-il en mai 2018 dans Prêtre et pasteur, une revue destinée aux agents de pastorale, disparue depuis, après 121 ans d’existence.

Malgré cette position publique qui détonne au sein du monde chrétien, la communauté monastique lui a ouvert ses portes. « L’orientation sexuelle n’entre pas dans les critères d’admission », remarque le père Clément, qui dirige le monastère.

En mars, deux mois après notre rencontre, coup de théâtre : Jimmy Carbonneau m’annonçait au téléphone sa décision de quitter le monastère.

« Le cadre monastique m’est soudainement devenu un carcan rigide, presque assimilable au supplice de la goutte », m’a-t-il confié. Déjà en février, il avait commencé à éprouver une fatigue extrême, et avait de la difficulté à se concentrer pour suivre ses cours. Il a envisagé la possibilité de ne pas les terminer, mais sa soif de connaissance a été plus forte. En fait, il a compris que cette soif et son désir profond d’écrire ne cadraient pas avec la vocation monastique, qui impose un don total de soi. La rare liberté accordée aux moines novices l’aura ainsi détourné de sa vocation.

Jimmy Carbonneau a quitté le monastère le 1er mai, et commence cet été une maîtrise en théologie, dont le mémoire portera sur l’utilisation des écrits de saint Benoît (celui qui a rédigé les règles de vie des moines). Il conservera une dimension contemplative dans sa vie, en s’imposant du temps de recul, de silence et de méditation. À la fin de l’été, il compte aussi retrouver son emploi de directeur du développement des affaires, duquel il avait pris un congé sans solde.

Quoique déçu, le père Clément comprend la décision du novice. « L’avenir de la communauté est fragile, constate-t-il, car les générations plus jeunes ont de la difficulté à s’engager et à se commettre à long terme, que ce soit dans l’emploi, dans la vie de couple et donc dans tout autre projet de vie. »

Le recrutement est compliqué dans presque tous les pays occidentaux, précise le père Clément. Certains monastères américains sont très visibles sur Internet pour se faire connaître. « C’est peut-être une chose que l’on devrait faire aussi », dit-il. L’abbaye du mont Saint Mary’s, au Massachusetts, a présenté sur les réseaux sociaux des vidéos sur de jeunes moniales, dont une sur sœur Karla, qui a trouvé sa vocation monastique… sur Facebook.

Ne dit-on pas que les voies du Seigneur sont impénétrables ?

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