Dilemme intime

Les dénonciations publiques de harcèlement sexuel font progresser la société ; mais dénoncer peut avoir des conséquences très personnelles dans le domaine intime.

Photo : Daphné Caron

Tout au long de la dernière quinzaine d’octobre, malgré le soulagement apporté par ces vagues de dénonciations libératrices dans la foulée de l’affaire Weinstein, ces mots-clics révélateurs et ce grand déballage d’agressions sexuelles commises par des hommes de pouvoir, j’aurai vogué dans des états ambigus. À la fois ébahie par ce déploiement de courage, cette libération de la parole. Effarée et révoltée par le nombre de victimes.

Et bien mêlée.

Je suis passée à un cheveu de twitter #moiaussi. La puissance cathartique du mouvement m’incitait à faire part d’une histoire de harcèlement. Pourtant, toute une partie de moi reculait. J’avais déjà raconté à quelques proches, médusés, cet épisode. L’histoire se déroule dans un souper-bénéfice hautement mondain, en 2013. Elle met en scène un homme admiré, très puissant. Pendant le repas, devant tout le monde, y compris sa conjointe, il ne cesse de me caresser les cuisses, sa main se faisant de plus en plus entreprenante. Je ne sais plus où me mettre. Sur le coup, je suis tellement gênée. L’affronter serait une solution, mais les conséquences me paralysent. Ce soir-là, il ne mettra fin à son manège que lorsque je déciderai de partir, prétextant me lever très tôt.

Il n’y a pas eu mort d’homme ni de femme. Pas d’agression à proprement parler. Seulement un harcèlement insistant et « malaisant » de la part d’un homme. Et je n’étais pas une ingénue de 25 ans.

J’ai manqué de cran, j’ai calculé mes affaires, n’ai pas eu envie de me mettre sous les projecteurs ni de l’y envoyer, lui. J’étais confuse.

Le champ de l’intime est, aujourd’hui encore, trouble, miné. Beaucoup d’histoires demeureront secrètes, j’en suis convaincue.

Je salue celles et ceux qui ont fait tomber les narcissiques potentats qui les ont agressés. J’admire leur guts. D’autres dénonciations nécessaires viendront. Mon harceleur fera peut-être partie des accusés, par l’intermédiaire d’autres que moi. Je suis aujourd’hui en paix avec ma décision. Car quelque part entre l’essentielle prise de parole publique et le trouble intime, il y a une zone complexe, en 50 nuances de gris.

Fallait-il le dire ?

Collectivement, oui. Cette prise de conscience massive, ce mouvement de dénonciation va ruisseler dans différents milieux professionnels et va transformer la société, j’en suis persuadée. Du prédateur sexuel au mononcle libidineux, ils vont y penser à deux fois avant d’attaquer une éventuelle victime. La pression sur les milieux de travail afin de garantir des environnements sécuritaires va grimper d’un cran. Le mouvement issu des réseaux sociaux va certainement enclencher une réflexion sur le peu d’efficacité de la voie judiciaire dans les cas d’agressions sexuelles. Quand on sait que ces crimes sont les moins considérés par le système, la tentation de se faire justice en dénonçant sur Facebook pourrait accélérer un changement des lois.

Alors, pourquoi ne pas le dire, malgré ce mouvement réconfortant et stimulant ?

Encore et toujours, par crainte des représailles. Le pouvoir est le Pouvoir, et peut se venger d’avoir été écorché. Parce que personne, au moment où j’écris, n’est encore sorti pour dénoncer le comportement de hussard de cet homme. Parce que je serais la seule et la première, trop exposée. Parce que ce type de harcèlement, même s’il est inacceptable, grave et désagréable, ne l’est pas autant (pour moi) qu’une véritable agression sexuelle. Oui, je crois qu’il y a une échelle des torts causés. Et, tout compte fait, parce que je ne me considère pas comme une victime. Je ne tire pas de fierté à dire ça. J’ai honte de manquer de solidarité envers celles et ceux qui sont harcelés et qui en sont bouleversés, mais au fond de moi, quelque chose me retient. Je ne crois pas que mon émancipation personnelle passe par la délation de quelque chose qui fut somme toute bénin pour moi — pas une agression, je le répète, ce qui aurait été vraiment différent.

Ce que je veux illustrer par cette histoire, c’est le dilemme. Il existe encore un tiraillement complexe entre le désir de participer à ce combat collectif rassembleur et ses conséquences encore très personnelles. Le champ de l’intime est, aujourd’hui encore, trouble, miné. Beaucoup d’histoires demeureront secrètes, j’en suis convaincue.

C’est toute la question de l’exercice du pouvoir, notamment sur les femmes, qui s’exprime dans ces histoires de dénonciations. C’est toute la société qui aura avancé avec le mouvement #moiaussi. Mais il n’y a pas qu’une seule façon de réagir. C’est public et collectif, mais c’est aussi profond et intime.

À chacune sa voie.

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13 commentaires
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Comme dans sa chronique « Ta Yeule », madame Bazzo use de discernement et présente le problème du harcèlement, du viol et de l’abus de pouvoir avec professionnalisme et un recul prudent. Ce qui n’empêche pas les extrémismes d’y aller à fond de train en confondant tout et tous. Comme homme, je sens toujours un fond de haine venant de certains groupes plus aigris que les autres et qui fait en sorte que veut, veut pas, en tant que « mâle », on se sent comme inévitablement parti de cette infime minorité de minables qui se croient tout permis avec la gent féminine. Par ce fait, je ne me sens pas porté à être compatissant plus qu’il ne faut, même si je donne raison au mouvement « #moiaussi ». Par contre, le « #balancetonporc » ne m’inspire rien de bon et je le dénonce juste à cause de son titre qui sous-entend à toute fin pratique que tous les hommes sont des porcs. Que diraient ces féministes si un mouvement masculiniste avait comme mot d’ordre « #dénoncetatruie » ?
Non tous les hommes ne sont pas des abuseurs et des violeurs ni toutes les femmes des « putes » et des « salopes ». Alors, le mouvement féministe aurait peut-être intérêt à utiliser des termes plus précis et plus clairs qui ne mette pas tout le monde et surtout tous les hommes sur le même pied. Des expressions comme « culture du viol » généralise tous les comportements alors qu’il n’en est rien, tout comme l’expression « les québécois sont islamophobes ou xénophobes ».
Le bon jugement fait-il encore parti de relations humaines ?

« en tant que « mâle », on se sent comme inévitablement parti de cette infime minorité de minables qui se croient tout permis avec la gent féminine. Par ce fait, je ne me sens pas porté à être compatissant plus qu’il ne faut, même si je donne raison au mouvement « #moiaussi ». »

Ça exprime assez bien ce que je ressens moi aussi. On sent qu’on se fait tous mettre dans le même sac vert même si on a absolument rien à se reprocher et c’est vraiment une sensation désagréable. Et il est vrai que, personnellement, je compatis beaucoup moins que je le devrais avec ce mouvement de dénonciation à cause du fait qu’on me donne l’impression d’être coupable par association. Juste à cause que je suis un homme.

Ce n’est pas parce que les hommes se sentent accusés qu’ils le sont. C’est dommage… Moi aussi le « balancetonporc » m’apparaît démesuré, mais il reste que c’est un porc, qui est balancé, pas un homme! Par contre, ça suggère que c’est banal et que tout le monde en a un. Dans tous les discours publics des femmes au sujet des agressions, j’espère toujours un petit mot rassembleur qui inclut les hommes, et je respire quand je l’entends! car ce n’est surtout pas une bataille de sexe. Les hommes (les vrais) et les femmes ont tous à gagner du changement qu’on espère ainsi amorcé. À propos de culture du viol, voici un lien vers Louis T. qui explique à quoi ça fait référence. Mais j’avoue que ce n’est pas expliqué partout et que comme n’importe quelle expression ça prend le sens que les gens pensent que ça a… https://www.youtube.com/watch?v=sILOK_Qcn44

« Et bien mêlée ».

Madame Bazzo ne pouvait mieux dire. Elle se dit victime de harcèlement alors qu’elle a bien été victime d’une agression sexuelle malgré qu’elle le nie. Un touché même sans conséquence, mais fait sans le consentement de la personne concernée peut être qualifié d’agression sexuelle, tandis que pour être victime de harcèlement, il faut que la situation vécue soit répétitive, ce qui dans son cas n’est pas arrivé.

M. Sauvageau, c’est plutôt condescendant envers Mme Bazzo de prétendre savoir mieux qu’elle qualifier le geste posé par son puissant voisin. Elle dit que c’est du harcèlement, c’est elle la principale témoin, pas vous; respectez cela. C’est elle seule qui peut véritablement nommer le degré de son consentement ou de son refus du geste. Vous pensez qu’il n’y a aucune femme qui accepterait les avances d’un homme, surtout les puissants?

Mme Bazzo.
Mais pourquoi n’avez-vous pas pris son bras par le poignet pour enlevé la main de votre cuisse?
Qu’elle représailles y aurait-il eu pour vous si vous aviez simplement fait ce geste?
Franchement je doute qu’il y en aurait eu. Et puis s’il avait insisté encore vous auriez pus quittez en prétextant un inconfort (bien réel) sans avoir à préciser la nature de celui-ci. A moins d’être complètement bouché il aurait compris.
Vous savez Mme Bazzo que les hommes de pouvoir sont tellement prétentieux et imbu d’eux-même qu’il a du prendre votre passivité comme une acceptation de son geste.
Je pense à ce geste de Mylénia qui repousse la main du président alors que celui-ci veut prendre la sienne. Mme n’en avait pas envie et elle là bien signifié.

J’admire les femmes fortes comme Marie-France Bazzo. Fortes au sens de leur assurance, de leur audace, de leur fermeté et de leur intelligence dans les discussions autour de tables rassemblant des gens puissants par leur parole. Alors…On m’aurait dit, « sais-tu comment Marie-France a fait savoir à X, le gros Tab…, que son pognage de cuisses n’était pas bienvenu? » J’aurais probablement répondu: elle lui en a sacré une en pleine face, ou… elle a interpellé la femme du X « Coudon, ton chum manque d’affection? », ou… elle lui a mis la main sur la paquet et a serré fort… ou toute autre sorte de réaction qui correspondrait mieux à ma perception du caractère de MF. Mais en tout cas, pas « elle s’est levée sans un mot et a sacré son camp! »
Je ne comprends tout simplement pas!!! Si même les femmes « puissantes » (MF l’est dans mon regard) n’osent pas immédiatement manifester leur refus de ces gestes, ce ne sont pas les rassurants sursauts collectifs et tardifs à la #moiaussi qui produiront des changements à long terme chez les hommes taponneux ou colleux. À plus forte raison chez les agresseurs.

Ça sert à quoi de dénoncer des années plus tard. Il y a longtemps que le mal est fait. Je pourrais vous parler du harcèlement que j’ai subis dans la cours d’école au primaire mais ça ne servirait à rien et ça ne me ferais aucun bien. J’étais simplement trop timide pour me défendre, il a fallu que j’apprenne à me défendre. Tout le problème est là.
‘NON! JE NE VEUX PAS!’
‘TOUCHES MOI-PAS!’
Notez les majuscules, il ne s’agit pas de parler timidement mais avec autorité.
Pénélope McQuaid a dit à Rozon: « non! ne fait pas ça Gilbert » il a tourné les talons et il est parti.
Une animatrice de radio à Québec, s’est mise en colère contre son co-animateur parce qu’il lui a mis la main sur un sein alors qu’elle l’avait simplement autorisé à mettre sa main sur son ventre pour sentir le bébé bouger.
« Criss de gros cave! » lui a-t-elle lancé par la tête. Avec raison. Sa réaction agressive était totalement justifié.
Le problème de beaucoup de femme c’est qu’elles ont peur d’être agressives et de se défendre. Je suis certain que les femmes agressives ne se font pas achalé longtemps.

Chère Mme Bazzo, comme toujours, j’aime énormément vous lire. Je partage sans retenue votre désir de nuancer et de peser vos propos. Ceci dit, comment expliquez-vous que dans notre société, une femme telle que vous, éduquée, brillante et connue, puisse subir une telle agression sans aucune vergogne. Car oui, n’ayons pas peur des mots, il s’agit bien d’une agression. Une agression se défini avant tout par la nature du geste, et la gravité par les conséquences subies par la (les) victime(s). Et comment, sinon, qualifier un geste apparemment nullement souhaité, encouragé ou sollicité directement sur votre personne. Pourquoi avons-nous si peur, nous les femmes, de se tenir debout devant de tels hommes?

Madame Julie,
Il semble que vous faites erreur au sujet de ce qu’est une agression sexuelle au sens du code criminel canadien: voici des citations pertinentes qu’il serait bon de consulter:
« La définition de l’agression sexuelle au Canada, au sens du Code criminel, est fondamentalement différente de la définition d’infractions équivalentes établie par de nombreux autres pays développés, tout comme les facteurs servant à déterminer le niveau de l’agression sexuelle (ou l’équivalent dans d’autres pays).

Voici un extrait des annotations des auteurs du Martin’s Annual Criminal Code (Greenspan et Rosenberg, 2009) au sujet de l’article 271 (p. 572) :

[Traduction]

Une agression sexuelle est une agression au sens de l’une ou l’autre des définitions de ce concept au paragraphe 265(1), commise dans des circonstances de nature sexuelle de manière à porter atteinte à l’intégrité sexuelle de la victime. » Le gouvernement canadien: http://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/jp-cj/victim/rr14_01/p10.html
Si vous allez consulter le paragraphe 265 du code criminel, vous y trouverez ceci: » 5 (1) Commet des voies de fait, ou se livre à une attaque
ou une agression, quiconque, selon le cas :
a) d’une manière intentionnelle, emploie la force, directement
ou indirectement, contre une autre personne
sans son consentement;
b) tente ou menace, par un acte ou un geste, d’employer
la force contre une autre personne, s’il est en
mesure actuelle, ou s’il porte cette personne à croire,
pour des motifs raisonnables, qu’il est alors en mesure
actuelle d’accomplir son dessein;
c) en portant ostensiblement une arme ou une imitation,
aborde ou importune une autre personne ou
mendie. »
Remarquez donc que sans utilisation ou menace d’utilisation de la force, il n’y a pas d’agression! Alors, faut pas charrier et plutôt inciter les femmes à le dire fort et clair le NON!

Il me faudrait pas non plus tomber dans l’excès contraire, il faut être prudents et attendre que les gens soient accusés et jugés avant de s’avancer trop loin. On est toujours dans un système de droit, du moins je l’espère…

Ce détour sur soi-même dévoile les méandres de notre esprit qui doit composer avec l’indicible. Sans trop comprendre où nous en sommes, le doute s’empare de nos convictions…