District 31 : un dernier rendez-vous, avant le prochain !

Bien que la fin de District 31 nous désole, il fait chaud au cœur de constater que notre peine est partagée par des centaines de milliers d’adeptes. La télévision est encore un formidable lieu de rassemblement au Québec.

Photo : Christian Blais pour L’actualité

J’étais devant ma télé au premier jour de diffusion de District 31 en septembre 2016, curieuse de cette nouveauté signée par un auteur, Luc Dionne, qui sait écrire des succès. Mais l’intégration d’une émission quotidienne à mon horaire m’apparaissant tout un défi, j’avais résolu, une fois la première passée, de visionner les épisodes à la fin de la semaine.

J’ai vite constaté que ce choix était intenable tant les intrigues faisaient jaser : il y a des limites à se boucher les oreilles et à bouder les réseaux sociaux ! Je me suis donc mise à rattraper l’épisode du jour avant d’aller me coucher.

L’impatience de suivre les rebondissements de l’histoire aura finalement eu raison de mes stratégies d’écoute en différé : je me suis retrouvée à devancer mon heure de souper afin de me libérer pour regarder l’émission en direct. Cela me permettait aussi de nourrir de mes savantes observations un groupe sur Messenger très justement nommé « Les mélangées de District 31 », composé de ma sœur, ma cousine et moi-même.

Oui, il fallait bien trois têtes pour démêler les intrigues, faire des liens et tirer les conclusions qui, à notre avis, s’imposaient ! Hélas, notre imagination débordante a dû constamment s’incliner devant les trouvailles de Luc Dionne, l’homme qui a su tenir chaque soir sur le bout de leur siège plus de 1,7 million de téléspectateurs.

Consolons-nous, nous n’avons pas été les seules à être déjouées, comme en font foi les réactions des nombreux membres des groupes Facebook créés autour de l’émission.

C’est ce qu’on appelle un phénomène télévisuel. Les accros en mangent, les gens de leur entourage connaissent les hauts faits de la série même sans la suivre eux-mêmes, les médias et les réseaux sociaux regorgent de références à ce sujet… Bref, impossible d’y échapper. Quelqu’un qui n’a jamais regardé District 31 peut malgré tout identifier le commandant Chiasson. Il rejoint la grande famille de notre imaginaire collectif : maman Plouffe, Alexis, les p’tites Jarry, Oscar Bellemare, Lola, Émilie Bordeleau, Rénald, Lulu, Damien, Marie Lamontagne… et Macaire !

District 31 s’ajoute donc à la longue liste d’émissions qui ont marqué l’histoire de la télévision au Québec, des Plouffe à Unité 9, en passant par Les belles histoires des pays d’en haut, Quelle famille !, Rue des Pignons, Symphorien, Le temps d’une paix, Lance et compte, Chambres en ville, Omertà (aussi de Luc Dionne), Les filles de Caleb, Fugueuse, La petite vie

La multiplication des écrans empêche toute comparaison comptable des cotes d’écoute : les émissions les plus populaires des décennies 1980 et 1990 attiraient plus de 3 millions de téléspectateurs. Vu la concurrence, cela n’est plus envisageable aujourd’hui.

Néanmoins, la télévision généraliste québécoise est encore en mesure de créer des rendez-vous d’importance, ce qui la distingue de bien d’autres télévisions nationales. Que l’invitation soit honorée ou non, tout le monde en connaît l’existence — les Bye Bye de fin d’année en sont le meilleur exemple. Mais il n’y a pas qu’eux.

Le dimanche soir, le Québec se divise en deux camps : ceux qui regardent les variétés de TVA, qu’il s’agisse de Chanteurs masqués, de Révolution ou de Star Académie, avec des cotes d’écoute qui oscillent de 1,4 à 1,7 million de téléspectateurs, et ceux qui optent pour Tout le monde en parle à Radio-Canada, dont l’audience représente plus d’un million de personnes, soit près de quatre Québécois francophones adultes sur dix. C’est énorme, ça fait jaser au-delà des publics concernés, et d’une saison à l’autre, ça ne se relâche pas.

D’ailleurs, le nombre d’émissions de la télévision généraliste qui atteignent le million de téléspectateurs reste très élevé au Québec. En décembre dernier, La Presse a compilé les cotes d’écoute des émissions en ondes en 2021 et est arrivée à 37 émissions millionnaires, toutes des productions québécoises qui allaient de la série aux variétés, en passant par le sport, les galas… et les points de presse de François Legault.

Les compilations faites par Le Journal de Montréal pour les années précédentes montrent pour leur part qu’il y a eu 32 émissions comptant plus d’un million de téléspectateurs en 2018, 2019 et 2020. Malgré la possibilité de les regarder à notre heure, à notre rythme et sur la plateforme de notre choix, nous restons donc nombreux à suivre « nos programmes » de manière traditionnelle.

Il faut dire que l’attente est en soi un plaisir, que certains diffuseurs redécouvrent en se retenant de mettre en ligne d’un seul coup une nouvelle série. Outre le talent de son auteur et de sa distribution, le succès de District 31 doit beaucoup à cet art ancestral du feuilleton qui tient en quelques mots : à demain pour la suite !

Savoir que nous sommes nombreux à patienter nourrit par ailleurs un sentiment d’appartenance qui caractérise l’écoute télévisuelle au Québec. Autrefois, on regardait une émission en famille dans le salon, et d’un salon à l’autre sur la même rue ; aujourd’hui, le salon est virtuel mais toujours présent… et il est très tentant de le rejoindre.

L’écoute en direct s’est en effet enrichie de la possibilité d’échanger avec d’autres mordus, ce qui donne encore plus envie d’être là en même temps que le reste du public. Parfois l’auteur d’une série se joint au groupe — Danielle Trottier a accompagné sur Twitter la diffusion de chaque épisode d’Unité 9 puis de Toute la vie, réagissant en direct aux commentaires des téléspectatrices (au féminin, puisque ce sont surtout elles qui s’exprimaient !). Certains animateurs et quelques comédiens se prêtent également à l’exercice.

La petite société qu’est le Québec favorise cette intimité virtuelle, si familière que les dérapages, pourtant fréquents sur les réseaux sociaux, n’y ont pas leur place.

La familiarité est aussi un aspect qui explique la popularité de la télévision québécoise. Je l’ai déjà écrit dans un ouvrage consacré au Québec : on aime les policiers de District 31 parce qu’ils ne sont pas des superhéros mais des gens comme nous, qui mangent leur lunch sous nos yeux, se préparent des cafés, rédigent des rapports et sont soumis à des budgets stricts. On s’y reconnaît.

Tout cela contribue à préserver la pertinence de ces rendez-vous télévisuels qui, malgré ce que l’on peut croire, touchent encore toutes les tranches de la société. Ces dernières années, Révolution a accroché les jeunes, Fugueuse a été regardé en famille, District 31 a atteint les hommes et Infoman a continué de faire rigoler les 7 à 77 ans. Et aujourd’hui comme hier, les dames de mon âge ne manquent pas les séries importantes. Par expérience, celles-ci savent bien qu’une fois passée la peine du dernier rendez-vous avec District 31, un autre phénomène télévisuel bien québécois, bien généraliste, qui n’aura rien à voir avec Netflix, pointera le bout de son nez, bousculera les habitudes et nous fera collectivement jaser… sans même qu’on l’ait vu venir !

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J’ai aussi bien aimé la série District 31 mais je n’ai pas eu le courage de la regarder en direct car je trouve la pub insupportable. J’enregistre et j’écoute après en passant la pub en vitesse.

Là où je ne suis pas d’accord c’est quand vous écrivez «Il faut dire que l’attente est en soi un plaisir, que certains diffuseurs redécouvrent en se retenant de mettre en ligne d’un seul coup une nouvelle série.» Non merci, je ne trouve pas du tout que l’attente soit un plaisir, au contraire, surtout pour les hebdomadaires car à mon âge c’est difficile de se souvenir de ce qui est arrivé dans une série plusieurs jours auparavant.

Si les diffuseurs ne mettent plus en ligne d’un coup une nouvelle série c’est strictement une question commerciale, pour garder leur auditoire au fil des semaines et des mois. Certains se sont rendus compte que les gens s’abonnaient pour un mois pour regarder une série en rafale et annulaient ensuite.

Quant à moi, cette pratique d’étaler sur plusieurs semaines ou mois une série me fait décrocher rapidement et je passe à autre chose. Autrement dit, je ne regarde que les séries qui sont présentées en rafales sauf exceptions. Quant à District 31, son grand avantage c’était une quotidienne de sorte qu’il n’y avait pas trop de temps pour oublier l’épisode précédent.