Dix minutes pour changer le monde

Et s’il suffisait de faire du porte-à-porte pour abattre les préjugés à l’égard d’un des groupes les plus stigmatisés de la société : les personnes transgenres ?

(Photo: iStockPhoto)
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Le Cirque du Soleil a annulé tous ses spectacles prévus en Caroline du Nord pour protester contre une loi discriminatoire envers les homosexuels et les personnes transgenres, signée en mars par le gouverneur de l’État. Bruce Springsteen et Ringo Starr avaient fait la même chose au cours des semaines précédentes. Beau geste. Mais ces coups d’éclat n’inciteront sans doute personne à changer d’avis. Pas plus que les menaces de sociétés comme PayPal, Lionsgate et Deutsche Bank de retirer leurs investissements de cet État si la loi est maintenue.

Partout où des projets de loi anti-LGBT ont vu le jour aux États-Unis ces derniers mois, notamment au Mississippi, en Géorgie, au Texas, dans l’Indiana et en Arkansas, des activistes ont tenté par diverses campagnes de faire reculer les législateurs. Ils ont parfois réussi. Mais ont-ils réellement fait évoluer les mentalités dans ces bastions conservateurs ? Peu probable.

Obtenir l’égalité devant la loi pour tous, peu importe l’orientation ou l’identité sexuelle, c’est une chose. Vaincre durablement les préjugés, c’est une tout autre affaire. Et une urgence pour la santé publique, considérant que les hommes et les femmes trans, selon certaines enquêtes, sont jusqu’à 25 fois plus à risque que la population en général de subir de la violence ou de s’enlever la vie.


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Ce qui fonctionne vraiment, c’est une conversation de 10 minutes, face à face, avec un pur inconnu qui vous amène gentiment à réfléchir à la question. Tout simplement.

Très peu de chercheurs avaient jusqu’à maintenant pris la peine de tester des interventions dans le monde réel, en dehors des conditions artificielles des laboratoires universitaires. David Broockman, de l’Université Stanford, et Joshua Kalla, de l’Université de la Californie à Berkeley, ont été parmi les premiers à s’y atteler. Et ils ont remporté le gros lot, comme ils le rapportent dans un récent numéro de la revue Science.

Les chercheurs ont envoyé 56 bénévoles d’une organisation LGBT cogner aux portes de centaines de résidents de Miami, à l’improviste, l’été dernier. C’était quelques mois après l’adoption dans ce comté de la Floride d’une loi controversée protégeant les transgenres de la discrimination.

Après s’être présentés, les bénévoles demandaient à leur interlocuteur d’exprimer son point de vue sur le sujet, puis lui montraient une courte vidéo exposant les arguments pour et contre la loi. Ils invitaient ensuite le répondant à se rappeler un moment dans sa vie où lui-même avait été traité injustement à cause de sa différence, et l’encourageaient à faire le parallèle entre cette expérience et celle des personnes trans. L’interaction durait en moyenne 10 minutes, pas plus.

Avant le passage des bénévoles, les participants avaient répondu à un sondage mesurant leurs attitudes à l’égard des transgenres ; ils ont rempli le même questionnaire trois jours après, puis de nouveau trois semaines, six semaines et trois mois plus tard.

À la suite de la discussion, les personnes rencontrées étaient considérablement plus ouvertes à l’égard des transgenres et davantage favorables à la loi antidiscrimination qu’un groupe de résidants qui avaient plutôt bavardé de recyclage avec leurs visiteurs. L’effet s’est révélé étonnamment durable : même trois mois plus tard, ces opinions plus positives s’étaient maintenues ! L’opération a pareillement convaincu tant les électeurs républicains que les démocrates, les hommes que les femmes, les Blancs que les Latinos et les Noirs. Et les bénévoles n’avaient pas besoin d’avoir une tonne d’expérience ni d’être eux-mêmes transgenres pour être efficaces.


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Les spécialistes ont pourtant longtemps cru que les préjugés étaient forcément tenaces, ancrés dans nos esprits depuis l’enfance et quasiment immuables sans des interventions intensives de plusieurs mois. Mais l’ampleur du revirement s’est ici avérée spectaculaire. Grâce à ce bref échange, la chaleur du sentiment à l’égard des personnes trans a progressé d’environ 10 points sur un indice appelé le «thermomètre affectif», soit davantage que la hausse enregistrée à l’égard des gais et lesbiennes aux États-Unis de 1998 à 2012. C’est dire que les intervenants ont réussi en 10 minutes pour les transgenres ce qu’il a fallu 14 ans à accomplir pour les gais et lesbiennes !

Ça peut sembler trop facile pour être vrai. Mais songez que se mettre à la place des autres, faire l’effort d’imaginer le monde par leurs yeux, réfléchir à ce qui, dans notre propre parcours, nous rattache à eux, est une démarche bien plus profonde qu’avaler passivement une pub partisane, un message de sensibilisation ou un statut Facebook indigné.

David Broockman et Joshua Kalla ont d’ailleurs pu le constater en introduisant un autre rebondissement dans leur protocole de recherche. Six semaines après la visite des bénévoles, on a fait regarder aux cobayes une publicité véhiculant des stéréotypes transphobes — le genre de pub qu’on a pu voir à la télé américaine et qui présente les personnes trans comme des pervers ou des prédateurs sexuels. Immédiatement après avoir vu le clip, les participants se disaient tout à coup plus hostiles à la nouvelle loi du comté garantissant les droits des transgenres ; la publicité négative avait fait mouche. Mais quelques semaines plus tard, l’effet s’était complètement dissipé, et les cobayes appuyaient de nouveau la loi tout autant qu’ils l’avaient approuvée après avoir rencontré les bénévoles sur le pas de leur porte.

Les chercheurs, eux-mêmes surpris de leurs résultats, se demandent si la question des droits des transgenres, bien qu’explosive, est si neuve dans l’arène politique que les opinions sur le sujet ne sont pas encore cristallisées. La même formule saurait-elle combattre des idées peut-être encore plus arrêtées sur les minorités ethniques ou religieuses, sur les gais et lesbiennes, sur les femmes ? Des études ultérieures le diront.

En cette ère où le débat public ressemble parfois à un dialogue de sourds, peut-être a-t-on simplement besoin, pour changer le monde, de se parler dans l’embrasure d’une porte, en se regardant dans le blanc des yeux.

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La recherche de Broockman et Kalla a une histoire intéressante. Les deux chercheurs avaient d’abord dénoncé des résultats analogues publiés dans Science en 2014 par les chercheurs M. LaCour et D. Green. L’article de 2014 avait été retiré, ses auteurs admettant avoir trafiqué leurs données. Mais Broockman et Kalla ont voulu quand même en avoir le cœur net. Ils ont donc repris la même procédure décrite dans l’article original. Et, comme le raconte Noémi Mercier, sont arrivés aux mêmes résultats! Voir un compte rendu complet de ce bel exemple d’autocorrection scientifique sur le site Retraction Watch : http://retractionwatch.com/2016/04/14/yes-short-conversations-can-reduce-prejudice-qa-with-authors-who-debunked-the-lacour-paper/#more-38809

Ça donne espoir et confiance dans le genre humain quand on lit ça, et dans le fond c’est logique si le contact humain a un effet plus durable que la pub, les films ou autres médias. Ça encourage à nous exprimer en douceur sur nos opinions et à amener les gens à se mettre à la place des autres.