Djihad : la redoutable efficacité de Facebook

Un journaliste de Rue89 raconte comment son profil Facebook est devenu un puissant outil d’endoctrinement en quelques jours à peine.

Photo: Tauseef Mustafa/AFP/Getty Images
Photo: Tauseef Mustafa/AFP/Getty Images

FouineurEst-il vrai que le groupe armé État islamique utilise les médias sociaux pour recruter ses combattants ? Sceptique, le journaliste français Gurvan Kristanadjaja, a tenté une expérience en se créant un compte Facebook sous l’identité d’un jeune franco-marocain de 20 ans. La vitesse à laquelle l’appel au djihad a dominé son fil d’actualité l’a sidéré.

Son récit, publié sur le site de Rue89, vaut le détour, autant pour son contenu que pour sa mise en forme créative.

Sous son identité fictive de jeune musulman modéré, fan de foot et de musique, le journaliste a d’abord fait des demandes d’amitié à des inconnus présentant des profils semblables au sien. La première journée, il ne note rien d’anormal. Il publie des photos comiques et des vidéos; le contenu qui s’affiche sur son fil se situe dans la même veine.

Il visite la page du groupe État islamique, comme pourrait le faire n’importe quel jeune homme curieux, en prenant bien soin de ne pas cliquer sur le bouton «j’aime», pour ne pas contaminer son fil d’actualité.

C’est le lendemain, lorsqu’il fait des demandes d’amitié à des personnes qui, elles, «aiment» la page du groupe État islamique que tout se met à déraper. Le puissant algorithme de Facebook, qui décide du contenu s’affichant sur notre fil en fonction de nos comportements sur le site, se met à l’oeuvre.

Très rapidement, les statuts Facebook appelant au djihad se multiplient. On y parle d’appel à la justice, de guerre, de décapitations. Des photos d’hommes portant fièrement les armes pullulent. Sur l’une d’elle gît un martyr, la chemise maculée de sang. La photo est accompagnée d’un commentaire glorifiant sa lutte.

En deux jours à peine, le réseau social s’est transformé en puissant outil de propagande pro-djihadiste. «J’ai l’impression que mes repères s’estompent, note le journaliste à ce moment de l’expérience. Comme si Facebook m’avait transporté dans un univers différent. A force de voir des morts, des décapités et des djihadistes, je commence à trouver ça normal.»

C’est bientôt lui qui reçoit des demandes d’amitié de personnes soutenant l’État islamique. Il a des conversations portant sur l’islam avec ses nouveaux amis virtuels; il s’aperçoit que les personnes modérées ne semblent malheureusement pas privilégiées par l’algorithme de Facebook. Leurs statuts occupent peu d’espace sur son fil. « S’y trouvent maintenant, quasi exclusivement, des publications montrant des personnes décapitées, le corps gisant par terre, la tête découpée posée sur l’estomac ou des enfants armés. »

Quatre jours après le début de son expérience, le journaliste compte parmi ses amis des combattants affirmant se trouver en Syrie, «selfies» à l’appui. Comme Facebook ferme souvent des comptes appelant ouvertement au djihad, ces combattants se montrent prudents et lui proposent d’utiliser Skype pour poursuivre la discussion. Pour le journaliste de Rue89, l’expérience a pris fin à ce moment. Mais pour des milliers d’autres jeunes, elle s’est poursuivie.

Martin Couture-Rouleau, l’homme qui a tué un militaire à Saint-Jean-sur-Richelieu en début de semaine, avait «aimé» la page du groupe État islamique. On peut penser que son univers virtuel ressemblait à celui qu’a découvert Gurvan Kristanadjaja.

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