Donnacona, roi canadian

C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué. Celui d’un Iroquoien de Stadaconé (Québec) qui cherchait à protéger le royaume du Canada, et de Jacques Cartier, à la poursuite d’un rêve d’Orient. Donnacona mourra en France, dans l’indifférence générale.


(Territoire occupé par les Iroquois, circa 1535)

 

Dans le golfe du Saint-Laurent, l’été 1534 fut mémorable. Pour autant que puisse l’être la fin d’un monde. Sur les rives tranquilles de la baie de Hunguedo, 150 ou 200 Iroquoiens sont occupés à pêcher le maquereau. Parmi eux, Donnacona, un homme d’une cinquantaine d’années, leur chef, assurément   : il parle au nom des autres, il porte une cape d’ours. Tableau paisible, jusqu’à ce que, levant les yeux, ébahis, incrédules, ils voient surgir deux étranges bateaux en bois, mus par de grandes voiles   ; pouvaient-ils savoir qu’à cet instant un monde nouveau s’annonçait, qu’un monde ancien apercevait les premiers signes de son déclin   ?

Donnacona et les siens ne vivent pas à Hunguedo (Gaspé). Ils y sont, comme chaque été, en voyage de pêche. Ils se trouvent assez loin de chez eux, un pays nommé Canada, en amont du fleuve. Ce Canada s’étend du cap Tourmente jusqu’à Portneuf. Il comporte plusieurs villages   : Stadaconé, Starnatam, Sitadin, Ajoaste. On sait que les Iroquoiens de ce Canada pouvaient s’appeler Canadians, dans le vieux français des explorateurs. Donnacona était ainsi un Iroquoien canadian domicilié à Stadaconé, site de la ville de Québec aujourd’hui.

Très grande surprise de voir arriver ces bateaux dans la baie   ! Donnacona en a souvent entendu parler   : quelquefois, venant de la mer, ils apparaissent et repartent, ils renferment des trésors, du métal, des tissus exotiques. Souvent, ils enlèvent des gens… Maintenant, c’est vrai, les bateaux sont là   !

Ces bateaux avaient longé la Côte-Nord, de Blanc-Sablon jusqu’à Mingan, au vu et au su des Innus, qui ne réussirent pas à les faire s’arrêter. Ils avaient continué leur course à tâtons pour traverser vers le sud, jusqu’à la baie de Miramichi, jusqu’à la baie des Chaleurs, qu’ils explorèrent de bout en bout avant de faire relâche à Port-Daniel. Là, les Algonquiens micmacs vinrent à bord, dans l’anarchie et l’euphorie d’un événement qui dépassait l’entendement de tous. Médusé, le capitaine ordonna le départ — plus une fuite qu’une partance. Longeant la côte vers Percé, les bateaux furent surpris par de violents orages, qui mirent fin à une lourde vague de chaleur. Ainsi les voyageurs pénétrèrent-ils dans une autre baie, tranquille, celle de Gaspé, pour se mettre à l’abri.

Malgré sa frayeur, Donnacona se résout   : il faut aller vers eux, s’aboucher, mettre la main sur des parties du trésor. Alors, debout dans son canot, prudent, Donnacona fait ses présentations et représentations. Cependant, le capitaine, un sombre barbu du nom de Jacques Cartier, à peine revenu de son traumatisme de Port-Daniel, est nerveux, voire terrorisé. Les communications sont difficiles. Chacun est prisonnier de ses codes. La langue d’abord, les intentions et les façons de voir ensuite. Donnacona trouve normal que ses hommes montent à bord, fouillent partout, emportent des objets   : c’est certain, il y aura troc, liens et alliances. Même que Donnacona rêve déjà de voir son village prendre le contrôle de ces échanges devant les autres peuples de tout le nord-est de l’Amérique. Mais Jacques Cartier se croit victime de pillage. Il n’est pas ici pour se livrer à quelque commerce ni pour tisser des liens   : il cherche un Royaume, une Voie, il cherche l’Asie. Et déjà, il méprise ces gens, les plus pauvres de la terre   ; il ne leur porte aucun intérêt… à moins qu’ils ne détiennent de l’information sur le Passage et sur le Royaume.

Selon leurs mœurs, les Français plantent une croix. Donnacona devine le sens de cet acte rituel et il en est irrité. Selon sa coutume à lui, il fera une harangue devant les étrangers   ; par ses gestes plus que par ses mots, on finit par comprendre ce qu’il veut dire. Vous êtes ici en terre étrangère, cette terre est notre pays, vous n’avez pas le droit de faire ce que vous voulez. Cartier tente une voie d’évitement   : cette croix est un repère de navigation, rien de plus. Le malentendu tourne court. Apeuré, Cartier lève précipitamment l’ancre pour rentrer en France. Mais il enlève sournoisement deux jeunes hommes   : Domagaya et Tagnoagny. Ce sont, dira-t-on, les fils de Donnacona. En réalité, ce sont les fils de sa sœur. Le départ des bateaux est dramatique.

 

Dès lors, Donnacona et les siens entreprennent en canot le long voyage de retour vers Stadaconé. Que d’événements à raconter au village, que de questions sans réponses   ! Les Français allaient-ils revenir   ? Et ramener les deux jeunes Canadians   ? Il est certain, toutefois, que les nouveaux objets rapportés par les gens de Donnacona font grande impression au Canada.

Tard l’été suivant, alors qu’on ne l’attendait plus, Cartier revient, avec trois bateaux cette fois. Sous les directives de Domagaya et de Tagnoagny, les Français se sont engagés sur le fleuve et le remontent jusqu’à l’île d’Orléans. Leur intention est d’hiverner. Ils s’installeront en face de Stadaconé, à Québec en vérité. Informé de leur approche, Donnacona les accueille sur la Côte-de-Beaupré, vis-à-vis de l’île d’Orléans. Domagaya et Tagnoagny sont heureux de revenir. Il ne semble pas qu’ils aient noué de liens d’amitié avec leurs ravisseurs, mais ils comprennent le français. Le conseil des villages et Donnacona en sauront désormais beaucoup plus   : ces étrangers cherchent un Royaume, un Passage, des merveilles et de l’or. Alors, parlons-leur du royaume du Saguenay, bien à l’ouest d’Hochelaga (Montréal), vers les grandes mers d’eau douce. Donnacona y a déjà voyagé. Il sait. Il sait surtout mentir, lui aussi.

Mais Cartier veut se rendre à Hochelaga au plus vite. Contre l’avis de Donnacona, qui cherche à garder l’exclusivité des rapports avec les étrangers, les Français feront d’eux-mêmesun voyage plus haut sur le fleuve, jusqu’aux rapides de Lachine. À leur retour à Québec, l’hiver s’installe   : il sera cauchemardesque. Surpris par le froid et les glaces, les Français sont en péril, beaucoup vont mourir. Effrayé par les Stadaconéens, habité par la peur, Cartier se barricade et les bateaux deviennent des garnisons remplies de gens malades et désespérés. Les Stadaconéens sont malades, eux aussi. Les ambitions et les rêves de tout un chacun tournent court.

Au printemps, Cartier repartira comme un voleur, enlevant 10 Stadaconéens. Parmi eux, Donnacona. Ce deuxième voyage pour trouver le Passage étant encore un échec, Cartier tient à sauver les meubles   : ramener en France le roi du Canada, qui sait comment se rendre au Saguenay. Domagaya et Tagnoagny sont de nouveau pris en otages.

Donnacona découvre la France à l’été 1536. On ne peut qu’imaginer ce qu’il a dû vivre et ressentir, car rien ne nous est parvenu des détails de son voyage forcé. Cela est d’autant plus triste que l’affaire Donnacona était une grande affaire à l’époque. N’était-il pas roi du Canada   ?

Il eut bon nombre d’entrevues avec le père Thévet, grand chroniqueur des affaires américaines en ces temps de découvertes. Peut-être a-t-il rencontré Rabelais, certains l’affirment. Chose sûre, il a rencontré le roi de France, François I er, à plusieurs reprises et longuement. Les années passent. Donnacona espère revenir au Canada   ; il entretient encore le rêve stadaconéen d’être la plus grande puissance canadienne parmi ses peuples voisins. Pour survivre, il enrichit ses récits chimériques à propos du royaume du Saguenay. Ces contes fabuleux, pris pour des réalités par les Européens, viennent aux oreilles des Espagnols, qui dépêchent des conquistadors vers le nord, à partir de la Floride et du Texas, expéditions désastreuses qui coûtèrent la vie à tant de gens.

Nous ne savons rien de la vie quotidienne de Donnacona en France pendant quatre ans. Personne n’a pris la peine de noter des éléments pertinents de son histoire. Où logeait-il, que mangeait-il, qu’en pensait-il   ? Il n’est jamais revenu en son pays, puisqu’il est mort à une date inconnue, vers 1540, un an avant le troisième et dernier voyage de Cartier au Canada. On ne sait même pas si celui-ci avait l’intention de le ramener, s’il avait vécu. À Paris, Donnacona fut enterré dans une fosse commune réservée aux indigènes des Amériques que les explorateurs emmenaient de force, et qui mouraient rapidement à cause du climat malsain de la France. Cette fosse se situait sous la rue des Andouilles, nom donné aux Indiens en général.

Disparaissait ainsi, dans l’indifférence et l’anonymat, un des premiers grands acteurs de la scène nord-américaine, augure d’un rendez-vous manqué qui marquera l’histoire tragique de l’Amérique.