D’où vient la Saint-Valentin ?

Avant d’être un phénomène sociologique fixe, la fête de l’amour a vu ses codes se formaliser progressivement, notamment grâce à l’œuvre d’un poète médiéval anglais.

Peter / Flickr

La Saint-Valentin approche et avec elle viennent les éternelles questions relatives à ses origines. Chacun y va de sa théorie, mais tous semblent s’accorder sur le fait qu’à un moment donné, un prêtre du nom de Valentin a violemment été mis à mort. Cruel augure pour une fête de l’amour !

Remontons donc ensemble le temps de quelques siècles. La Saint-Valentin appartient depuis le Moyen Âge à une tradition poétique dite « valentine », tradition où se mêlent les conventions héritées de l’amour courtois articulées autour d’une date bien précise, le 14 février. Avant d’être un phénomène sociologique fixe, la Saint-Valentin a vu ses codes se formaliser progressivement, notamment grâce à l’œuvre du poète médiéval anglais Geoffrey Chaucer.

Le printemps… en février ?

Les Très Riches Heures du duc de Berry. (Crédit : R.-G. Ojéda/RMN)

Je vous vois d’ici penser : « Le printemps en février ? » Eh bien oui ! La date du début du printemps n’était alors pas aussi clairement établie qu’elle ne l’est aujourd’hui, et la tradition antique, notamment sous la plume de Pline l’Ancien, Ovide et Ptolémée, plaçait même son arrivée début février. La Rome et la Grèce antiques situaient d’ailleurs les saisons à mi-chemin entre équinoxe et solstice, ce qui nous donnait le retour du printemps aux alentours du 6-9 février. De nombreux calendriers, en particulier ceux écrits en Angleterre dans les villes de Winchester et de Durham du IXe au XIVe siècle, indiquaient que février marquait la reprise de l’activité agricole et le retour du chant des oiseaux, et ce, même si les livres d’heures associent très souvent février à un mois d’hiver (comme le montre l’illustration ci-contre). Inutile de s’attarder plus longtemps sur l’association de la Saint-Valentin avec les divinités de l’amour ou sur le fait que nous ne sachions pas précisément de quel Valentin nous parlons (il en existe au moins deux, un prêtre de Rome et un évêque de Terni, tous deux mis à mort). Contentons-nous de noter qu’au début des années 1380, Chaucer composa un poème narratif intitulé Le Parlement des oiseaux, dans lequel des oiseaux, justement, se réunissent lors d’un parlement présidé par Nature le jour de la Saint-Valentin afin de choisir leur partenaire dans une douce ambiance printanière.

Les oiseaux et l’amour valentin

Il n’inventa pas à proprement parler la tradition amoureuse associée à la Saint-Valentin (qui remonte au moins à l’Antiquité), mais il fixa en revanche sa date et l’articula, par son utilisation des oiseaux, avec les traditions populaires liées au printemps. Mais pourquoi le 14 ? Eh bien, d’une part, parce que la date correspond aux estimations du début du printemps en Angleterre de son vivant. Et d’autre part, il faut avouer que les autres noms que l’on trouve dans les calendriers anglais et les martyrologies entre le 7 et le 14 février ne se prêtaient pas vraiment à la poésie. Pourriez-vous imaginer offrir des chocolats à l’être aimé pour la Sainte-Austreberthe le 10, la Sainte-Eulalie le 12 ou la Sainte-Ermenilde le 13 ? Pas vraiment. Qui plus est, la Saint-Valentin était alors suffisamment récente pour représenter aux yeux d’un poète un canevas blanc. Aucune légende populaire n’était véritablement attachée à ce jour précis (mis à part les récits des martyrologies sur la mort du saint), ce qui faisait du 14 février la date parfaite pour ce que Chaucer avait en tête. Ce dernier s’inspira donc d’une tradition calendaire particulière, et en regardant un calendrier en février, il n’aurait pas eu de mal à voir en Valentin un choix de patron idéal pour cette saison : retour du printemps, du chant des oiseaux et début de l’accouplement d’un grand nombre d’espèces (comme la grive draine, la corneille), tout semblait coller.

Même s’il n’a pas complètement inventé de cette fête, Chaucer semble bien avoir été le premier, avec Le Parlement des oiseaux, à concentrer son attention sur cette tradition, à la rendre annuelle et à définir saint Valentin comme patron des amoureux. Il insiste d’ailleurs sur l’importance de la cérémonie visant à unir les oiseaux, cérémonie qu’il décrit comme étant annuelle. Nature, « pleine de grâce, invita chaque oiseau à prendre place, la même qu’ils occupent chaque année, se tenant là pour la Saint-Valentin » (v. 319-22). Chaucer définit de même les règles de cette célébration lorsqu’il fait dire à Nature : « Vous savez bien qu’à la Saint-Valentin, par mon statut et sous ma gouvernance, vous choisissez tous vos partenaires — et vous vous envolez suivant vos voies » (v. 386-9). Puis enfin, une fois la journée finie, Chaucer nous invite à célébrer le retour prochain de l’été : « Saint Valentin, toi si haut dans le ciel, ainsi les oiseaux ont pour toi chanté : bienvenu, été, dont le doux soleil a le froid de l’hiver secoué » (v. 683-5).

Chaucer établit donc clairement l’aspect traditionnel de cette cérémonie annuelle. Il y est explicite et définit subtilement chaque facette de la fête, ce qui tend à nous faire penser que la tradition n’avait alors rien de bien traditionnel. Ce poème nous donne l’impression que Chaucer explique à son public ce qu’est la Saint-Valentin. La suite de détails fait donc du Parlement le premier poème valentin, ce qui a permis aux poèmes suivants (de Chaucer ou de ses continuateurs) d’être bien plus concis quant aux spécificités de cette fête.

Chaucer et la suite des festivités

Pour résumer, la relation entre Valentin et la fertilité n’est en quelque sorte que le résultat d’une coïncidence, et résulterait essentiellement de la proximité de la fête de ce saint avec des pratiques agricoles ancestrales propres à février et visant à préparer la terre au retour de l’été.

Chaucer fut néanmoins le premier à associer définitivement ces spécificités calendaires avec l’amour, les oiseaux et la date du 14 février. Le Parlement des oiseaux lui permit de définir les aspects de cette cérémonie. Une fois la chose faite, il put se permettre, en 1385, dans le prologue d’une Complainte de Mars, d’entrer directement dans le vif du sujet en invitant les oiseaux à chanter à « l’aube grise » (v. 1) avant d’ajouter : « Saint Valentin, un chant d’oiseau j’ouïs / En ce jour, avant le lever du soleil » (v. 13-4).

Ce positionnement de la fête le 14 février, cet enthousiasme et cette célébration de l’été viennent nuancer la dureté de l’hiver, qui touche bientôt à sa fin. Dans sa Complainte, Chaucer développe une histoire d’amour malheureuse entre Mars et Vénus, équilibrée par l’imagerie printanière du début du poème. Cet hiver du cœur au printemps est révélateur du génie de Chaucer. Dans Le Parlement des oiseaux et La complainte de Mars, il déplaça purement et simplement en février une imagerie poétique printanière habituellement associée à avril ou mai, un choix d’autant plus percutant qu’il permit un contraste entre les deux saisons, et donc entre leurs émotions respectives.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.