Douter mieux

En sachant comment déceler les véritables failles dans un discours, on apprend à vivre dans l’inconfort du doute et on évite de tout rejeter en bloc. La philo nous y rend plus apte, la littérature aussi.

Photo : Daphné Caron

Divagations trumpiennes, jérémiades antimasques, délires sur la 5G… La liste des élucubrations des adeptes des « faits alternatifs » paraît sans fin. Ajoutez-y les personnages médiatiques qui jouent aux trolls tandis que les authentiques harceleurs envahissent les réseaux sociaux, et c’est à la capitulation de la vérité qu’on a l’impression d’assister.

Mises ensemble, ces impostures laissent croire que la panique s’est emparée d’un monde qui piétine le bon sens en fuyant devant l’angoisse qui l’assiège. Mais pour aller où ?

Entre l’anecdote faisant figure de preuve, la manipulation à des fins commerciales et le désir de certains d’être confortés dans leurs certitudes, les faits sont à ce point écartelés qu’ils ont fini par s’aplanir. Tout est au même niveau. Celui des pâquerettes, le plus souvent.

Divers courants conspirent (héhé) pour que plane sur notre époque le nuage de la « postvérité ». Dépression atmosphérique sociale que la pandémie a élevée au rang de tempête. Mais il ne s’agit là que d’un déclencheur. Le terreau pour que fleurissent aussi efficacement les théories fumeuses demeure une disposition de l’esprit qui est affaire d’éducation.

L’absence d’une culture du doute sain, éclairé.

Dans un mémoire déposé au gouvernement du Québec alors que celui-ci revoyait le contenu du cours d’éthique et culture religieuse en février dernier, Dominic Morin, chercheur doctorant spécialisé en philosophie de la connaissance, soulignait l’importance de réapprendre à douter sainement.

Quelques mois plus tard, l’universitaire persiste. « Nous vivons à une époque de certitudes infondées, alors que le doute, c’est l’ouverture, la capacité d’accepter une information qui nous surprendrait. Chez les complotistes, par exemple, il n’y a pas de remise en question possible. Tout ce qui pourrait venir contredire la théorie du complot est une tromperie pour eux », m’expose celui qui propose d’enseigner la philosophie aux enfants. Pas Kant ni Hegel. Mais plutôt ce qu’est un argument valable, la morale, l’éthique ainsi que l’aptitude à filtrer l’information de qualité.

Et pourquoi en sommes-nous arrivés là, à devoir nous méfier de courants parallèles qui menacent la paix sociale ?

Parce qu’au-delà des préjugés, les conspirationnistes ont raison sur un point : on nous ment de haut depuis longtemps. Les fabricants d’opinions politiques, le service des communications du Canadien, les agences de relations publiques qui font publier leurs « lignes de presse » dans les médias : aménager la vérité pour manipuler la société est un art enseigné et pratiqué depuis la nuit des temps. De Sun Tzu aux écoles d’études commerciales.

Mensonges blancs ou par omission, euphémismes éhontés… Évitons une autre liste. Celle-ci serait odieuse, parce qu’elle émanerait de gens au pouvoir.

Les scientifiques ne s’en sortent pas sans blâme non plus. Les conflits d’intérêts ou l’optimisme démesuré de chercheurs en quête de subventions ne sont pas systématiques, mais chaque cas alimente la méfiance. Quant à la presse scientifique, elle n’en a que le nom lorsqu’elle publie des résultats d’études à la chaîne, sans mise en contexte, à propos d’enjeux complexes.

Une étude contredit la précédente, qui en contredit une autre : c’est ainsi que fonctionne la science. Soit. Mais on ne peut pas exposer le public au processus sans qu’il en détienne les clés. Car à force d’être bombardés d’informations conflictuelles, certains passent de la confusion à la crise de foi.

Ça ne se produirait pas si on formait des citoyens capables de vivre avec les incertitudes qui accompagnent le fait de ne pas posséder tous les savoirs. Là n’est pas l’objectif, d’ailleurs. Ce sont les mécanismes qui importent. Ceux de la science, de la presse, de la pensée. En sachant comment déceler les véritables failles dans un discours, on apprend à vivre dans l’inconfort du doute et on évite de tout rejeter en bloc.

La philo nous y rend plus apte. La littérature aussi, car elle « nous permet de nous mettre dans la peau d’un autre, de mieux comprendre sa façon de penser », comme me le souligne Dominic Morin.

Bien que je sois le premier à me moquer des thèses complotistes, j’essaie de me mettre à la place de quelqu’un qui patauge dans un océan d’informations sans savoir nager. Forcément, on s’accroche à n’importe quoi pour éviter la noyade.

Jean-Jacques Pelletier, auteur de polars politiques, m’a déjà dit qu’il existe deux formes d’idiots. Il y a ceux qui voient des complots partout et ceux qui croient qu’il n’y en a nulle part.

Une position inattaquable. Mais qui est difficile à assumer, car la connaissance ne sécurise pas. Elle ne fait que nous donner le courage de vivre avec l’idée que ce qui fait des zones d’ombre ne voile pas toute la lumière.

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Enseigner la philosophie tel que préconisé par Dominic Morin aurait du être fait depuis longtemps. Mais il faut aussi que les enfants comprennent tout ce que nous devons à la société en tant qu’individus pour éviter qu’ils deviennent des libertariens qui eux de toutes évidence n’ont rien compris de leur dépendance à la société et en conséquence de la responsabilité que nous avons envers elle. Lorsque j’entends : » je suis libre je peux faire ce que je veux ». J’ai envie d’envoyer l’individu en question au milieu de la forêt boréale et de partir le chronomètre pour voir combien de temps il va survivre.

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J’aimerais croire que l’éducation pourrait permettre de mieux tolérer le doute, mais j’en doute… On préfère souvent la sécurité d’une opinion simple et définitive à une série de questions sans réponses claires. On préfère les meneurs qui semblent savoir où ils vont plutôt qu’un autre qui nous explique pourquoi il privilégie telle ou telle option en sachant qu’il n’y a rien de parfait. Pour beaucoup de personnes, c’est très angoissant le doute, ça demande beaucoup d’énergie l’angoisse et lorsque un leader comme Trump propose à sa façon de prendre sur lui les angoisses et de nous en soulager, c’est très puissant comme proposition. « Make America Great Again », voyez comme c’est simple, rassurant, puissant.

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Parfaitement d’acord avec vous, mais, à mon avis, vous omettez la formation en science, en histoire de la science, et, surtout, en méthodes de recherche… autant de manières de comprendre l’importance du doute dans la connaissance.

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