École : le déficit environnemental

Il est bien mal vu aujourd’hui d’effrayer les enfants avec des histoires d’ogres et de méchantes sorcières, de loups croqueurs, de reines empoisonneuses et de rois maniaques. Charles Perrault, les frères Grimm et compagnie ne sont pas « politiquement corrects ». Mieux vaut donc terroriser les enfants, sous prétexte d’éducation, avec la pollution, les catastrophes météorologiques et la mort programmée de la planète! La fin du monde et la vallée de Josaphat, quoi, comme dans les sermons de jadis…

École : le déficit environnemental
Photo : iStockphoto

Je ne crois pas que les petits, qui viennent de débarquer sur cette planète pleins d’espérance et de joie, soient très sensibles à cette eschatologie (rime avec scatologie) de la disparition, et qu’ils en aient plus peur que des fantômes, des squelettes et autres monstres qu’ils ont tant de plaisir à incarner. On n’en voit guère se déguiser à l’Halloween en gaz à effet de serre, en réchauffement planétaire ou en dépotoir !

Je ne suis pas convaincu que ce terrorisme de garderie, (alors qu’on encourage leurs parents à consommer et à polluer à tout va because l’économie) soit très efficace ni très utile pour la protection des espèces et l’avenir de la biodiversité.

Pour protéger ce qui nous reste de la nature, il faut l’aimer; pour l’aimer, il faut la connaître. Or comment le bambin d’aujourd’hui, promis dès le jardin d’enfants et pour une vingtaine d’années aux murs des institutions, souvent sans fenêtres, aux cours de récréation pavées et cernées de clôtures de métal et aux écrans cathodiques, pourrait-il connaître la nature ?

Ce n’est pas l’école qui peut aujourd’hui enseigner les plantes et les oiseaux, la forêt et les champs. On s’y rend en autobus, on en revient de même. Où sont les heures de liberté, où sont les vraies excursions en nature, dans les champs et les bois, le long d’un ruisseau, plutôt que les « sorties pédagogiques » à la cabane à sucre ou à la station de ski ?

La télévision éducative ? Bel oxymore. Tout comme il y a des émissions sur la cuisine et la gastronomie, mais guère sur l’alimentation, la télé en présente sur les jardins, mais pas sur la nature. À moins qu’elle ne soit exotique, bien sûr; ou, pis, disparue depuis cent millions d’années. À l’écran, l’histoire cède le pas à la préhistoire, et la paléontologie connaît une fortune inattendue. C’est que le saurien est spectacle, alors que le chardonneret n’est que l’arrière-cour. Il faut être « big », et ce qui est petit n’est que moineau. D’ailleurs, même le dinosaure et le brontosaure s’effacent quand apparaît le tyrannosaure : plus gros, plus fort, plus nouveau, plus d’audience. Big is beautiful et bigger is better. Le fruit, la fleur doivent étonner, l’oiseau réaliser un exploit. Malheur à l’animal incapable de tenir un rôle dans le Star Academy de la faune.

Ainsi, la migration semble un phénomène renversant : on aura donc Le peuple migrateur. Des milliers d’images, mais peu d’information sur cette étonnante transhumance. Pas d’explications, pas de mise en perspective. Et le migrateur doit être spectaculaire : l’oie cendrée survole l’Everest (Hé ! que dis-tu de cela, toi, l’Airbus ?) mais le colibri, trois grammes, passe inaperçu malgré ses quarante millions de battements d’ailes entre la Louisiane et le Venezuela.

Rien non plus sur les cinq milliards d’oiseaux de la grande forêt canadienne, qui sont pour la plupart des oiseaux tropicaux en visite chez nous pour profiter de nos nébuleuses de moustiques. Deux fois par année, ces oiseaux devront traverser, à leur grand péril, le golfe du Mexique : de 24 à 40 heures de vol, avec quelques pauses sur la côte si les vents sont hostiles. Mais pas un mot sur l’assèchement, à des fins agricoles ou touristiques, des lagunes et des marais environnants qui leur servent d’escales.

Aujourd’hui, à six ans, on sait tout sur les pingouins, mais on n’a jamais été surpris par une perdrix. On mange de l’oméga-3, mais on n’a jamais goûté une truite fraîche qui glisse entre les doigts. On a vu la Biosphère, les agoutis et le capibara, le singe et le gardien, même le T-Rex…

Mais la nature est absente. Le showbiz l’occulte.

Publié en juin dans le magazine UdeS (Université de Sherbrooke)