Écrire au XXIe siècle

La Fédération des cégeps recommande de généraliser l’usage des logiciels d’autocorrection dans l’enseignement du français. Voici pourquoi il faut dire oui à cette idée.

Je m’apprête à vous faire une confession qui pourrait me coûter ma réputation. Mais après 37 ans de métier, je ne peux plus vivre avec le mensonge. Trop lourd à porter.

Alors voici : JE N’AI JAMAIS VÉCU DE MA PLUME. Toute ma carrière est une imposture. Je n’ai jamais trempé la plume dans l’encrier, pas même pour mon livre sur le métier, Écrire pour vivre. Jamais !

Je n’ai jamais eu le moindre talent pour vivre de ma plume… parce que je vis de mon clavier !

Depuis 1985, mes 1 500 reportages et chroniques et mes 15 livres résultent de l’accouplement indécent de mes neurones et des microprocesseurs. Cette dépravation ancienne remonte aux temps immémoriaux du Commodore 64, mais tout a été consommé avec le Mac, après un bref flirt avec le PC.

Quant à ma plume, je la réserve à l’intimité de mes notes personnelles et à quelques rares cartes de souhaits. Mais du moment que j’écris pour être lu, c’est à l’ordi que ça se passe dans 99,99 % des cas.

Pour en finir avec le sadisme

Si je vous raconte ça, c’est parce que mon souhait le plus cher pour 2022 est de voir la langue française arriver au XXIe siècle.

Cette semaine, par exemple, quelques dizaines de milliers de cégépiens viennent de subir l’épreuve uniforme de français. Ce grand examen est LE passage obligé du DEC. Une personne qui y échoue n’aura pas son diplôme. Beaucoup s’inquiètent du faible taux de diplomation des cégépiens. Or, une partie du problème tient au fait, à mon avis, que cette épreuve, comme bien d’autres examens, est faite au crayon, alors que cet instrument ne correspond plus à l’expérience d’écriture de la très grande majorité.

Ce que je souhaite, c’est la fin de cette espèce de sadisme de masse qui soumet des millions de jeunes adultes francophones à un système d’évaluation (et par là à toute une pédagogie) moyenâgeux. Il est fondé sur une conception passéiste et fétichiste de la langue qui émule une pratique d’écriture en voie de disparition. D’où ma sortie de placard.

En fait, j’irai même plus loin : c’est toute la pédagogie du français qu’il faut repenser. Pour la même raison que je crois que la langue elle-même doit être rationalisée et simplifiée, j’appuie sans réserve l’idée d’une modernisation de l’enseignement (et de l’évaluation) du français au cégep.

Depuis sa publication en mai par la Fédération des cégeps, le rapport La réussite au cégep : Enjeux et pistes d’action suscite la controverse parce qu’il recommande la généralisation de l’usage des logiciels d’autocorrection dans l’enseignement.

Plusieurs personnes s’indignent de cette position, soutenant que les étudiants qui recourraient à de tels logiciels perdraient la capacité de faire la différence entre des homonymes comme « ces », « ses », « sait » ou « c’est ».

La belle ânerie ! D’abord parce qu’un logiciel d’autocorrection, appelé à tort « correcteur », ne corrige pas à la place de l’auteur. Il signale des erreurs, réelles ou potentielles. Il faut une certaine capacité d’analyse et des connaissances pour pouvoir s’en servir adéquatement. D’ailleurs, quand il y a trop de fautes, le logiciel refuse de les corriger.

Toute la pédagogie du français et l’évaluation des apprenants sont basées sur une fausse conception de l’écriture qui se modèle sur ceux Qui Vivent De Leur Plume. Et c’est pourquoi je prends ma propre « plume » en exemple pour vous expliquer comment on écrit au XXIe siècle.

Qui vit de sa plume ?

Ce n’est pas pour me vanter, mais je vais me vanter pareil : au cégep, j’étais dans les meilleurs, et je le suis encore. Donnez-moi une dictée en français normal, je vous sors un 95 % ou un 100 %. Grammaire, orthographe, pas de problème.

J’en suis fier, mais c’est inutile, car je ne pourrais pas fonctionner dans le métier sans machine. Pour moi, comme pour tous mes collègues journalistes et auteurs, les logiciels d’autocorrection et de traduction de même que les dictionnaires intégrés sont devenus une béquille dont je ne saurais me passer, pas plus que de mes lunettes, d’ailleurs!

Le texte que vous lisez, par exemple, a été écrit avec DEUX logiciels d’autocorrection. Le premier est implanté dans Word et me souligne en rouge la mauvaise orthographe (ou ce qu’il croit l’être) et en bleu la mauvaise grammaire. Pas d’explication, juste des soulignés, mais je ne m’en passerais pas. Il s’agit toutefois d’une correction superficielle et en général incomplète. Quand je suis à peu près satisfait du résultat, je passe mon texte au logiciel d’autocorrection Antidote (qui n’est pas un correcteur) et qui me dit où il pense que je me suis trompé. Et il voit plein de trucs que Word n’a pas relevés.

Ça fait plus de 20 ans que j’utilise des logiciels d’autocorrection, mais je dois admettre que j’en avais un peu honte, d’autant que je m’en servais mal. Il y a deux ans, j’ai suivi une formation pour faire un bon usage du logiciel d’autocorrection Antidote. Depuis, j’écris encore mieux, entre autres parce que j’emploie les nombreux outils, notamment les dictionnaires.

Dans une autre formation, j’ai appris à utiliser le logiciel d’autocorrection de Word pour accélérer mon écriture en faisant un usage très large des raccourcis, comme « tj » et « tds » pour « toujours » et « tout de suite ». Par exemple, je tape « Fé lgt k jécris pl au long ». Et Word transpose : « Ça fait longtemps que je n’écris plus au long. » Autre exemple, je tape : « Le pmo FL dem au govt du Cad de mx soutenir la fphi cad ds son dév ». Et Word me sort la belle phrase : « Le bureau du premier ministre François Legault demande au gouvernement du Canada de mieux soutenir la francophonie canadienne dans son développement. » Bien sûr, ce système de raccourcis échappe des conjugaisons et des accords en genre et en nombre. Pas grave : les logiciels d’autocorrection vont les attraper !

Il est important que vous compreniez qu’une personne qui vit de sa plume ne régurgite pas un texte parfait du premier coup. Il arrive que la version finale d’un paragraphe soit identique au premier jet, mais c’est rare. L’ancien rédacteur en chef de L’actualité, Jean Paré, m’a un jour résumé le processus en une de ces formules lapidaires dont il avait le secret : « Écrire, c’est une maudite job sale. » Pour aboutir au texte que vous avez sous vos yeux, j’ai dû mettre mes idées en ordre, faire des centaines de phrases inutiles et ridicules, ensuite me relire 4, 6 ou 12 fois, en amendant le texte à travers un processus itératif, inductif et déductif d’une complexité inouïe.

Alors, ne croyez surtout pas qu’un ordinateur facilite l’écriture. Concevoir un texte est aussi dur à l’écran qu’à la plume ou à la machine à écrire. L’ordinateur ne facilite aucunement l’essentiel de l’écriture. Là, où il peut me simplifier la vie, c’est dans l’aspect fastidieux et automatique de la correction et de la mise en pages.

Et c’est pourquoi je n’admets pas le mensonge qui constitue l’assise de la pédagogie actuelle — en particulier pour les adultes —, selon lequel l’écriture doit être enseignée et évaluée sur la base de la perfection orthographique et grammaticale à la plume.

Dans ma prochaine chronique, je vous parlerai davantage de ce que devraient être la pédagogie et l’évaluation pour les adultes — en y apportant un certain nombre de nuances. Mais il me paraissait essentiel de commencer par vous présenter la réalité de l’écriture.

Sur ce, j vs souhaite un bon tdf.

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Bonjour,
Ou devrais-je écrire bjr ? Pour en arriver à vos conclusions sur l’utilisation de logiciels d’autocorrection, vous vous servez de votre expérience de journaliste qui, pour faire son métier, doit nécessairement les utiliser. Votre expérience et celles de vos consoeurs et confrères ne sont pas l’apanage de toutes et de tous qui, malheureusement, doivent écrire ne serait-ce que de simples communications au quotidien. L’enseignement d’une langue écrite est plus ardue que les formations sur des logiciels utilisés dans le but d’éviter d’écrire comme un pied. Admettre leur utilisation pour permettre à des étudiants d’atteindre la note de passage est assûrement dans l’air du temps puisque nous nous sommes empressés de leur simplifier la vie tout au long de leur parcours scolaire. Entreprendre des études de niveaux supérieurs sans avoir vraiment bûcher donne les piètres résultats que vous décrivez. Alors simplifions….

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Entreprendre des études de niveaux supérieurs sans avoir vraiment bûcher donne les piètres résultat…faudrait-il donc encore enseigner le latin ou le grec ? D’accord pour bûcher, mais bûchons sur des choses utiles.

Formidable votre image pour parler de ces outils. Une écriture simple et percutante. Merci ! Je partage tellement votre avis
Auteure de livres sur le jeu et professeure

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Quel article magistral et essentiel.
À étudier au plus vite par les décideurs du ministère de l’éducation et en mettre la suggestion en application.

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Je suis tout à fait d’accord avec l’auteur. Les outils existent, pourquoi en priver les élèves. Ces derniers devront toutefois apprendre a s’en servir correctement. Et si l’autocorrecteur traque les erreurs, il leur restera du temps pour structurer les idées.
Si le scientifique est autorisé a utiliser sa calculatrice, pourquoi le rédacteur ne pourrait pas se servir d’Antidote?

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Oui! Et pourquoi pas leur apprendre comment utiliser cet outil pendant qu’ils sont sur les bancs d’école! Vivement d’enseigner davantage la réalité du travail aux étudiants !

Éluder ou contourner les difficultés de la langue française pour les ¨petits lapins¨ fragiles, c’est comme enlever les rapides et écueils à un kayakiste intrépide et amoureux de son sport.
J’utilise moi aussi les logiciels ¨correcteurs¨, mais pour savoir s’en servir correctement, il faut tout d’abord avoir les connaissances de base. Ce que ne montrera jamais le meilleur des logiciels.
Alors, continuez votre travail de simplification et de déconstruction du français monsieur Nadeau, Ce ne sont pas vos trente ans d’écriture qui vont rendre votre vision de la langue ¨post-moderne¨ plus acceptable à mes yeux .

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Bravo. C’était la même chose au bac en administration : interdiction des calculatrices financières … obligation de cogiter ces formules avec exposants, parenthèses, stressantes … assez pour te planter à l’examen. Stupide. Même chose avec la grammaire grecque et latine (cours classique oblige, porte d’entrée à l’université), qui ne m’a pas servi (je ne suis pas allé en pharmacie, en médecine, en droit) … sauf impressionner mes amis quand je leur sort les racines grecques d’un mot et … avoir développé ma mémoire. C’est comme refuser de prendre le volant d’une voiture automatique toute équipée … je l’ai pourtant fait avec ma fille et mon garçon en les forçant à apprendre à conduire avec une voiture à embrayage manuelle … ça vous servira un jour, que je disais. Jamais … ? Non, mon fils en a eu besoin pour son cours de pompier, … et ma fille a voyagé au CEGEP avec une camionnette manuelle qui nous a coûté 1000$ de moins (p q manuelle) … il y a plus de 25 ans. Et je ne fais plus de menuiserie avec mon vieux rabot, mais avec ma « varlope électrique ». Et j’ai tapé quelques dizaines (oui, oui) de milliers de pages de notes de cours (Commodore 64, pour commencer !!!) … laissées sur un serveur, par la suite … VIVE LE PROGRÈS!

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Je comprend très bien cela, mon cerveau allant plus vite que ma main! Une anecdote. Au primaire, j’étais parmi les premiers dans les concours d’épellation. À l’écrit, plein de fautes. Quand j’écrivais, dans ma tête, j’étais quelques lignes en avant de mon crayon. Même plus tard, au dactylo et à l’ordi. Un mot comme évènement je l’écrivais évènemt… car c’est sur que ça se termine ent ! Une forme de sténo personnelle que j’avais développé pour ne pas perdre ma pensée qui courrait trop vite ! La structure et le sens des phrases étaient correctes. J’ai eu quelques 80 et plus, perdant les 10 points automatiques pour les fautes ! J’ai déjèa rempli 2 cahiers d’examen au cégep pour répondre à une question à développement. Alors fallait écrire vite…

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Je suis tout à fait d’accord avec vous et extrêmement heureuse que vous ayez publié ce texte. Écrire c’est avant tout communiquer. En tant qu’ex-enseignante au primaire, je crois que les élèves devraient, dès la première année, être encouragés à écrire pour communiquer et non seulement pour orthographier correctement.

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Je suis orthophoniste et je travaille depuis plus de trente ans avec des étudiants de tous les âges avec des troubles d’apprentissage.

Je rêve de m’asseoir avec le bureau de la ministre de l’enseignement supérieur pour leur dire qu’ils font vraiment fausse route et qu’ils doivent soit se former à qu’est vraiment Antidote et comment ça fonctionne, mais surtout d’arrêter de colporter le mythe qu’Antidote fait à la place.

J’abolirais la direction de la sanction des études au ministère de l’éducation ainsi que tout le système des codes de difficulté.

Oh et puis tant qu’à faire, table rase des programmes de formation des maîtres à l’université: je pense malheureusement que les étudiantes sortent de quatre ans d’études sans les connaissances qui leur seraient essentielles pour comprendre comment les enfants apprennent, notamment la lecture et l’écriture…. Et c’est pas de leur faute…

Mes aides mémoire pour la grammaire du français tiennent sur quatre pages. Quand je prend le pire des dysorthographiques et qu’il comprend (enfin) comment ça fonctionne le français, il prend mes aides mémoire, son eurêka, son ordi avec prédicteur et Antidote, et LÀ on commence à apprendre à écrire. Pas toujours s’enfarger dans l’orthographe de base, pas refaire à répétition les mêmes exercices structuraux et répétitifs sur les exceptions, pas continuer à compter bêtement sur la répétition et la mémoire, mais comprendre comment ça fonctionne et commencer à expérimenter comment on s’exprime à l’écrit.

Et oui, l’expression écrite, contrairement à l’époque révolue où tout écrit devait être du registre littéraire, l’expression écrite de 2021-2022 s’est ENRICHIE d’un registre conversationnel, avec ses règles propres. Donc, bjr, ça se peut! Et ce n’est ni une dégradation de l’écrit, ni un appauvrissement, c’est bel et bien l’ajout d’un registre de langue dans la modalité écrite.

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Cependant, avec la généralisation des autocorrecteurs, n’est-il pas vrai que le besoin de la réforme de l’orthographe est beaucoup réduit, car on peut toujours pencher sur l’autocorrecteur et sur d’autres systèmes de correction pour nous ramener vers la bonne orthographe ?

Maintenant quand je tape, j’évite de taper les accents parce que mon appareil les ajoute automatiquement. Par exemple, j’écris « systeme », et immédiatement le mot est remplacé par « système ». Pareillement, on peut imaginer un monde ou quand on oublie de taper les lettres grecques ou une autre irrégularité, il est automatiquement remplacé avec la forme correcte et appréciée.

Je suis en faveur de l’idée de réformer la langue, mais je pense que cet autre argument est quand même assez convaincant que les grandes réformes que vous proposez ne soient pas nécessaires.

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