Écriture inclusive : la guerre des sexes n’aura pas lieu

L’écriture inclusive, c’est beaucoup plus que l’utilisation du point médian. Elle vise à ramener le bon sens dans la langue française. 

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Il y a cinq ans encore, l’idée même qu’on puisse parler d’une femme auteure comme d’une « autrice » faisait rire. Je pense donc qu’il faut se réjouir du débat actuel pour déterminer s’il faut dire auteure ou autrice. 

C’est réjouissant parce que cela suppose que presque tout le monde accepte désormais que l’on puisse jouer avec le genre des mots. C’est ce que l’on appelle la féminisation ou l’écriture inclusive. C’est une bataille que les Québécois ont menée il y a 40 ans et qu’ils ont gagnée.

Il était d’ailleurs urgent que les Français se mettent à la page sur cette question, car cela devenait gênant, à la fin. Dans une langue qui est la plus largement enseignée dans le monde après l’anglais et qui demeure très influente, la résistance française faisait tache et déteignait forcément sur la réputation de tous les plus francophones. Mais on sent depuis l’automne dernier que l’Académie française se réconcilie avec son époque et plus largement avec la science linguistique, avec laquelle elle était en chicane depuis un siècle.

Pour ma part, je ne saurais dire ce qui est préférable entre auteure et autrice. J’ai tendance à y voir deux connotations très distinctes. « Auteure » laisse entendre une certaine égalité des genres, alors qu’« autrice » cherche à démarquer plus fortement le genre féminin. Les deux sont corrects et il appartiendra à chaque publication ou maison d’édition d’établir sa politique éditoriale en ce sens. Il est à prévoir que l’une finira bien par prévaloir sur l’autre, mais pas nécessairement non plus. 

Soyons inclusifs

Ce débat s’inscrit dans celui, plus large, de l’écriture inclusive, erronément associée au point médian (celui qui donne auteur·e ou auteur·trice). En fait, l’écriture inclusive, c’est beaucoup plus que cela puisqu’elle vise à ramener le bon sens dans la langue française. 

« Parce que le genre masculin est plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins », écrivait le grammairien Scipion Dupleix en 1651. Ce postulat faux — résumé par la formule scolaire : « le masculin l’emporte sur le féminin » — contredisait lui-même les usages des siècles précédents. Depuis, on est pris avec. 

L’écriture inclusive peut prendre plusieurs formes : féminisation, rédaction épicène, règle de majorité, règle de proximité, points médians. Passons chacun de ces procédés en revue : 

1) La féminisation des titres et fonctions, par exemple, est courante au Québec depuis quatre décennies. L’ambassadrice n’est pas la femme de l’ambassadeur, mais la personne en titre. En français « classique », une femme qui dirige une ambassade est Madame l’ambassadeur. En français québécois, on dit depuis 40 ans qu’elle est l’ambassadrice. 

La féminisation des titres et fonction n’est somme toute que superficielle, mais elle remet en question l’idée du masculin en tant que genre neutre. C’est une convention. Et il serait tout à fait acceptable d’adopter la convention inverse selon laquelle le féminin est le genre neutre. Personnellement, je rêverais de voir L’actualité sortir un 8 mars (Journée internationale des femmes) en adoptant les canons de l’écriture inclusive, y compris l’usage du féminin neutre. 

2) La « rédaction épicène », elle, fait usage de termes neutres : les droits de la personne ou les droits humains plutôt que les droits de l’Homme. Je conviens que sur un plan strictement juridique, cela peut amener des glissements de sens. Mais le refus d’évoluer avec la société amène aussi d’autres problèmes, plus graves selon moi.

Une variante de la rédaction épicène consiste à combiner les genres, par exemple « les candidats et candidates ». L’approche épicène, à l’écrit comme à l’oral, peut amener des situations ridicules si on n’y prend garde. Par exemple, « Les bleuets, je les mangerais tous et toutes » (dixit l’ex-premier ministre John Turner en parlant du fruit plutôt que des habitants du Lac-Saint-Jean, surnommés « bleuets »).

3) Autre procédé d’écriture inclusive : la « règle de majorité », qui est très courante à l’oral. Par exemple, « un chat et 300 femmes sont contentes. » Selon la règle de Dupleix, il aurait fallu dire : « Un chat et 300 femmes sont contents ». C’est d’ailleurs ce que mon correcteur orthographique me recommande, en attendant que les gars de chez Druide s’ajustent — je suis certain que les druidesses n’attendent que ça. 

Mais que faire quand il n’y a pas de majorité claire, voire égalité ? Monsieur et madame sont-elles contentes ou sont-ils contents ? (Mon correcteur devient fou.) À mon avis, vous y allez comme vous le sentez, mais vous pouvez toujours vous rabattre sur la prochaine règle. 

4) La « règle de proximité » veut que l’adjectif s’accorde avec le nom le plus proche. Par exemple, « monsieur et madame sont contentes » (le correcteur, lui, n’est pas content du tout) ou « madame et monsieur sont contents ». En prime, ce dernier exemple montre que si vous êtes contre l’écriture inclusive, la règle de proximité vous donne une porte de sortie et une apparence de galanterie. (En plus de permettre à votre correcteur orthographique de se reposer les électrons.) 

5) La cinquième technique d’écriture inclusive est celle du point médian. Elle consiste à introduire des points médians pour afficher toutes les variantes de genre d’un mot. Par exemple, parler des lecteur·rice·s de L’actualité. (Ce qui fatigue le correcteur.)

Pour ma part, je n’aime pas ce procédé qui alourdit la lecture et que personne ne sait prononcer au juste. Cela s’apparente à dire « les candidats et candidates ». C’est une chose que les Québécois/es ont essayée à leur façon il y a 30 ans avec les barres obliques et qu’ils ont délaissée. Mais encore là, je dois admettre que c’est ici une affaire de préférence et que si 300 millions de francophones finissent par aller dans ce sens, je m’y conformerai volontiers.

Le grand roman de la norme

Rien dans la nature ou la structure du français ne s’oppose à ces évolutions, qui font appel à une certaine créativité. Pour réussir l’opération « féminisation », l’OQLF a même inventé le suffixe « -eure ». 

Le français, qui donne un genre à presque tout, a le problème inverse de l’anglais, qui se veut beaucoup plus neutre. Parce qu’en français, tout est « genré » d’avance, chacun doit réaliser un arbitrage pour ne pas affirmer un genre au détriment de l’autre. La plus grande neutralité de l’anglais est souvent perçue comme plus reposante, en ce sens. Sauf qu’en anglais, il devient difficile d’affirmer un genre, puisque tout se veut plus neutre. 

Dans toutes ces controverses sur l’écriture inclusive ou sur les débats terminologiques du genre auteure/autrice, j’aimerais rappeler un fait capital : l’idée de la norme du français est une fiction. Je dirais même que c’est sans doute le plus grand roman jamais écrit.

Pour être exact, la norme est une construction sociale à laquelle nous participons tous. L’Académie française n’a pour seul pouvoir que d’émettre des opinions, tout comme l’OQLF et son pendant français, la Délégation générale à la langue française et aux langues de France. Il n’existe aucune institution qui crée la norme. Privément, quelques lexicographes, grammairiens et éditeurs ont fait un travail exemplaire, généralement présenté comme la norme par les enseignants et les employeurs, et c’est tout. C’est un tissu de conventions, constamment remis en question par les publicitaires, la radio, la télé qui ont développé leur propre norme de parole scriptée, et bien sûr le Web et les réseaux sociaux, qui compliquent le portrait en permettant à chacun de s’éditer sans filtre éditorial. 

Cela nous ramène au fait que ce qui gouverne la norme, ce ne sont ni les publicitaires, ni les éditeurs, ni les grammairiens, ni les terminologues, ni les Offices, ni les Académies. Ce qui gouverne la langue, c’est l’usage, fait de conventions et de propositions. Ce que l’on appelle LA norme, si elle existe, n’est au mieux qu’une caricature de l’usage.  

Quand bien même l’Académie française, l’OQLF, Larousse, Robert, USITO, Radio-Canada, le Vatican, l’ONU se mettaient d’accord pour affirmer qu’il faut dire autrice ou auteure ou que « madame et monsieur sont contentes (ou contents) », ça ne restera jamais que des propositions. Pour ma part, je décrète « bar ouvert » et on verra bien ce que ce sera l’usage en 2070.

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