Éducation sexuelle : la réforme inachevée

«Des cohortes d’adolescents n’ont pas reçu l’éducation à la sexualité à laquelle ils auraient eu droit», dit Francine Duquet, grande architecte de l’approche qui devait être implantée dans les écoles il y a près de dix ans. 

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Photo : Getty Images

Devrait-on parler de désir et de séduction à l’école ? Si l’approche conçue par la sexologue Francine Duquet avait été implantée dans toutes les écoles du Québec comme prévu, les enseignants le feraient depuis déjà dix ans !

«On a une vision réductrice de l’éducation à la sexualité, dit-elle. On parle de la reproduction et des infections transmissibles sexuellement en secondaire 2, mais il y a toute la dimension affective… le désir, les critères de beauté, la popularité, la pression sociale, etc. Les adolescents sont en quête de sens.»

Les parents et les éducateurs, eux, sont en quête de solutions, inquiets de l’effet des modèles sexuels présents dans les clips et dans la pornographie. Une pétition de 5 700 signatures a été déposée à l’Assemblée nationale le 18 septembre dernier pour demander l’instauration de cours d’éducation sexuelle qui aborderaient la question des stéréotypes et de l’égalité dans les relations amoureuses. Certains enseignants d’éthique parlent déjà de ces sujets en classe, mais ils n’en ont pas l’obligation.

L’actualité a rencontré Francine Duquet à son bureau du Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal.

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La pornographie est plus accessible qu’avant sur Internet. Est-ce que cela change la perception des jeunes face à la sexualité ?

Personne n’a soupçonné l’effet qu’aurait Internet sur nos vies, ni l’emprise qu’il aurait sur les jeunes. Les adolescents veulent être in et voir la dernière affaire bizarre mise en ligne.

Quand je rencontre des jeunes dans des écoles, les questions ne sont plus les mêmes qu’il y a 25 ans. Il y a encore des questions liées à une curiosité légitime, comme «les garçons ont-ils une virginité ?» ou «comment sait-on qu’on est prêt à faire l’amour ?».

Mais d’autres questions sont liées à l’univers médiatique auxquels les jeunes sont exposés. À l’occasion, des garçons de 11 ou 12 ans demandent, par exemple : «Faut-il éjaculer dans la face des filles ?», ou encore «Est-ce qu’on doit faire les trois trous la première fois ?»

Récemment, j’ai reçu une demande de la part d’infirmières scolaires qui voulaient me rencontrer. Elles sont parfois désarçonnées par les questions posées par les jeunes et veulent savoir comment y répondre.

Que faudrait-il dire aux jeunes au sujet de la porno ? 

On peut leur expliquer pourquoi, comme société, nous avons décidé qu’il valait mieux avoir 18 ans pour regarder ça : il faut suffisamment de maturité pour avoir du recul. La porno, c’est du spectacle. Tout est exagéré : la durée de la relation, la grosseur du sexe, les cris… et il y toujours bien du monde !

Avoir une relation sexuelle, ce n’est pas une acrobatie génitale. C’est d’abord être en relation avec l’autre, avec son histoire, son désir, sa pudeur, ses limites, qui il ou elle est. Quand on dit ça aux jeunes, ça fait écho chez eux. Pour contrer le message de la porno, il faut parler de sexualité de façon positive, parler de relations amoureuses et de séduction, et faire réfléchir les jeunes là-dessus.

On peut aborder avec eux la question du désir — qui se nourrit de l’attente — et du plaisir, un mélange de sensualité, de confiance et d’humour. Dans la porno, tout le monde aime tout faire et en veut toujours plus. Alors que dans la réalité, surtout les toutes premières fois, la gêne et la maladresse sont incontournables.

Mon équipe et moi avons conçu les outils didactiques Oser être soi-même pour aborder ces questions avec des élèves du secondaire. Nous en préparons d’autres destinés aux élèves de la fin du primaire, car nous avons des demandes du personnel scolaire.

Les cours de formation personnelle et sociale (FPS) abordaient la question des relations interpersonnelles et la sexualité. Dommage qu’ils aient été abolis il y a 10 ans !

Les cours de FPS ont été retirés de l’horaire car ils avaient besoin d’une sérieuse mise à jour. C’était très inégal, selon l’enseignant qui les donnait ; certains se contentaient de faire venir l’infirmière pour qu’elle parle de prévention des maladies transmissibles sexuellement. [NDLR : le ministère de l’Éducation a aussi aboli les cours de FPS pour accorder plus de place aux matières de base, comme le français].

Dans le cadre de la réforme de l’éducation, le ministère a voulu repenser l’éducation sexuelle autrement. L’esprit, c’était que tout le personnel de l’école travaille ensemble, que cela ne repose plus sur les compétences d’une seule personne.

Quand tout le monde peut le faire, parfois, personne ne le fait…

C’est ce qui a été véhiculé dans les médias au sujet de la réforme, et c’est dommage, car j’ai vu des écoles où il se fait des choses extraordinaires. Un professeur d’anglais a, par exemple, demandé à ses élèves de choisir des publicités et de les modifier pour offrir un contre-message aux stéréotypes sexuels. Ils en ont ensuite discuté avec leur enseignant d’éthique.

Quand on réussit à appliquer cette approche, on a vraiment une force de frappe intéressante. C’est ça qu’il faut qu’on réalise !

L’idée, ce n’était pas que tous les membres du personnel interviennent, car ils ne se sentent pas tous à l’aise pour le faire. C’était plutôt que certains soient davantage ciblés pour ce mandat (par exemple, les enseignants de science et d’éthique et les infirmières scolaires), mais que le reste du personnel se sente aussi concerné, pour intervenir dans la cafétéria ou dans la salle des casiers s’ils sont témoins d’insultes à connotation sexuelle.

Pour ça, il faut mobiliser les enseignants, les former et leur donner du temps pour travailler ensemble.

Est-ce que cela a été fait ? 

Dans certains milieux, oui ; dans d’autres, non. C’était un changement de paradigme, ça prend dix ans. Mais les dix ans se sont écoulés, et on ne peut pas dire qu’on est arrivé au résultat voulu.

Il y a des cohortes d’adolescents qui n’ont pas reçu l’éducation à la sexualité à laquelle ils auraient eu droit.

En 2003, j’ai conçu un «cadre de référence», soit un document qui identifiait les préoccupations des adolescents et les rattachaient au programme de l’école québécoise. Ce document a été distribué dans toutes les écoles primaires et secondaires de la province.

Il aurait tout de suite fallu passer à l’étape suivante, qui était d’offrir davantage de soutien aux enseignants, de la formation, de l’accompagnement. Mais les conditions d’implantation de cette démarche n’ont pas été idéales, disons.

Le Ministère devait aussi établir les apprentissages obligatoires, c’est-à-dire la matière qui doit être enseignée aux élèves chaque année, du primaire à la fin du secondaire. Ces apprentissages obligatoires ont été demandés, on les attend.

Au point où l’on en est, seriez-vous en faveur d’un retour à des cours d’éducation à la sexualité en bonne et due forme, comme le demande la pétition récemment déposée à l’Assemblée nationale ?

Les gens veulent revenir à l’ancienne formule avec un seul prof, parce qu’ils ont le sentiment qu’il ne se fait plus rien dans les écoles. Mais c’est faux. D’ailleurs, je ne suis pas en train de taper sur le gouvernement en disant qu’il ne se fait rien.

Mais ce dont je rêve, c’est d’au moins un ou une sexologue par commission scolaire — ou même un par école secondaire ! — qui puisse travailler en équipe avec le personnel scolaire.

Je rêve du jour où l’on assistera à une réelle culture de l’éducation à la sexualité. Que l’on réalise que c’est non seulement incontournable, mais essentiel au bon développement des enfants et des ados.

* * *

Que se fait-il à l’école présentement ?

Les élèves québécois entendent tous parler de l’aspect biologique de la sexualité — notamment des maladies transmissibles sexuellement — dans leur cours de Science et technologie de secondaire 2.

Pour le reste, les écoles choisissent de donner ou pas les contenus suggérés par le ministère de l’Éducation au sujet des stéréotypes sexuels, des rapports égalitaires, de la vie affective et amoureuse, de l’image corporelle et d’autres thèmes liés à la sexualité.

Selon un bilan effectué en 2013 par le Ministère, 62 % des écoles secondaires offrent une éducation sexuelle digne de ce nom, portant sur au moins quatre de ces grands thèmes.

En entrevue au journal Le Soleil en début d’année scolaire, le ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, a confirmé que ses fonctionnaires déterminaient présentement les apprentissages obligatoires demandés par le milieu de l’éducation. Ils doivent en dresser la liste et établir le nombre d’heures qui y sera consacré.

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Pourquoi serait-ce la responsabilité de l’état à faire l’éducation sexuelle de nos enfants?

Notre système a déjà beaucoup de difficulté à diplômer nos jeunes, laissez don faire le reste et concentrez-vous don sur ce qui est essentiel. Pas besoin de lologues pour me dire comment éduquer mes enfants.

Quand ont est ado et qu’on as des questions sur la sexualité et les relations sexuels, les dernières personnes avec qui ont veux en parler c’est ses parents! Vous pouvez leurs enseigner la base, mais ils risques fort de ne pas vous poser les questions ’embarrassantes’.

Pis tu vas-tu éduquer convenablement tes enfants? Tu vas être proactif ou tu vas laisser ça sur le dos de l’école et de l’internet ? Qui nous dit quelles valeurs tu vas transmettre à tes enfants ?

L’école, c’est fait pour éduquer. Si tu ne veux pas que l’école donne une éducation à tes enfants, t’es mal barré.

En quoi ça vous regarde? Mais surtout en quoi ça regarde les fonfons de l’état? C’est MA responsabilité en tant que parent d’inculquer les valeurs qui me sont chères. L’état ne sert qu’à l’endoctrinement d’une idéologie prémâchée. Particulièrement en ce qui a trait à la sexualité et aux religions par exemple.

Non merci!

Dans mes souvenirs, la sexualité à toujours été tabou chez moi, quand j’étais enfant et adolescente et que je posais ce genre de questions à ma mère elle avait de la difficulté à me répondre, était mal à l’aise et restait vague. Je me suis finalement informée à l’école et sur internet sur des sites d’information. Le gouvernement doit intervenir que ce soit auprès des parents et des enfants. On fini par se rendre compte que c’est beaucoup plus simple d’intervenir auprès des enfants à travers l’école qu’auprès des parents éparpiller partout et qui ne prendront pas le temps d’écouter.

La réforme a non seulement fait disparaitre le FPS , elle a réduit le nombre de cours d’art et en plus elle a inventé le fameux discours de l’École orientante ….ON ne donne plus de formation spécifique en ses matières , on la partage entre tous les intervenents ! Finalement, on en arrive à une ituation où plus personne n’en parle,faute de temps, faute d’habileté le faire, il y a des lieux pour chaque apprentrissage: le FPS était un moment privilégié où les jeunes pouvaient enfin poser les questions qui les chicotaient ! 62 % des écoles le font : foutaise , ce sont des chiffres trafiqué par les CS , c’est comme l’école orientante, une école qui fait 3 activités dans l’année atteint son objectif ! Ce n’est pas pcq des jeunes on visité le salon des carrières régionale à la sauvette, que l’équivalent de 35 heures de cours (autrefois information carrière) a été remplacé! Statistiques!!!

Heureusement, il existe des organismes communautaires qui pallient au système scolaire afin d’informer les jeunes sur la sexualité saine et responsable. Nous avons un très beau projet dans le nord de Montréal avec une sexologue à l’organisme Rap Jeunesse. Elle peut ainsi faire des tournées de classe dans les écoles secondaires et dans les maisons de jeunes. On peut dire merci à l’ouverture des directions d’écoles et de professeurs qui utilisent des thématiques à inclure dans leur contenu tel que l’hypersexualisation, etc. Le travail de partenariat avec les infirmières scolaires du CSSS est aussi un belle exemple de complémentarité dans le milieu.
Malheureusement, ce type de projet est toujours menacer de coupure budgétaire et est réaliser grace à un montage financier entre différentes organisations et quartiers. Vive la concertation!

Que ce soit pour l’éducation sexuelle ou pour l’instruction (oublions l’éducation) j’ai été très privilégié de fréquenter un collège non mixte pour la période comprise entre mes 12 à 18 ans.
Revenons à cette formule, avec beaucoup plur de profs pour les garçons et le décrochage
va chuter de 50%

Notre organisme communautaire constate un réel besoin de favoriser l’autonomisation face à la santé reproductive, par une meilleure connaissance du cycle féminin et de la fertilité masculine. Comprendre ce qui se passe dans le corps naturellement, comprendre ce qui se passe dans le corps avec la contraception hormonale, savoir qu’il existe des options naturelles pour soulager le syndrôme prémenstruel, savoir qu’il existe une alternative naturelle efficace à la contraception. La méthode sympto-thermique peut être un outil utile, d’abord juste pour découvrir son corps et se prendre en main, dans une approche féministe et écologique. Des ateliers de formation sont offertes dans plusieurs régions du Québec, et même à distance, par Seréna Québec.