Élèves cherchent profs… désespérément !

Face à la pénurie d’enseignants, les centres de services scolaires en sont réduits à élaborer des stratégies « bouche-trous » qui risquent à terme de causer plus de problèmes que d’en régler, dit Henri Boudreault, vice-doyen aux études à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM.

Photo : D.R.

Pendant des années, le ministère de l’Éducation a vécu dans le déni des cohortes de l’immigration venues gonfler la population des classes au primaire et au secondaire, explique Henri Boudreault, vice-doyen aux études à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM. Et le manque d’enseignants que cela a entraîné, plus systémique que conjoncturel, n’est pas près de se résorber.

Environ 5 % des 9 500 enseignants du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) ont obtenu une exemption médicale et ne se sont pas présentés à la rentrée, mais cette pénurie est un vieux problème, n’est-ce pas ?

La pénurie est sérieuse depuis 2018 à Montréal et elle touche les trois centres de services scolaires (CSS) de la métropole : de Montréal, Marguerite-Bourgeoys et de la Pointe-de-l’Île. Le Ministère niait le fait qu’il y avait une pénurie, mais en 2019, le CSS Marguerite-Bourgeoys a dû accueillir 2 000 élèves de plus que prévu et se débrouiller pour trouver le personnel enseignant.

Un centre de services scolaire comme celui de Montréal a besoin d’une réserve d’environ 300 personnes disponibles pour assurer la suppléance et les remplacements, et combler les besoins causés par les absences normales, les congés de maladie et de maternité et les formations. Or, les CSS de l’île n’ont plus aucun nom dans leurs réserves de suppléance. Il n’y a plus aucun curriculum vitæ dans les tiroirs. Tout le monde a un poste. On a même dû embaucher 1 000 personnes supplémentaires à qui on a donné une « tolérance d’engagement » pour la durée de la pénurie. Les tolérances d’engagement sont accordées à des gens qui n’ont pas une formation d’enseignant. Ça peut être des agents immobiliers, des doctorants en biologie, des mères de famille. Elles sont renouvelables pendant 10 ans.

À qui la faute de ces pénuries ?

On blâme souvent la gestion des CSS de l’île, en particulier celui de Montréal, mais ils se battent avec le Ministère pour lui faire comprendre que l’immigration est un facteur qui a un effet majeur sur les admissions à Montréal, et donc la demande de personnel. Le problème est que le Ministère réalisait ses prévisions de la demande uniquement sur la base de la natalité. Ça faisait des années qu’on disait que ça n’avait pas d’allure, surtout pour Montréal. Le Ministère a fini par reconnaître la pénurie au primaire, mais la vague monte au secondaire. Ce problème du nombre d’élèves s’est ajouté à celui du manque d’attractivité de Montréal pour les enseignants qui vivent en banlieue et qui préfèrent enseigner là-bas.

Quelles solutions sont mises en place ?

Il manque tellement d’enseignants que les conseillers pédagogiques et même les directeurs doivent aller en classe. Actuellement, on mise beaucoup sur la tolérance d’engagement, qui devrait être une mesure d’exception, mais qui touche plus de 1 000 personnes à Montréal. Elle permet de répondre à cette priorité des directions des ressources humaines des CSS : placer un adulte dans les classes, même si c’est un adulte qui n’a qu’un diplôme collégial.

Aussi, nos étudiants en éducation, qui vont faire une suppléance, par exemple, se font donner des autorisations provisoires d’enseigner. Comme nos étudiants sont très sollicités, ils sont de plus en plus nombreux à faire leur baccalauréat en cinq, six, sept ans au lieu de quatre. Et les CSS leur mettent de la pression. On leur dit : « Si tu ne fais pas de suppléance, tu seras exclu de nos listes quand tu chercheras un emploi. »

Ce sont des solutions bouche-trous qui créent d’autres problèmes. La convention collective dit que les étudiants en stage (non rémunérés) ne font pas de suppléance, mais un étudiant peut être suppléant (et donc rémunéré) à condition de ne pas être stagiaire. On se retrouve avec des situations aberrantes où des étudiants font leur stage avec un suppléant qui est un étudiant de première année !

Comment former des étudiants à qui on demande de travailler à temps plein ?

À l’UQAM, nous avons décidé d’offrir un bac à temps partiel en septembre. C’est un programme que nous avons dû concevoir très vite, en une année. D’ici trois ans, la majorité de nos étudiants seront sur cette voie.

Nous devons faire en sorte que ceux qui entrent dans l’enseignement se qualifient pour la titularisation. Pour avoir le brevet d’enseignant, il faut quatre ans d’études en éducation au niveau du baccalauréat — ou une maîtrise qualifiante de 60 crédits [NDLR : environ deux ans] pour ceux qui arrivent avec un autre baccalauréat et qui veulent enseigner une discipline au secondaire.

Le défi de la formation est d’éviter ce qui s’est passé dans les CHSLD. On a dû former d’urgence, en trois mois, 10 000 préposés aux bénéficiaires. Cette nouvelle formation au rabais, c’est une deuxième formation concurrente pour une même job. Ça va provoquer des problèmes de relations de travail sur plusieurs années.

Ce problème d’enseignants non qualifiés représente un risque dans les CSS francophones, surtout si la pénurie continue de se creuser. La convention collective des écoles anglophones prévoit des statuts différents pour les enseignants et les aides-enseignants. Le statut d’aide-enseignant n’existe pas dans les conventions collectives des écoles francophones. À mon avis, ça ne serait pas souhaitable d’y avoir recours. Certes, ça constituerait un attrait parce que c’est une solution rapide. Mais nous devons viser à ce que tous nos enseignants soient qualifiés.

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