Elle fait trembler Facebook

« Voir circuler dans Internet vos photos de folles sorties dans les bars, c’est moins drôle à 30 ans qu’à 19 », met en garde Jennifer Stoddart. La commissaire fédérale fait campagne pour le droit à l’oubli.

Elle fait trembler Facebook
Photo : C. Rowe

Un minuscule bureau sans fenêtre où ronronnent une poignée d’ordinateurs branchés sur Internet… C’est d’ici, dans une tour de bureaux d’Ottawa, que des fonctionnaires du Commissariat à la protection de la vie privée « espionnent » Facebook. « Ce petit laboratoire nous permet de tester les services lancés par les réseaux sociaux », explique Jennifer Stoddart.

Depuis trois ans, l’énergique commissaire de 62 ans travaille sans relâche afin de freiner l’appé­tit insatiable de Facebook pour les données personnelles de ses membres. En 2009, elle a sévèrement blâmé le site et l’a contraint à modifier ses politiques de confidentialité pour l’ensemble de ses centaines de millions d’utilisateurs à l’échelle de la planète.

Cet affrontement entre une obscure fonctionnaire canadienne et un géant du Web a eu des échos un peu partout dans le monde. Dans la presse étrangère, on a comparé sa lutte à celle de David contre Goliath.

« Il y a des limites à la cueillette et à l’utilisation de renseignements personnels sans le consentement des gens », dit d’une voix douce mais ferme Jennifer Stoddart, qui a été directrice de la Commission d’accès à l’information du Québec de 2000 à 2003. « Les membres des réseaux sociaux ont le droit de rester maîtres de la diffusion de leurs données. Mais personne n’avait jamais osé dire ça à Facebook. »

L’actualité a rencontré la commissaire à son bureau, à Ottawa.

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Avez-vous le sentiment d’avoir réussi à faire plier le géant Facebook ?

Je ne dirais pas ça. Les entreprises comme Facebook sont extrêmement résilientes. Quand un organisme comme le nôtre leur demande de modifier des pratiques, elles rebondissent en lançant d’autres services. C’est toujours à recommencer !

Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, dit que les mœurs ont changé et que les jeunes veulent communiquer leurs données personnelles. Ne menez-vous pas une bataille d’arrière-garde ?

Facebook a amassé une fortune colossale en exploitant les renseignements personnels de ses clients. Je ne m’étonne donc pas que ses dirigeants disent que la vie privée est morte ou dépassée. C’est dans leur intérêt ! Comment mieux faire la promotion de leurs produits ? Le problème, c’est qu’une bonne partie des membres des réseaux sociaux sont à une étape de leur vie où ils veulent surtout s’affirmer, se faire connaître, construire leur identité sociale. Or, ils risquent un jour de regretter d’avoir mis en ligne certains rensei­gnements. Voir circuler des photos de vos folles sorties dans les bars, c’est moins drôle à 30 ans qu’à 19…

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Y a-t-il un droit à la réputation dans Internet ?

En France et dans les pays de droit civil, on évoque de plus en plus le « droit à l’oubli », principe peu reconnu dans la common law, qui domine en Amérique du Nord. Ce principe est cité dans la jurisprudence québécoise et reconnu dans le droit civil. C’est un peu comme le pardon dans le droit canadien : si vous avez commis un crime et que vous avez purgé votre peine de prison, vous avez payé votre dette à la société. Vous avez le droit de recommencer à neuf et vous pouvez demander que votre dossier criminel soit effacé. Or, il n’y a pas d’équivalent dans Internet, où vos actions peuvent vous hanter longtemps… Dans notre première enquête sur Facebook, nous avons découvert que les membres qui désiraient retirer leur compte de ce réseau social n’y parvenaient jamais réellement. L’information sur eux restait stockée dans diverses bases de données sur des serveurs de Facebook.

Le droit à l’oubli, c’est celui de choisir ce que vous voulez mettre en ligne et d’exiger qu’on efface vos renseignements personnels. Le problème, c’est que vous n’avez pas les moyens d’empêcher quelqu’un – un de vos amis Facebook, par exemple – de copier vos données sur son propre compte ou dans son ordinateur. C’est pourquoi nous sommes très vulnérables sur les réseaux sociaux.

Avez-vous parfois l’impression de prêcher dans le désert ?

Non, on sent au contraire un grand intérêt. La fréquentation de notre site Web n’a jamais été aussi élevée, nous recevons des centaines d’invitations à donner des conférences partout au pays.

Ce n’est pas qu’on ne veut pas nous entendre, c’est que les sites de réseautage sont très séduisants. Les gens savent qu’ils devraient se préoccuper de leur vie privée, mais ça demande beaucoup de patience pour lire et comprendre les politiques de confidentialité de ces sites. C’est d’ailleurs un de nos reproches : les sites de réseautage sont toujours en train de les modifier ; il faut être très alerte.

Quels rapports entretenez-vous avec les dirigeants de Facebook ?

Ils ne nous prenaient pas vraiment au sérieux jusqu’à ce qu’on leur envoie un rapport préliminaire de notre première enquête, en 2009. En catastrophe, ils ont embauché une avocate canadienne très ferrée. Et depuis, ils se sont adjoint les services d’un cabinet d’avocats bien connu à Ottawa. Ils ont compris que nous étions là pour de bon.

Pourquoi vous êtes-vous aussi frottée à Google ?

En 2009, des équipes de Google se déplaçaient partout aux États-Unis pour mettre au point le service Street View. [NDLR : Ce service de Google Map permet de se promener virtuellement dans les rues des grandes villes de plusieurs pays en profitant d’une vue à 360?.] Elles s’apprêtaient à faire de même au Canada. Mais ici, on ne peut pas photographier tout le monde dans la rue et utiliser leur image à des fins commerciales sans leur consentement. Google a finalement accepté de brouiller les visages et a créé un mécanisme pour enlever les photos de ceux qui en faisaient la demande. Mais jamais les dirigeants de Google ne l’auraient fait si nous n’étions pas intervenus.

Les normes américaines disent, en gros, que tout ce qui peut être vu publiquement est de nature publique. Au Canada, nous avons adopté les normes de l’Europe continentale, plus respectueuses de la vie privée. C’est un choc de culture pour les entreprises américaines lorsqu’elles se rendent compte qu’il existe des normes différentes en dehors des États-Unis et que celles-ci influencent le type de produits qu’elles peuvent lancer en ligne, où les barrières entre les pays sont floues.

D’où l’importance de s’allier avec d’autres pays pour surveiller les géants américains des réseaux sociaux et des moteurs de recherche ?

Oui. Nous sommes environ 75 commissaires dans le monde qui avons la mission de réglementer l’échange de données personnelles. J’ai des discussions régulières avec plusieurs homologues, en particulier dans les pays européens, puisque le Canada a adopté les mêmes règles que l’Europe. Le commissaire irlandais à la protection de la vie privée mène actuellement une enquête sur Facebook ; on a bien hâte de voir ses conclusions !

Qu’est-ce qui a le plus changé depuis 10 ans en matière de protection de la vie privée ?

L’éclosion d’Internet et des réseaux sociaux, bien sûr, mais aussi celle des technologies de surveil­lance. Avant les attentats du 11 septembre 2001, ces technologies existaient surtout sous forme de pro­jets, elles semblaient futuristes. Les attaques terro­ristes leur ont donné un marché direct, une légiti­mité. Des formes de surveillance de plus en plus perfectionnées sont devenues des réalités de sécurité nationale. Certaines de ces technologies ont donné naissance à des adaptations commerciales, comme le logiciel de reconnaissance faciale sur Facebook.

Vous vous êtes récemment inquiétée publiquement d’un projet de loi du gouvernement conservateur sur l’« accès légal ». De quoi s’agit-il ?

Le gouvernement voudrait forcer les fournisseurs de services Internet à mettre en place des mécanismes pour permettre à la police d’intercepter les courriels de certains suspects. À première vue, on pourrait penser que ce serait utile pour lutter, par exemple, contre la cybercriminalité ou la pornographie juvénile. Le problème, c’est que ça créerait une brèche importante dans le système de protection des droits et libertés. Nous sommes un pays démocratique ; la police ne peut pas soudainement débarquer chez vous et saisir votre correspondance ou lire vos courriels sans avoir de mandat. Mais elle prétend qu’il est parfois trop long et trop difficile d’en obtenir un. À mon avis, on ne peut tout simplement pas permettre aux autorités de telles incursions dans la vie privée des gens sans encadrement. Il faut s’assurer que le pouvoir exécutif ne commet pas d’excès.

Avez-vous un compte Facebook ?

Non. Dans mon cas, je considère que ce serait un risque professionnel…

À vous écouter, il faudrait constamment se méfier des technologies de l’information. Votre vision n’est-elle pas un peu trop sombre ?

Il y a des aspects fort positifs à ces technologies qui m’empêchent de tirer des conclusions apocalyptiques. Il faut composer avec elles, c’est un des apanages de la race humaine qui nous distinguent des animaux. Elles rapprochent les gens et permettent un dialogue entre les cultures. Notre vie est beaucoup plus confortable que celle des générations antérieures. Aimerait-on vivre comme il y a 100 ans, avec des maux de dents et une espérance de vie réduite ? Bien sûr que non. Mais la capacité de garder la haute main sur la diffusion de son image en public est une valeur très prisée dans les sociétés occidentales. Ça pose un défi de penser que ça sera de moins en moins possible.

Dieu merci, une bonne partie de la vie des gens de ma génération n’a pas été documentée dans Internet. Mais je me préoccupe souvent des jeunes qui ont 20 ans aujourd’hui. On ne peut pas vivre toute sa vie en public, selon moi. Si on le fait, ça ne peut qu’avoir des effets sur le comportement. Sur ce qu’on ose exprimer. Avoir un dossier permanent de tout ce qu’on fait, à tout âge, comme le propose le nouveau service Timeline [ligne du temps], de Facebook, c’est très inquiétant.

 

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