Éloge du syndrome de l’imposteur

Ne pas savoir qu’on ne sait rien fait peut-être de nous des gens confiants, mais parfois aussi des idiots bien utiles à ceux qui en savent trop. 

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

Il y a des jours (tous les jours, en fait) où je me dis que trop peu de gens souffrent du syndrome de l’imposteur. C’est probablement parce que je passe trop de temps sur les réseaux sociaux, où le doute est une denrée rare.

Des réseaux sociaux qui nous offrent une version caricaturale du monde, à laquelle les observateurs de la société postmoderne comme moi accordent beaucoup d’attention. Leur influence est telle que nous ne pouvons pas vraiment faire autrement que d’en tenir compte.

La vivacité restreinte de mon cerveau me contraint à tellement réfléchir avant de parler que je finis la plupart du temps par ne rien dire. Ce n’est pas toujours par choix que je ne m’exprime pas, mais parce que je suis limité au chapitre de la répartie. Je suis donc fasciné par la rapidité avec laquelle les gens arrivent à se forger une opinion sur le sujet du moment. Vous me direz que c’est en forgeant des opinions que l’on devient forgeron d’opinions, mais je n’y aspire pas tant que ça. La forge tourne déjà à plein régime.

On le voit bien avec la guerre en Ukraine. Les experts de la Russie postcommuniste se sont multipliés. Des personnes qui ne savaient pas faire la différence entre le Bélarus et la Biélorussie (c’est un piège, il s’agit du même pays, je vous ai bien eus) il y a à peine une semaine sont maintenant capables de juger de la situation après avoir regardé une vidéo de 48 secondes où des gens qui parlent un langage qu’elles ne comprennent pas témoignent de leur détresse devant un tank, le tout sous-titré dans une langue qui utilise l’alphabet cyrillique. Comme disent les Russes : caramba !

Bien sûr, ces personnes ne sont pas mal intentionnées et on ne peut leur reprocher de s’intéresser à un sujet d’actualité et de vouloir l’approfondir. Je suis moi-même géostratège de salon en dilettante. Mais se prendre pour Charles-Philippe David et commenter des contenus qui n’ont pas été vérifiés est risqué. Peut-être que la vidéo de 48 secondes que l’on croyait produite par un journaliste citoyen de Donetsk était en fait tirée d’une parade militaire à Vladivostok en 2018. Mais vos 34, 2 871 ou 72 489 abonnés vous auront fait confiance et se retrouvent devant un portrait de la réalité qui n’est qu’illusion.

On l’a bien vu avec la pandémie qui a mis au monde un nombre impressionnant d’épidémiologistes amateurs. Je me suis moi-même découvert une passion pour le taux de reproduction (Rt) des coronavirus. Je n’ai toutefois jamais été suffisamment confiant pour oser me prononcer sur la marche à suivre afin de les éradiquer. Tout au long de cette pandémie d’ailleurs, pas mal tout le monde a dit une chose et son contraire. « Tu pensais que c’tait ça que c’tait, mais c’tait pas ça que c’tait », comme chantait Alaclair Ensemble (ça me fait me sentir jeune de citer des rappeurs). Tout le monde s’est trompé, sauf peut-être les charlatans de l’information qui maintiennent leur opinion, peu importe les preuves qui démontent leur argumentaire. Au moins, la stabilité de leur certitude est rassurante. 

J’ai fait (à mon corps défendant) assez de cours de méthodes quantitatives et qualitatives pour reconnaître qu’il me manque beaucoup de tenants et plusieurs aboutissants pour bien analyser la situation. J’ai quelques certitudes quant à mon incompétence : je ne suis pas capable d’évaluer si le Plexiglas est un bon outil pour combattre un virus qui se propage par aérosols, je ne me sens pas en mesure de déterminer si un vermifuge pour les chevaux peut traiter une maladie respiratoire, et je ne saurais pas choisir un parfum qui plaira à ma conjointe de fait. Dans les trois cas, je crois avoir une bonne idée de la réponse, mais je n’oserais pas me prononcer avec fermeté.

Comprendre une étude scientifique ne se fait pas en criant ciseau comme du beurre dans la poêle. Il y a des tonnes de questions à se poser : a-t-elle été révisée par les pairs, quelle est la taille de l’échantillon, comment est-elle financée ? Mais devant l’occasion d’un titre racoleur du genre « Manger un sac de chips par jour pourrait vous éviter de devenir chauve », certains médias ne se formalisent pas toujours de ces questions. 

Récemment, certains ont fait leurs choux gras d’une étude concluant que les confinements avaient réduit la mortalité liée à la COVID de seulement 0,2 %. Or, comme l’a expliqué le professeur Peter R. Hansen de l’Université de Caroline du Nord, on parle ici d’une méta-étude (une étude basée sur plusieurs études sur un sujet) qui a analysé 18 590 recherches. De ces 18 590 recherches, les auteurs ont retranché toutes celles qui n’étaient pas pertinentes ou qui étaient redondantes (selon eux), pour n’en conserver que… 34. Puis, pour toutes sortes de raisons, ils en ont éliminé 10 autres. Puis 17 autres. Et sur les 7 études restantes, ils ont appliqué une pondération pour le moins créative avant de publier leurs résultats dans une revue douteuse. Bref, « c’est compliqué », comme dirait de sa relation avec le beau Steeve votre cousine Karine, sur Facebook.

Pendant que des gens qui n’ont aucune compétence en la matière citent ce genre d’études à qui mieux mieux et nous offrent leur savoir sur un plateau d’argent, les vrais experts n’osent pas toujours se prononcer. Ils savent qu’ils ne savent pas tout. C’est le fameux effet Dunning-Kruger, théorisé par deux messieurs qui s’appelaient, sûrement un hasard, Dunning et Kruger. Les personnes non qualifiées ne reconnaissent pas leur incompétence et les personnes qualifiées ont tendance à sous-estimer leur compétence, ont-ils expliqué.

Charles Bukowski avait dit avant eux que « le problème du monde, c’est que les gens intelligents sont remplis de doutes alors que les personnes stupides sont pleines de confiance ». Mais je ne suis pas sûr que de citer un poète serve ici mon propos. Surtout que je parle sans connaissance de cause parce que tout ce que je sais de Bukowski, c’est qu’il était un gros buveur.

Ça ne veut pas dire que les gens sont idiots, mais qu’ils ne reconnaissent pas toujours les limites de leurs connaissances. Comme disait l’astrophysicien Stephen Hawking, « le pire ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de la connaissance » (oui, je collectionne les citations sur l’ignorance). C’est lorsque l’on pense connaître la vérité qu’il y a un danger.

De là cet appel à embrasser le syndrome de l’imposteur dans sa version atténuée. Juste pour aborder l’actualité avec un peu moins de certitude. Que voulez-vous, ce n’est pas tout le monde qui a la chance, comme moi, d’être un peu lent du cortex.

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Merci pour cet article, je partage tellement votre avis qui me rappelle une expression assez populaire ici en France : « La culture, c’est comme la confiture : moins on en a, plus on l’étale ».

Peut-être, mais le gros bon sens (GBS) et l’expérience nous donne un gros indice que ça pourrait exister!

Très bonne idée d’avoir invité Olivier Niquet comme chroniqueur. Je n’ai pas toujours le temps ou le goût d’écouter « la soirée est encore jeune », mais j’aime les propos de Niquet.

Depuis le début des temps, on donne la parole aux quidams. Le problème, c’est que de nos jours, n’importe qui peut devenir un quidam.

C’est normal car plus on apprend des choses, plus on se rend compte qu’on ne sait rien. L’ampleur des connaissances est telle qu’à un moment donné, quand on s’en rend compte, ça devient un peu terrifiant puisque comme c’est si vaste, ça veut dire que la grande majorité d’entre nous, moi compris, ne savons pas grand chose.

Prenez les gens qui nous gouvernent… Un quidam se présente aux élections sans avoir aucune notion de gestion gouvernementale mais a une belle gueule et est élu et prend des décisions au nom de nous tous alors que nous savons que ledit ministre ou premier ministre ne sait pas qu’il ne sait rien. Ça s’appelle la démocratie et on est prêt à mourir pour elle mais qui parmi nous peut vraiment dire ce qu’est la véritable démocratie? Ou la justice! Il semblerait que nous sommes tous des experts en justice mais que le système que nous avons est à l’image de notre ignorance et commet souvent des erreurs impardonnables.

Autre exemple: nous avons un président ukrainien, M. Zelinski, qui est comédien de profession et qui se fait accuser d’être un nazi par un potentat voisin alors que ses grands parents juifs sont morts dans les chambres à gaz d’un autre dictateur, Hitler. Il fait preuve d’un courage exemplaire face à l’envahisseur mais je suis convaincu qu’il sait qu’il ne sait rien et qu’il n’a aucune idée où cela va le mener, lui et son pays. Si je me trompe et qu’il ne s’en rend pas compte, alors il risque d’avoir une grosse surprise!

Sur le fond la description du comportement des commentateurs d’actualité est excellente.

Sur la forme, les digressions humoristiques sont trop nombreuses pour mon goût. Que voulez vous, avec l’âge je suis plus facilement distrait.