Embâcles linguistiques

Tumultueux printemps linguistique que celui-ci. La consultation publique de six semaines sur le projet de loi 14, qui vise à mieux protéger la langue française, s’annonce la plus explosive du règne Marois.

Photo: Jacques Boissinot / La Presse Canadienne
Photo: Jacques Boissinot / La Presse Canadienne

Les 94 articles de ce projet de loi — qui touche la Charte de la langue française (pour modifier le statut de villes bilingues), des lois sur le travail (pour franciser les entreprises comptant entre 26 et 49 employés), l’immigration, les services de garde et le monde de l’éducation (pour lier l’obtention d’un diplôme, même d’une école anglaise, à la connaissance du français) — sont autant de blocs de glace dans un bien étroit détroit. Embâcles en vue.

La ministre Diane De Courcy aura besoin de toute sa diplomatie pour mener à bon port quelques-uns de ces articles. La démarche est périlleuse. Elle éveille des émotions intenses chez les francophones comme chez les anglophones.

La minorité anglophone n’est plus ce qu’elle était il y a 35 ans, lors de l’adoption de la loi 101. Ses écoles se sont dépeuplées. Ses familles se sont dispersées, des enfants maîtrisant mal le français ayant trouvé des emplois ailleurs au Canada. La communauté craint de disparaître si on impose de nouvelles contraintes.

Les prochaines semaines permettront aux Québécois de découvrir à quelle enseigne loge la Coalition Avenir Québec en matière de protection de la langue. Les libéraux ayant annoncé qu’ils voteront contre le projet de loi, seuls les caquistes peuvent aider le gouvernement à faire adopter sa loi. Les anglophones font une cour assidue à la CAQ. Consciente de l’importance du sujet pour son électorat, cette formation ne peut tout rejeter en bloc. Intense marchandage politique en perspective.

Le statut de villes bilingues — Québec veut le retirer là où moins de 50 % des résidants ont l’anglais comme langue maternelle — risque fort de servir de monnaie d’échange. La CAQ préfère laisser le choix aux conseils municipaux. Comme elle veut que les enfants de militaires puissent continuer d’étudier en anglais. Le gouvernement pourrait céder si les caquistes appuient sa disposition sur la francisation des entreprises ayant entre 26 et 49 employés.

Lors de l’adoption de la loi 101, 80 municipalités ont obtenu un statut bilingue, qui leur permet d’offrir des services en anglais. Dans la moitié d’entre elles, l’anglais n’est plus la langue maternelle que d’une fraction de la population. Convenons que retirer ce statut à certaines n’est pas la mesure la plus urgente et qu’elle heurte inutilement les anglophones.

Au-delà du marchandage, le projet de loi 14 force les francophones à s’interroger sur la place de l’anglais dans leur vie.

Pour prospérer dans le monde, ils doivent apprendre l’anglais, et d’autres langues s’ils le peuvent. Nul ne le niera. Reste à trouver un équilibre entre ce bilinguisme nécessaire pour interagir avec le monde extérieur et la préservation du français sur le territoire. Équilibre qui réside dans un subtil mélange de lois contraignantes, de programmes incitatifs et de détermination personnelle.

Vivre en Amérique, au cœur d’une culture anglo-américaine, ne sera jamais facile. (Vous avez dit paywall ? facebooker ?) Les francophones ont plus que jamais besoin d’un Office de la langue française pour leur donner les mots qui décrivent ce monde moderne.

Ceux qui veulent une francisation musclée doivent accepter qu’elle ait un prix. Les inspecteurs, les enquêtes, les rapports, les cours seront aux frais des contribuables.

Appelons ça le karma collectif de la minorité francophone d’Amérique. Et demandons-nous, de temps en temps, pourquoi nous laissons nos enfants parler en franglais.

 

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On peut lire et commenter le projet de loi à assnat.qc.ca/charte2013.

La Commission de la culture et de l’éducation, qui tient les audiences, prendra les commentaires en considération, sans les rendre publics.

 

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