Enfin de l’action!

Le Québec politique est désormais divisé en trois. Nous ne savons pas où cela nous mènera, mais au moins on bouge!

L’incertitude. Nous y voilà, dans l’incertitude politique. Je dois avouer qu’à première vue je m’y plais. Parce que récemment nous vivions dans la certitude, et cela me lassait. La certitude qu’il ne se passerait rien sur le plan de l’avenir du Québec. Pas de réconciliation avec la famille canadienne. « Le fruit n’est pas mûr », répétait Jean Charest. Pas mûr après un quart de siècle d’exclusion du Québec du traité qui le lie au Canada, la Constitution. Ce fruit — celui de la reconnaissance, symbolique ou concrète, de la différence québécoise — ne mûrit pas. Il s’évide. À l’automne, lorsque les Communes ont reconnu l’existence de la nation québécoise, nos voisins canadiens, sondés par Léger Marketing, ont exprimé leur désaccord à hauteur de 72 %. Acide, le fruit.

Certitude aussi que rien ne se passerait côté souveraineté. Environ 45 % des Québécois croient toujours, moi compris, que l’objectif est souhaitable. Mais nous avons retenu des épisodes précédents qu’il faudrait, pour surmonter les obstacles, un élan et un timonier, qui manquent à l’appel. Si le PQ avait été porté au pouvoir le 26 mars, il n’aurait pu présenter une trajectoire crédible.

Grâce à Mario, nous sommes dans l’incertitude. Car le Québec est désormais divisé en trois : le PLQ a eu 1,3 million de voix. L’ADQ : 1,2. Le PQ : 1,1. Moins de 5 % de l’électorat séparent le premier du troisième. Et je déclare que le vainqueur est le plus grand perdant. Jean Charest a réussi à égarer presque un demi-million d’électeurs francophones. Reviendront-ils ? Rien n’est moins sûr, car ils ont quitté un parti nationaliste modéré de centre droit (le PLQ) pour aller vers un parti nationaliste modéré de centre droit (l’ADQ). Si Dumont est moitié aussi habile demain qu’il l’a été hier, il peut non seulement les conserver, mais puiser encore dans les 24 % de francophones libéraux qui ont raté l’autobus adéquiste du 26 mars et qui se demandent encore pourquoi.

Jean Charest aura beau remanier Cabinet et discours, le pli est pris. Le PLQ risque de devenir le troisième parti, de se voir repoussé dans ses bastions non francophones et d’être durablement remplacé par l’ADQ comme, disons, parti-des-Québécois-pas-pressés-pas-syndiqués-payant-des-impôts. Ce sera presque irrésistible pour les Québécois, la prochaine fois, de le porter au pouvoir. Et ce sera peut-être une bonne chose pour mes amis péquistes. Car pour que l’ADQ descende de son nuage, il faudra qu’on voie que Mario Dumont, devenu premier ministre, n’a de potion magique ni pour la santé ni pour la taille de l’État.

Si les électeurs libéraux migrateurs accueillis à l’ADQ peuvent s’y sentir chez eux, il n’en va pas de même pour les péquistes migrateurs, qui ont commencé leur périple en 2003 et ne sont toujours pas de retour (Bernard Landry n’avait pu retenir un demi-million d’électeurs en 2003, puis Boisclair en a échappé 145 000 de plus, beaucoup au profit de Québec solidaire). Mais qu’on en juge : le Québec compte 40 % de syndiqués (1,3 million de personnes, en hausse) et environ, on l’a dit, 45 % de souverainistes. Cela ne suffit évidemment pas à définir la personnalité politique des péquistes migrateurs. Mais cela indique que la greffe avec la culture antisyndicale et non souverainiste de l’ADQ est problématique. Pour le PQ, ces électeurs sont rattrapables.

Un parti politique se bat pour gagner. Et le PQ doit définir une position qui le mènerait au pouvoir. Cependant, il faut savoir que l’heure des grands nombres est derrière nous. Avec un électorat segmenté en trois, fini les résultats électoraux à 44 % ou à 59 %. Et mort le rêve d’une élection tremplin vers un référendum gagnant. La nouvelle donne de l’incertitude politique québécoise présente désagréments et avantages. L’avantage premier est que deux des trois partis n’ont désormais pas de loyauté envers le Canada. Le PLQ voulait évoluer dans l’équipe canadienne, en être le joueur-vedette. L’ADQ ne roule que pour le Québec. Les Rocheuses, le rêve canadien, la Charte, Trudeau, même l’assurance maladie : rien qui résonne, rien qui attache. Les adéquistes, qui furent du camp du Oui en 1995, veulent aujourd’hui que le Québec s’affirme « dans le Canada », parce que c’est rentable, parce que c’est jouable, parce que c’est la structure politique en place. Pas étonnant qu’un commentateur comme Jeffrey Simpson, du Globe and Mail, rage et leur préfère, à tout prendre, les indépendantistes.

Fondamentalement, donc, la présence désormais majoritaire de l’ADQ et du PQ à l’Assemblée et leur domination de l’électorat francophone sont un déchirement politique de plus entre le Canada et le Québec. Lorsqu’on embrasse du regard la décennie à venir, on ne sait quelle crise provoquera un nouvel affrontement avec le Canada. (Quelques motifs de crise en réserve ? La Loi sur les langues officielles ne pourra survivre longtemps au fait que le chinois est désormais la première langue minoritaire hors Québec ; la démographie réduira le poids québécois à Ottawa, l’Ouest, notamment l’Alberta, prenant une part croissante ; la Cour suprême continuera à « accommoder » plus raisonnablement que ne le souhaitent les Québécois ; la structure fiscale du pays continuera à favoriser le pouvoir fédéral ; etc.)

Avec l’ancienne formule PLQ-PQ du Québec divisé en deux, la crise aurait, comme les précédentes, conduit à l’impasse. Avec la nouvelle donne, et le recul probable du PLQ, rien n’est certain, mais rien n’est interdit. La capacité de mobilisation d’un tandem ponctuel ADQ-PQ est beaucoup plus vaste, donc beaucoup plus efficace. Comment former ce tandem ? À quelle occasion ? À quelles conditions ? Avec quel résultat ? La stratégie d’un référendum sur les pouvoirs essentiels pour le Québec (que je propose dans Sortie de secours) est-elle envisageable ? Mystère. Mais comme le disait un militant de gauche la première fois qu’un gouvernement socialiste français (celui dirigé par Léon Blum) fut élu, en 1936 : « Enfin, les difficultés commencent ! »

On est loin de la notice nécrologique du PQ. Pour peu qu’il sache rebondir, au moins vers l’opposition officielle aux prochaines élections, pour faire de l’alternance ADQ-PQ le nouveau système de notre vie politique. Je ne prétends pas savoir tout ce qu’il faut faire. J’ai quelques idées sur ce qu’il ne faut pas faire. S’enfermer, comme le propose mon ami Louis Bernard, dans un chantage à l’indépendance (vous êtes d’accord avec nous, sinon on refuse de gouverner) non seulement mènerait à une marginalisation du PQ, mais ferait que le Québec serait gouverné à droite pendant des lustres. Non merci. À l’inverse, abandonner la souveraineté serait à la fois absurde et suicidaire. Absurde, car voilà une grande idée, toujours réalisable et actuelle, et nous sommes un grand nombre à y tenir — à des degrés d’intensité divers. Suicidaire, car on ne change pas de conviction profonde après chaque revers.

Le référendum ? Je répète ce que j’en disais avant les élections : rendre automatique la tenue d’un référendum après l’élection du PQ était un passeport pour un second mandat Charest. Les Québécois ne veulent pas se faire brusquer sur un sujet qu’ils jugent (qu’ils savent) très difficile. Le PQ doit réaffirmer que la souveraineté est son objectif premier, constater que la question n’est pas à l’ordre du jour dans l’immédiat (sans préciser de date ou de délai, de grâce !) et s’engager à ne déclencher un processus référendaire que lorsque la volonté populaire sera manifeste ou que les circonstances l’exigeront. Ce n’est pas se renier, ce n’est pas s’enfermer. Si le chef et l’équipe péquistes inspirent confiance, l’électorat acceptera ces assurances. Sinon ? Sinon, non.

Si la souveraineté n’est pas à l’ordre du jour, les attentes des Québécois, elles, le sont. Et le Parti québécois doit y apporter sa propre réponse. D’abord, il doit avoir les deux pieds bien plantés dans ses valeurs sociales-démocrates, d’égalité des chances et de solidarité. Il y a désormais deux grands partis de droite au Québec, nul besoin d’un troisième. Mais ses mains doivent toucher tous les instruments : on doit le découvrir réellement préoccupé de la création de richesse, de l’amélioration de la productivité, de l’entrepreneuriat, de la bonne gestion de l’État et des services publics. François Legault avait proposé la formule de « la gauche efficace ». Il y a là un concept prometteur qu’il faut traduire concrètement : le PQ a le cœur à gauche, mais aborde sans dogmatisme les méthodes répondant le mieux aux besoins dans les domaines de la santé, de l’environnement, de la famille, de l’éducation.

Ensuite, le PQ doit redevenir le défenseur des valeurs de la majorité francophone, reconnaître qu’il y a, au cœur du Québec pluriel qu’on célèbre depuis 20 ans, une prédominance de la langue, de l’histoire, de la culture et des repères de cette majorité, qui vit toujours dangereusement sur un continent anglophone. Disons-le autrement : la promotion des intérêts de la société francophone qu’est, pour l’essentiel, le Québec constitue la raison d’être du PQ, la souveraineté étant le moyen proposé pour mieux le faire. Se déconnecter de cette raison d’être, c’est pour le PQ se couper de son énergie vitale et de l’électorat francophone.

André Boisclair peut-il incarner ce recentrage et ce renouveau ? Il y a beaucoup de raisons d’en douter et on peut craindre que son maintien à la tête du PQ, aux prochaines élections, ne consolide le déclin plutôt que de provoquer le rebond nécessaire. En politique, le poids du leader est considérable, à l’interne comme pour l’opinion. Et il ne sert à rien d’écrire un programme avant d’avoir choisi celui qui doit l’inspirer, l’incarner, le porter à la rencontre de l’électeur rétif. Le choix du chef conditionne tout le reste, et ne pas crever l’abcès conduirait à faire durer le malaise. Cela dit, la vie politique regorge de personnalités avec lesquelles l’opinion joue au yoyo, les adulant puis les rejetant, pour les redécouvrir ensuite. Qui disait du bien de Harper au Québec il y a deux ans ? C’était l’époque où Mario Dumont — vous rappelez-vous ? — était fané, fini, foutu.

Le gouvernement ne risquant pas de tomber à brève échéance, le chef du PQ a un an, tout au plus, pour prouver qu’il est l’homme de la situation, qu’il peut se transformer de boulet en atout. Il doit fixer tout de suite une date de l’hiver ou du printemps 2008 pour son vote de confiance. S’il gagne, il aura démontré sa valeur et pourra tracer la voie. S’il perd, il laissera à son parti le temps de se choisir un nouveau chef (on ne voit guère qu’un combat entre les meneurs Gilles Duceppe et Pierre Curzi), de prendre les tournants nécessaires, de renouer le dialogue avec le Québec. À temps pour le prochain rendez-vous, pour le commencement des difficultés.

Jean-François Lisée est l’auteur de Sortie de secours (Boréal, 2000). Il a été conseiller politique de Jacques Parizeau puis de Lucien Bouchard de 1994 à 1999.

 

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