Enfin le dictionnaire francophone

Le Dictionnaire des francophones est un ouvrage numérique et collaboratif d’un genre nouveau, qui dégage le véritable « français commun » de toute la francophonie. 

Montage L'actualité

Avec 500 000 mots, il est déjà cinq fois plus gros que Le Grand Robert, et il devrait doubler de taille d’ici quelques années pour atteindre le million, espère-t-on. Qui ça ? Mais le Dictionnaire des francophones (DDF), un ouvrage numérique et collaboratif d’un genre nouveau, qui vient tout juste d’être mis en ligne pendant la Semaine de la langue française et de la Francophonie. 

Les gens du DDF m’ont transmis des statistiques d’utilisation : deux semaines après le lancement, on compte 33 000 visiteurs uniques, dont 30 % de France, 9 % de Côte d’Ivoire et 9 % du Canada (dont presque les trois quarts du Québec), et encore 6 % du Cameroun. Le reste vient de 177 autres pays. Les premiers usagers (dont moi) y ont déjà ajouté 203 définitions, et les 10 mots les plus consultés sont « techniquer » (patenter), « girafer » (copier sur son voisin), « manger », « maison », « char », « bonjour », « pourriel », « amour », « avoir la bouche sucrée » (beau parleur) et « iel » (pronom non genré, troisième personne du singulier).

Mon premier essai a été « covid », présenté comme nom masculin. « Maudits Français ! » me suis-je dit sur le coup. Heureusement, le problème est vite corrigé sur le DDF, qui invite à la contribution. J’ai donc cliqué sur « enrichir le DDF » et j’ai indiqué qu’au Canada, l’usage est presque à 100 % féminin (et j’ai mis l’hyperlien vers ma chronique sur ce sujet, où il y avait un tableau). J’en ai profité pour ajouter une autre fiche qui explique que le terme « covid » est l’acronyme de « coronavirus disease ». « L’interface de contribution est encore assez primitive. On doit l’améliorer d’ici quelques semaines », précise Noé Gasparini, chef de projet à l’Institut international pour la Francophonie (2IF) à Lyon et grand coordonnateur de toute l’opération depuis le début. 

Dans le DDF, chaque interrogation est une porte ouverte sur le monde francophone. Prenez « chameau », qui a une douzaine de sens. En République démocratique du Congo, « faire un chameau », c’est faire une grosse faute de langage. Mais dans la boîte du « vocabulaire apparenté », j’ai pu constater qu’un chameau « blatère » (c’est son cri), au même titre qu’un éléphant « barrit », « barète » ou « trompette » et qu’un sanglier « roume » — autre découverte grâce au DDF.

Noé Gasparini m’explique que les concepteurs du DDF ont penché davantage vers le modèle Urban Dictionary que Wiktionnaire. « Le problème du système wiki est sa tendance à évoluer vers un consensus, alors que le DDF veut refléter tous les particularismes. « “Biscuit” et “gâteau” ont des sens très différents pour les Québécois et les Français, dit-il, mais les deux sont légitimes et nous ne voulons pas que l’usage français ait la préséance. » L’une des particularités du DDF, c’est aussi qu’il va accepter vos mots et expressions populaires ainsi que le jargon technique, des champs où la tradition lexicale francophone a toujours été très faible.

Le DDF est donc une mise à plat de tous les français et ne propose aucune norme. Il ne vous dira pas s’il faut utiliser « cadoter » ou « cadonner » (offrir un cadeau ou une récompense), mais il vous dira que l’on « cadonne » en République démocratique du Congo, au Tchad et en Centrafrique, alors que l’on « cadeaute », « cadote » ou « cadotte » au Bénin, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en République démocratique du Congo, au Sénégal, au Tchad et au Togo. Et si vous voulez ajouter un nouveau verbe comme « déflaboxer » — n’essayez pas, je viens de le faire —, il n’y aura pas de maîtresse d’école au-dessus de vous pour vous dire : « Tut ! Tut ! Tut ! On ne dit pas ça ! »

« Le DDF est en fait le contraire d’un dictionnaire standard. Ça reflète la modernité du français mondial », explique le linguiste Bernard Cerquiglini, ancien recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), qui préside le comité scientifique du DDF auquel participe l’Office québécois de la langue française.

Bernard Cerquiglini a été surpris de la rapidité avec laquelle le DDF s’est mis en place. « C’était mûr, c’était prêt, c’était francophone », dit-il avec son enthousiasme habituel. « La francophonie, comme l’union des gauches, est un combat. C’est son côté consensuel qui m’a frappé. »

C’est en mars 2018 qu’Emmanuel Macron avait réclamé sa création au cours d’un discours mémorable devant l’Académie française. « Pour décoincer le français », a-t-il dit à la savante assemblée. En quelques semaines, le projet s’est mis en place sous l’égide du ministère de la Culture français avec la collaboration de l’Organisation internationale de la Francophonie, de l’Agence universitaire de la Francophonie, et sous la maîtrise d’œuvre du 2IF et de l’Université Jean Moulin Lyon 3.

Le gros du travail des trois dernières années a été de penser une interface qui fonctionnerait sur toutes les plateformes et qui aurait la puissance permettant des études approfondies d’un corpus en constante évolution. L’autre partie du boulot a consisté à intégrer sept dictionnaires, dont le Wiktionnaire, l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, des bouts du Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française et la Base de données lexicographiques panfrancophone, entre autres.

Le DDF aura plusieurs utilités, à commencer par légitimer des usages locaux et réduire l’insécurité linguistique. À terme, il va probablement accélérer le mouvement vers la constitution de dictionnaires nationaux, notamment en Côte d’Ivoire et en République démocratique du Congo. Au-delà des particularismes, Noé Gasparini, qui est linguiste de formation, croit qu’il permettra de dégager le véritable « français commun » (par opposition au français standard). Il donne l’exemple de « jubilaire » : l’acception classique du terme est celle d’un adjectif relatif à un 50e anniversaire, alors qu’en Belgique, il décrit une personne fêtée, un usage qui se répand au Québec depuis 30 ans. « Le DDF va favoriser la création de nouveaux usages, parce qu’il permet de voir comment d’autres sens remplissent des vides du lexique. »  

Les artisans du DDF s’attendent à voir se multiplier les usages pédagogiques, mais aussi scientifiques. Parce qu’il est le premier dictionnaire basé sur le Web 3.0, également appelé Web sémantique, et en plus « ouvert » et « libre », le DDF va permettre toutes sortes d’interrogations et de croisements inusités (par exemple, la liste des « exemples » du « Mali » écrite par une « femme »), ce qu’aucune autre base de données n’offre actuellement. Cela favorisera une meilleure étude des anglicismes et du français réellement en usage.

Le boulot ne manquera pas sur le bureau de Noé Gasparini, qui doit voir à la mise en ligne des fiches de contribution complètes, à l’activation des comités de relecture, au nettoyage, et à la création de nouveaux usages et fonctionnalités, surtout du côté éducatif, à commencer par la phonétique audio.

Pour ma part, j’espère qu’on élargira la fonction synonymique du DDF. Par exemple, les Rwandais ont un terme, « techniquer », dont la signification est voisine de celle du mot « patenter », très usuel au Québec. Il me semble que le DDF prendra tout son sens francophone quand on pourra trouver tous les synonymes dans la francophonie. Les gens du DDF devraient bien pouvoir nous patenter ça.

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Monsieur Nadeau
Le premier dictionnaire de langue française à avoir été conçu numériquement il y a plus de 10 ans est le dictionnaire USITO , gratuit sur Internet. Avez vous déjà utilisé le dictionnaire USITO ?

Oui, le lien à Usito est enregistré dans mes favoris dans mon navigateur internet et je consulte ce dictionnaire quotidiennement. J’apprécie la fonction qui permet de retrouver par exemple tous les adjectifs masculins commençant par la lettre f où tous les verbes du 2e groupe commençant par m. C’est ainsi qu’on peut découvrir qu’il n’y a qu’un seul suffixe qui commence par v…vore.

Tout d’un coup un sérieux concurrent à notre bijou d’Antidote, rendu si convivial et bilingue.

C’est vertigineux de pouvoir pousser les frontières de notre langue, c’est comme si le monde s’agrandissait…