Entrevue avec Alain Vadeboncœur : dialogue avec la mort

En la côtoyant tous les jours, l’urgentologue Alain Vadeboncœur a fini par l’apprivoiser. Il fait part de ses réflexions sur la grande faucheuse dans un ouvrage intitulé Les acteurs ne savent pas mourir : Récits d’un urgentologue.

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Alain Vadeboncœur – Photo : droits réservés

En 24 ans de carrière, l’urgentologue Alain Vadeboncœur a vu mourir des centaines de patients. Des personnes âgées en arrêt cardiaque, des accidentés de la route, des victimes de meurtre. Des enfants, parfois.

acteurs-siteIl a vite remarqué que les agonies montrées au théâtre et au cinéma manquaient de réalisme. Dans la vraie vie, il n’y a pas d’éclair de lucidité ou de phrase inoubliable prononcée juste avant le dernier soupir. Ce moment est fait de « regards vitreux et de sons informes », écrit Alain Vadeboncœur dans Les acteurs ne savent pas mourir : Récits d’un urgentologue, préfacé par la comédienne Guylaine Tremblay, qui paraît aux éditions Lux.

Émaillé de réflexions philosophiques et d’éléments autobiographiques, ce collage de récits d’histoires vécues aux urgences, certains tragiques, d’autres franchement comiques, porte autant sur la vie que sur la mort. Et sur la mince frontière entre ces deux états.

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Blogue_mortÀ 51 ans, après des années de pratique, diriez-vous que votre métier a changé votre rapport avec la mort ?

Disons que je n’ai plus d’illusions : tout peut m’arriver. Je peux mourir dans un accident d’auto tout à l’heure. Je visualise d’ailleurs assez souvent de telles possibilités, pour moi-même ou pour mes proches [il a deux filles et un garçon, de 16, 18 et 21 ans]. Je ressens alors de la tristesse, mais pas d’angoisse.

Dans le livre, j’ai tenté d’imaginer ma propre mort dans une scène où je m’étouffe avec un morceau de carotte ; je n’arrive plus à respirer et tout devient noir. C’est une éventualité plausible, parce que j’ai tendance à m’étouffer et que ça ne s’arrange pas avec l’âge !

La mort ne me semble pas effrayante, car elle fait partie de ce qui nous arrive naturellement. Quand elle ne contrevient pas à l’ordre des choses, après une longue maladie, par exemple, c’est parfois même une délivrance. C’est lorsqu’elle renverse l’ordre du monde, en faisant de jeunes victimes, qu’elle est lourde à porter. C’est alors presque impossible de ne pas plier les genoux.

Côtoyer la mort au quotidien peut-il vraiment préparer à la perte d’un proche, comme celle de votre père, décédé d’une pneumonie il y a quelques années ?

À l’urgence, je vois surtout des morts rapides. La mort surgit devant moi, de façon brutale. Si j’étais médecin aux soins palliatifs, mon expérience serait bien différente. Le fait d’avoir été familier avec la mort m’a probablement permis de vivre celle de mon père un peu différemment. J’aurais tendance à dire : mieux. Ç’a été très dur, on a beaucoup pleuré à l’hôpital, mais ça n’a pas été une expérience noire. Je l’ai vécue comme quelque chose d’unique.

Vous accordez beaucoup d’importance au moment où vous annoncez le décès d’un patient à sa famille. Vos collègues partagent-ils ce souci de bien faire les choses ?

Beaucoup de médecins sont mal à l’aise. Pour ma part, c’est un moment que j’ai appris à apprécier avec le temps. Je suis alors en communication avec ce que les gens sont en réalité. Il n’y a plus de masque, ils deviennent une pure émotion. Tout ce qui sort de leur bouche est direct.

Je ne fais rien de magique. Je prends le temps de leur parler, je retourne les voir deux ou trois fois, pour graduellement les amener à comprendre qu’il n’y a pas grand espoir. C’est un privilège de les accompagner dans ce moment important, parfois le plus dur de leur vie. Quand, à l’inverse, je sauve quelqu’un, c’est aussi intense. Les gens sont extrêmement heureux, d’une grande simplicité.

Si on fait le parallèle avec une pièce de théâtre, cela correspond au moment où l’acteur devient extrêmement fort et vrai. Un moment de vérité où, comme spectateur, on sait que c’est la réalité de la personne que l’on a devant soi. Elle ne joue plus.

Vous semblez dire que, pour incarner un mourant, les comédiens ne sont cependant pas si bons que ça…

Ils sont généralement assez mauvais ! [Rire] Mais ce n’est pas si étonnant. La plupart des gens n’ont jamais vu quelqu’un mourir.

Cette réflexion a commencé autour de la pièce de théâtre Sacré-cœur (créée en 2008, à l’Espace libre), que j’ai coécrite avec mon ami d’enfance Alexis Martin.

L’histoire se passe dans un hôpital et comporte plusieurs scènes de mort. Nous avons donc fait venir les comédiens à l’urgence pour qu’ils s’imprè-gnent de cet univers particulier.

Dans la scène finale, le personnage incarné par Jacques L’Heureux mourait et les gens du domaine de la santé qui sont allés voir la pièce y croyaient. Je peux donc prétendre que depuis que je l’ai formé, Jacques L’Heureux est un acteur qui sait mourir de façon extrêmement efficace.

À lire les récits de vos deux accidents de voiture, on se surprend presque que vous soyez encore en vie…

Quand j’ai fait un tête-à-queue sur l’autoroute 20, en 1992, j’étais sûr de mourir. Mais la voiture s’est immobilisée dans la neige ; ni ma blonde ni moi n’avons été blessés. Personne ne peut savoir ce qui serait arrivé si je n’avais pas braqué le volant. Je ne serais peut-être pas là pour vous en parler. Nous aurions pu tomber en bas du viaduc, recevoir un camion en pleine gueule ou périr brûlés.

Vous auriez même pu ne jamais voir le jour, à en croire les histoires abracadabrantes auxquelles ont survécu vos ancêtres. C’est bien vrai, tout ce que vous racontez ?

Oui, oui ! Alors qu’elle était enfant, mon arrière-grand-mère a souffert d’une fièvre sur un navire qui traversait l’Atlantique. Elle a été laissée pour morte sur le pont et presque jetée à l’eau. On s’est aperçu in extremis qu’elle respirait encore ! Évidemment, j’ai dû reconstituer les dialogues, mais ce livre contient très peu de fantaisie. Les histoires sont vraies à 97,5 %.

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Alain Vadeboncoeur anime sur le site Web de L’actualité une discussion autour du thème de la mort. À suivre ici.

Les commentaires sont fermés.

Il est où mon commentaire ?A-t-il été refusé ? l’ai courriellé le 12..si tel est le cas, ce sera mon dernier. Je ne suis pas contente non contre le Dr Alain mais celui qui l’a bbloqué. J’aimerais bien savoir pourquoi ?

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