Essai : des Ouailles 2.0

Ils rament à contre-courant d’une société laïque et militent pour le renouveau de l’Église. Les jeunes catholiques québécois se sentent parfois bien loin de Rome. Le nouveau pape François les en rapprochera-t-il ?

Rome paraît si loin parfois, vue du Québec ! Et davantage encore aux yeux des jeunes catholiques, qui n’ont plus grand-chose à voir avec ceux des générations précédentes. Minoritaires dans la société et au sein de l’Église, ces jeunes croyants doivent concilier les valeurs souvent contradictoires de la modernité et de la foi. Et il leur faut miser sur leurs propres moyens pour y parvenir.

Dans un Québec sécularisé, la Famille Marie-Jeunesse (FMJ) détonne. Cette communauté installée à Sherbrooke s’apprête à déménager dans un monastère plus grand, capable de loger 90 membres sur les 135 qu’elle compte — une hausse constante depuis sa fondation, dans les années 1980.

Le monastère abrite des frères, des sœurs et 13 prêtres. De ce nombre, 8 ont été ordonnés lors du Congrès eucharistique international de Québec, en 2008. Avec quatre ordinations prévues au cours des prochains mois, la FMJ est aujourd’hui l’une des rares pépinières de vocations du Québec. Son approche missionnaire et contemplative, ancrée dans la tradition, s’adresse aux jeunes de 15 à 30 ans. Et ça marche.

Chaque année, une trentaine de jeunes s’engagent à vivre, avec la FMJ, une année de formation et de « discernement vocationnel ».

« Nous allons souvent à contre-courant de la société. Mais l’Évangile est de toute façon à contre-courant », dit le père Francis Gadoury, 33 ans, porte-parole de la communauté. « Les jeunes sont curieux et viennent vers nous pour aller à la rencontre de ce qui est différent, avec un réel désir d’authenticité. »

La jeunesse catholique actuelle fréquente beaucoup moins la paroisse classique que celle des générations précédentes. Elle préfère se tourner vers des expériences ponctuelles fortes, comme les Journées mondiales de la jeunesse, ce grand rassemblement de jeunes catholiques du monde entier qui se tient tous les deux ou trois ans. Elle fréquente également de nouveaux mouvements catholiques, qui tentent des approches originales, souvent à l’extérieur des églises.

Un de ces mouvements, le Tisonnier, rassemble une majorité de personnes de 40 ans et moins parmi ses 50 membres, pour différentes activités, notamment des soirées de prière et de discussion dans des maisons.

Fondé en 2003 à Québec, le Tisonnier « accueille les gens là où ils sont », explique Patrice Bergeron, 30 ans, théologien qui coordonne ce mouvement. « Il y a des pratiques traditionnelles, comme des messes, mais aussi un espace pour une parole libérée, pour exprimer son point de vue. »

Photo : Andrea Comas/Reuters

David Boutin, homosexuel de 30 ans, a exploré certains groupes semblables au Tisonnier. « Jusqu’à l’an dernier, j’allais régulièrement à la messe et à des soirées de prière », raconte le jeune homme, en couple depuis huit ans. « En ce moment, je prends du recul dans ma pratique religieuse pour me resituer. »

Il digère difficilement le discours de l’Église sur l’homosexualité. « L’Église doit être en dialogue avec le monde. Voir le monde comme une souillure prête à nous avaler, c’est du délire ! »

Selon le chercheur Jean-Philippe Perreault, spécialiste du rapport des jeunes à la religion à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, la jeunesse catholique québécoise articule d’abord sa relation au religieux autour d’une valeur bien moderne, celle de la liberté individuelle.

« Ça teinte tout le rapport de cette génération au catholicisme, dit-il : les jeunes se réapproprient des éléments du catholicisme qui ont l’air plus traditionnels, mais en adoptant une perspective personnelle de cheminement intérieur. »

Dans les décennies 1960 et 1970, les jeunes catholiques se mettaient au service de la société au nom de leur foi. Aujourd’hui, ils empruntent souvent le chemin inverse : déçus par leur expérience sociale, ils explorent leur propre spiritualité. Quitte à adopter parfois une posture de « contre-culture » qui peut, dans les cas extrêmes, les isoler de leurs contemporains.

« Tout le monde doit négocier le rapport entre la religion et la culture, poursuit Jean-Philippe Perreault. C’est là que les tensions à l’intérieur de l’Église apparaissent. Certains veulent une Église refuge, distincte du monde, car ils sont déçus par celui-ci. D’autres reprochent à l’Église d’être éloignée du monde. D’autres encore tentent de faire le pont… et se trouvent souvent écartelés. »

Le séminariste montréalais Jonathan Guilbault, 32 ans, regrette que beaucoup « n’aient pas accès au Christ » en raison de positions de l’Église souvent en rupture avec la société, notamment sur la morale sexuelle. Futur prêtre, il aspire à une Église décentralisée, à l’écoute de ses jeunes fidèles. Davantage de collégialité et une réflexion de fond sur la place de la femme dans l’Église s’imposent, selon lui.

Les jeunes femmes occupent justement une grande place dans l’Église québécoise. Elles se forment en théologie et occupent des postes clés en administration et en pastorale au sein d’institutions ecclésiales, notamment les diocèses.

« Je n’ai pas de révolte particulière par rapport à la place de la femme », précise Mélanie Tremblay, 35 ans, mère de trois enfants et intervenante au Centre Agapê, à Québec, où des étudiants viennent suivre des cours et vivre une vie communautaire chrétienne en logeant sur place pendant un an. « Pour moi, l’Église avec laquelle je vis, ce n’est pas celle des documents magistériels », ajoute-t-elle, en précisant qu’elle observe un décalage entre la réalité et les positions officielles.

Selon cette mère de famille, situer l’enjeu de la place de la femme dans le registre d’une « revendication » ne correspond pas à ce qu’elle est « appelée à vivre comme chrétienne », qui relève plutôt d’un « don de soi » pleinement consenti.

Sans exception, tous les jeunes rencontrés dans le cadre de ce reportage ont des attentes limitées à l’endroit du successeur de Benoît XVI. La révolution, ils n’y croient pas. Ce qui ne les empêche pas d’espérer.

« Je ne demande pas un pape qui va tout réformer du jour au lendemain, mais un pape plus en recherche avec l’ensemble de l’Église, suggère David Boutin. Et pourquoi pas un pape qui dirait de temps en temps : “Je ne sais pas” ? »

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