Est-ce français de dire « tu veux-tu » ?

Le problème n’est pas qu’une norme écrite très corsetée favorise « est-ce que tu veux » ou « veux-tu ». Le problème est que l’on dise « c’est le français ».

Montage L'actualité

Est-ce français de dire « tu veux-tu » ? J’y réfléchis depuis ma dernière chronique, où je rapportais les propos d’un jeune étudiant en éducation issu de l’immersion :  il s’est fait rabâcher pendant toute sa vie scolaire qu’il fallait dire plutôt « veux-tu » ou « est-ce que tu veux ».

Personnellement, je trouve exagérée cette correction du langage. Certes, « tu veux-tu » ne relève pas de la norme écrite du français ni même du parler « scripté », ce que l’on appelle le « français international » ou « radio-canadien ». Mais « tu veux-tu » appartient à la langue familière courante de manière quasi universelle au Canada. À tel point que l’on devrait souhaiter qu’un élève en immersion, entré dans la langue par l’école, en arrive au niveau familier.

Pour mémoire, le « tu » de « tu veux-tu » est en fait une déformation de la vieille particule interrogative « ti », qui est elle-même une contraction du « t-il » (en langage savant, on parle d’« interrogation versationnelle rétrograde »). Le « t-il » s’est contracté en « ti » en France, puis il a évolué en « tu » au Canada. Si vous voulez en savoir davantage sur ce point, je vous invite à lire D’où vient le « -tu » interrogatif, et « c’est-tu » pertinent de l’enseigner ? de Félix Tanguay, titulaire d’une maîtrise en linguistique de l’UQAM — un article intéressant en « titi ».

Le problème ici n’est pas qu’une norme écrite très corsetée favorise « est-ce que tu veux » ou « veux-tu ». Le problème est que l’on dise « c’est le français », alors que c’est seulement la partie « haute » de la langue. Au fond, on mélange tout.

Il y a un an, j’ai eu un échange très intéressant avec le linguiste émérite québécois, mais né à Paris, Philippe Barbaud, qui remarque que tout notre discours sur la langue souffre d’« imprécision endémique » : par exemple, la différence entre « langage » et « langue », « code » et « dialecte », ou « langue écrite » et « langue parlée ». « Ce manque de précision perpétue malheureusement l’occultation d’une autre réalité langagière, celle de la PAROLE comme performance individuelle », écrivait-il. Cette idée est une des assises de son essai L’instinct du sens (Peter Lang, 2019), où il réfléchit sur les origines du langage.

Idée intéressante que cette notion de parole comme « performance individuelle », qui nous ramène d’ailleurs à la solution de l’étudiant cité plus haut et qui, tanné de se faire critiquer, a tout simplement décidé de parler le français comme ça venait.

Un problème d’étiquette

La confusion constante entre la langue écrite et la langue parlée fait partie d’une fiction beaucoup plus large qui veut que la norme, c’est la langue, et que l’on sait définir une langue. Or, personne n’est en mesure de définir clairement une langue. Le meilleur exemple quant au problème d’étiquetage est, je pense, l’arabe — que j’ai appris sans l’avoir jamais réellement parlé, et que j’ai beaucoup désappris depuis.

Bien des linguistes vous diront que l’arabe n’existe plus, qu’il s’est morcelé en une série de dialectes à tel point qu’une Marocaine a du mal à converser avec un Yéménite.

Cela concerne l’usage familier. Pour contrer ce problème, il s’est développé un « arabe moyen », appelé aussi « arabe médiatique », fortement influencé par l’arabe égyptien qui domine la langue « scriptée » des médias, de la télé, du cinéma et des séries télé. C’est en fait la version simplifiée de l’« arabe littéraire », plus recherché, lequel diverge passablement de l’arabe coranique, notamment dans le système d’écriture. Ça commence à faire beaucoup d’arabes.

L’histoire du français est assez mélangée, merci. D’ailleurs, personne ne sait au juste quand cela débute. On nous présente les Serments de Strasbourg de 842 ou la cantilène de Sainte-Eulalie de 880 comme les traces les plus anciennes du français, alors qu’il s’agit de la langue romane, dérivée du latin. Et puis soudain, pouf, vers 1200, on commence à voir des marques du « françois ». Je cite ici un courriel que Philippe Barbaud m’a envoyé : « D’un point de vue évolutif, aucune langue humaine “naît” quelque part et dans le temps. Une langue est un système qui se métamorphose (ou émerge, ou se transforme) à partir d’une autre langue dont elle est issue. […] L’image de la “naissance” d’une langue est donc un mythe de philologue, repris par les linguistes pour sa commodité littéraire. »

Ce que l’on appelle une « langue » n’est au fond qu’une photo d’une masse linguistique qui se remodèle constamment sous l’effet des migrations, des reconfigurations politiques, des changements de valeurs, des luttes de classes, des différences générationnelles et des « performances individuelles » de millions de personnes. Ça fait boule de neige, ça roule, ça s’érode, ça se fond dans autre chose.

L’étiquette est à ce point arbitraire qu’il arrive même que certains essaient de la modifier à leurs fins. Par exemple, pour des raisons politiques, l’élite castillane de la fin du XVe siècle a rebaptisé le castillan pour l’appeler espagnol. En français, c’est un peu l’inverse : nous tenons à l’étiquette, même si notre français actuel s’est beaucoup éloigné du « françois », au point où l’on aurait peine à lire la version originale de la geste arthurienne d’un Chrétien de Troyes, et même des auteurs plus récents comme Rabelais ou Molière. Et ce que les Québécois parleront en 2421, si cela s’appelle encore le français, sera fort différent du français actuel, voire quasiment une autre langue par rapport au françois de 1257.

Qu’on le veuille ou non, nous participons tous d’une métamorphose constante dans la phonétique, la syntaxe et le vocabulaire. Cela procède de millions de « performances individuelles » et du choc des évolutions techniques ou sociales.

Prenez la pression actuelle pour une « écriture inclusive ». Ça a commencé il y a quatre décennies, si bien que nous formulons, sans y songer, des tournures qui auraient paru grotesques en 1970 : la ministre, la juge, l’autrice. Autre exemple : cette forme nouvelle de politesse qui amène des gens à se présenter en spécifiant les pronoms à utiliser, par exemple « il/lui » ou « elle », alors qu’il y a cinq ans, « monsieur » ou « madame » faisait la job.

Mais au contraire de cette pression vers le changement, d’autres facteurs agissent comme stabilisateurs. Une culture commune joue ce rôle. L’éducation aussi. Il n’y a jamais eu tant de locuteurs familiers avec la norme écrite. Je dis « familiers », pas qu’ils « la maîtrisent » : ils s’y sont beaucoup frottés à l’école et il en reste toujours un peu. Si bien que pour chacune de nos « performances individuelles », nous entendons une petite voix sévère qui nous dit : « Tu veux-tu te taire, oui ? »

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En tout cas, moi le « ça l’a », comme par exemple dans « ça l’a eu pour effet de », je n’en peux plus. C’est de plus en plus utilisé, tant par des politiciens que par des présentateurs TV, commentateurs etc… Ça écorche vraiment les oreilles…

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Va falloir s’habituer aux « ça l’a pas d’allure », « ça va t’être ta fête », « Pas tant », des mots toxiques des cinq lettres, ex.: noirs, ou qui amalgament des notions opposées, race = religion. Faut évoluer et être de son temps, pour le moment. Bonne journée.

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Très intéressant pour une ancienne prof de français! Cela fait réfléchir! Il faudrait donner le goût aux enfants de la langue en comprenant la différence entre le français écrit et la langue parlée

J’adore tous les articles de l’Actualité! Très bien écrits, très positifs et bien documentés. Très instructifs. Je continue à m’instruire avec vous. Cela éclaire mes opinions.

Lyse

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Article très intéressant mais complètement bousillé par une publicité clignotante, incessante, agressive, sans intérêt pour moi et qui me fait vraiment douter de la pertinence de renouveler mon abonnement. Irrespect du lecteur qui paye quand même. La publicité doit souscrire à un code d’éthique.

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Bonjour Monsieur Houle, si vous passez par les ressources numériques de votre bibliothèque municipale, et ensuite la base de données Eurêka pour trouver l’article, il n’y aura pas de publicité.

Bonjour M. Houle,
Merci pour votre commentaire, nous en prenons bonne note. Cette situation sera rapportée à notre régie publicitaire et nous travaillerons à améliorer la situation. Afin de prendre les mesures nécessaires à cet effet, est-ce que vous pourriez nous fournir plus de détails sur la publicité en question?

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‘familiers avec’ est un anglicisme….
J’ai été traductrice pendant 34 ans… retraitée depuis 12 ans… j’assiste à la mort lente du français écrit et parlé… Le français parlé dans des émissions et séries à Radio-Canada, et je ne regarde jamais TVA, qui ne vaut guère mieux, me désespère totalement. Dans vingt ans, plus aucun étranger de langue française ne comprendra le français parlé et écrit au Québec….

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Cette lecture est un chef-d »eouvre pour moé. Il ne faudrait pas négliger le language de nos régions. J’ai visité a part l’Abitibi et Rouyn -Noranda, presque toutes les régions de mon Québec. Tires-toé une buche et je te raconte. Ca part a l’age de six ans tout au plus, la guerre vient de se terminer et l’autre bord de la rue il y a une famille d’anglophones et les petites filles crient, dansent et je me joins a eux. Je suis rendue au crépuscule me direz-vous, mais je fais mon chemin. On déménage et on atterri a Rivière-des-Prairies près de la rivière et un jour un couple de **Pollock** descend de l’étobus ben paqueté, ça chicane mais ça m’attire j’ai 9 ans. Je baragouine l’anglais et je les suivrai en haut de la côte. Ils habitent un shack avec des poules et 1 coq, des lapins, mais je ne les comprends pas de la façon qu’ils vivent. Par contre ils ont un jardin plein de légumes qq de rare. Enfin j’ai la chance d’avoir une oreille pour les langues.On déménge a Outremont dans le quartier des juifs.Je marche pour aller a l’école, donc mon retour je rencontre des juifs dont un qui vend de patisserie. A regarder ces mille feuilles et ces éclairs ces petites patisseries me sautent aux yeux. Ma soeur rentre de l’école et nous fait part que les juifs vont la battre. Moi la plus vieille je sors et je rencontre dans la ruelle ces petits maudits -la. Guerre entre juifs et moi la petite canayenne. on va voir ce qu’ils veulent les maudits anglophones. On se retrouve face a la patisserie du juif. on a faim et moi je rentre la première et commence dealer avec le fils du patron juif.La chicane pogne car je donne pas assez cher et le juif courre après nous autres. Un cours d’anglais (début de Shakespeare. Je rentre au collège des Soeurs rue Jarry ouest, Montréal., je commence mon cours bilingue anglais francais pendant 3 ans et je rentre la ** Bombardier** celle qui me fait chier a l’époque. *A connait toute elle.A joue du piano, elle est chef du cinéma , tuvasouère ma tite Denise ce que je
vè te montrer moi la tite-canayenne d’Ahuntsic car je parle l’ANGLAIS ET TOI TU PARLES PAS .Reste avec ton Molière . Je continues mes études et a la fin je suis finissante de mon cours et je suis engagée pour le Gouvernement Fédéral car je suis bilingue. Avec mon amie Huguette que je reverrai 60 ans après a un concert Parc Lafontaine. Mon amie Huguette se fait fait foutre a la foutre a la porte, car elle n’est pas assez bilingue. Pour prendre sa place Mary de Cornwall se fait engager uniquement en anglais. pas un mot de francais, mais c,est avec Mary que je me fais amie et j’apprendrai Shakespeare. Un jour je suis chez Eaton St-Catherine street je veux m’acheter des ti-bijoux et la vendeuse ne parle pas un maudit mot de francais. je commence a défendre ma LANGUE. ** VA-T-EN MA MAUDITE APPRENDRE LE FRANCAIS et ça me suivra toute ma vie ce nationnalisem. le PQ arrive je m’implique mais je suis bilingue et je défends ma langue. Je serai associée dans une Cie en Telecommunication Réseau a travers le Québec Radio Fm
Entreprise Familiale Privée et je dealerai avec le CRTC et Ottawa. je rélussirai en affaires mais pas dans le couple. Aujourd’hui je suis retraitée et je m’occupe de mes affaire, les canayennes se demandent pas ou je suis passée mais je communique avec les Immigrans de Jacques Pariseau 2e référendum c’était un peu vrai son commentaire sur la défaite. René Lévesque a été l’homme Politique le plus apprécié que j’ai connu. Mon fis cadet lui avait écrit une lettre et Ti-Poil lui avait répondu par : A condition de TRAVAILLER. Tout était dans cette phrase. Que fait-on de notre jeuness, c’est beau voyager mais il y a un temps pour travailler et s’instruitre. Ora pronobis.

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