Et les étudiants étrangers, monsieur le ministre ? L’appel du recteur de l’UdeM

L’Université de Montréal a été la première université québécoise à annoncer que sa rentrée de septembre se fera à distance et que la majorité des étudiants suivront tous leurs cours en ligne durant la session d’automne. Tour de table avec le recteur Guy Breton, qui ne manque pas d’interpeller le gouvernement.

Guy Breton, recteur de l'Université de Montréal (Photo : Christian Fleury)

L’Université de Montréal a annoncé que la majeure partie de la session d’automne se déroulera en ligne, sauf pour les cours pratiques et les laboratoires. Ce qui aura un effet sur le quotidien des étudiants, de même que sur les inscriptions en provenance de l’étranger. Car actuellement, il faut demeurer au Québec pour y étudier. Et ce sera impossible pour les étudiants étrangers de remplir cette condition. À la veille de prendre sa retraite après plus de 10 ans à la tête de l’Université, le recteur Guy Breton demande à Québec de modifier ses règles pour permettre aux étudiants étrangers de profiter de l’enseignement à distance. « J’ai besoin de pouvoir répondre aux demandes d’inscription maintenant. À Québec, le dossier avance à la vitesse d’une tortue dans la neige », dit le recteur.

Pourquoi avoir déjà annoncé que le gros de la session d’automne se fera en ligne ?

Quand le gouvernement a ordonné le confinement à la mi-mars, alors qu’il restait cinq semaines à la session d’hiver, nos gens se sont « revirés sur un 10 cennes », comme on dit, pour offrir des cours à distance. J’ai été surpris de leur réactivité et de leur créativité. Planifier une rentrée d’automne dans un environnement sanitaire qui change presque tous les jours, c’est une autre paire de manches. L’Université de Montréal, c’est 5 000 cours, 80 000 personnes, dont 4 000 employés et enseignants. C’est un campus à Montréal, un autre à Saint-Hyacinthe, un point de service à Laval et un autre à Trois-Rivières. Cette complexité nous oblige à décider maintenant que la rentrée se fera à distance. On ne veut pas être pris pour le faire au milieu de l’été.

Ça nous donne quatre mois pour préparer une session d’automne de qualité et adaptée à la situation. À la fin de mai, chacune des facultés aura déterminé ce qui pourra être fait en ligne et ce qui ne pourra l’être qu’en personne à l’université. Elles devront choisir la meilleure solution pour que l’étudiant ait la meilleure formation possible dans le contexte actuel.

Quelle sera l’incidence de l’enseignement à distance sur les inscriptions ?

En ce qui concerne la session d’été, il n’y aura pas une grosse variation. Pour l’automne, on a quand même 40 % de nos étudiants dans des programmes contingentés comme la médecine, la dentisterie, la pharmacie, le droit. On n’a pas d’inquiétude sur ce plan. Ils vont être aussi nombreux. Comme on est moins sûr pour le reste, et que la situation sanitaire est imprévisible, on va peut-être faire un peu de surréservation pour pouvoir offrir la formation à un maximum d’étudiants.

Justement, est-ce que l’enseignement à distance ne vous libère pas de la contrainte du nombre d’étudiants ?

On ne rêve pas de donner des cours en ligne ouverts massivement (les fameux MOOC). Il y en a qui disent : « Avec l’enseignement en ligne, plus besoin de 10 professeurs, un seul suffit. » Je n’y crois pas. Ce n’est pas parce que vous êtes en ligne que vous pouvez enseigner à 10 000 étudiants. Nos professeurs ne font pas que transmettre de l’information. Ils font grandir leurs étudiants, et les interactions sont une composante essentielle de la qualité de l’enseignement. Les interactions en ligne sont plus difficiles, plus incomplètes, moins satisfaisantes.

Pendant 10 ans, chaque fois que je devais me rendre à l’étranger, avant de partir, je consultais des étudiants originaires du pays où j’allais pour leur demander ce qu’ils aimaient ou pas de l’Université de Montréal. Quel que soit le pays, ils me disaient : « On aime la capacité d’interagir avec les enseignants et de parler avec eux, alors qu’ailleurs le prof reste en haut de son podium. » Ça montre l’importance de l’interaction. C’est notre richesse.

« Concernant le problème des visas, la balle est dans le camp du provincial. Totalement. À vrai dire, le gouvernement du Québec n’a jamais été aussi libre sur cette question. »

Êtes-vous inquiet pour le recrutement d’étudiants étrangers ?

Il n’y aura pas de vols, pas de visas, et pourtant nous continuons de recevoir des demandes d’étudiants étrangers qui voudraient s’inscrire pour septembre même en sachant que nos cours seront donnés à distance. Les accueillir ne pose aucun problème sur le plan sanitaire.
Il y a une espèce de flou réglementaire dont je ne vois pas la raison d’être. Pour qu’on puisse inscrire des étudiants étrangers dans un contexte où toute la formation se fera à distance, l’État doit modifier un règlement. Actuellement, un étudiant doit suivre ses cours au Québec ; il doit y être physiquement. S’il est forcé de rester au Maroc ou en Belgique, l’étudiant peut quand même s’inscrire, mais l’établissement québécois ne reçoit pas le financement (voir encadré).

Je ne peux pas attendre au mois de septembre : j’ai besoin de pouvoir répondre aux demandes d’inscription maintenant. S’ils ne peuvent pas s’inscrire à la belle et bonne Université de Montréal, ils iront à la Sorbonne, l’UCLA ou ailleurs. Si on envoie le message qu’on ne veut rien savoir de ces étudiants même pour des cours à distance, pensez-y, on défait une image et des filières de recrutement qu’on a mis des années à bâtir. En plus de nuire gravement à l’expérience de nos étudiants ici.

Le blocage vient d’Ottawa ou de Québec ?

La balle est dans le camp du provincial. Totalement. À vrai dire, le gouvernement du Québec n’a jamais été aussi libre sur cette question. Parce que le problème des visas, qui est fédéral, ne se pose plus : il n’y aura pas de visas. Le gouvernement québécois peut agir de son propre chef.

À Québec, le dossier avance à la vitesse d’une tortue dans la neige. Ça ne bouge pas vite et ça m’agace. Le dossier est quelque part entre le bureau du premier ministre, celui du ministre de l’Enseignement supérieur et celui des Affaires internationales. Ils ne peuvent pas dire qu’ils ne sont pas au courant : encore ce matin [mercredi], je leur ai exposé clairement ce que je pense.

On n’a pas d’explication ni de justification. Historiquement, le gouvernement du Québec a toujours exigé que les étudiants étrangers soient physiquement présents sur le territoire pour être inscrits. Mais avec la crise sanitaire, ce n’est pas possible. Tout comme ça ne sera pas possible non plus pour l’étudiant de l’Estrie ou du Saguenay de venir physiquement chez nous. C’est une espèce de discrimination que je ne comprends pas. Il faut être cohérent. Je pense qu’ils manquent de vision à Québec. Ils doivent se mettre dans la tête qu’ils ne peuvent pas continuer de bloquer sur cette question.

Les étudiants internationaux, certains voient ça comme une vache à lait financière. C’est vrai que chez nous, c’est important : les étudiants sur visa représentent 10 % de notre clientèle. Mais pour moi, la question primordiale tient à la qualité de notre offre. L’enjeu de la mobilité internationale est d’abord une occasion de rencontre autant pour les étrangers qui viennent ici que pour les Québécois qui vont ailleurs. Ce n’est pas juste une affaire d’étudiants étrangers. C’est une occasion pour un étudiant de rencontrer un Brésilien, un Chinois, de s’en faire un ami, et c’est une occasion pour un étudiant québécois de sortir.

Ça fait des années que je me bats pour que nos étudiants aient une expérience internationale semblable à celles des étudiants des établissements européens ou américains. Imaginons un monde où les jeunes Québécois, les jeunes Canadiens n’auraient jamais eu d’expérience internationale. Cet aspect est très important pour les grands employeurs. Je ne veux pas qu’on déqualifie notre main-d’œuvre en lui interdisant cette expérience. C’est pour ça qu’il faut que la mobilité étudiante revienne vite. Elle contribue à l’enrichissement de la formation, et le virtuel ne sera pas une solution.

***

Une affaire de financement

D’intenses discussions ont cours entre le Bureau de coopération interuniversitaire (l’ancienne Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec) et le gouvernement concernant les étudiants étrangers qui veulent étudier dans une université québécoise, mais qui sont forcés de rester dans leur pays d’origine. L’enjeu : le financement accordé aux universités par Québec pour chacun de ces étudiants étrangers.

Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur attribue du financement aux universités pour tout étudiant qui, une fois accepté par l’institution, obtient son Certificat d’acceptation du Québec (délivré par le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration) et obtient ensuite, au moment d’entrer au pays, son permis d’études (délivré par Immigration Canada). Si l’étudiant ne suit pas ce parcours, il peut payer lui-même ses études, mais l’établissement ne reçoit aucun financement public.

La question ne se pose pas pour ceux inscrits en 2019 et qui sont restés au Canada, ils ont déjà satisfaits à ces conditions. Ceux qui sont retournés dans leur pays ont déjà leur permis d’études, et le BCI est confiant que Québec acceptera de poursuivre son financement s’ils suivent des cours à distance.

Les étudiants étrangers qui veulent s’inscrire pour l’automne ou l’hiver 2021 ne seront pas en mesure de satisfaire à toutes ces conditions. Le BCI demande donc au gouvernement d’assouplir les règles actuelles.

Le porte-parole du ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur a assuré à L’actualité être conscient de l’importance des étudiants internationaux » ainsi que des impacts financiers « à prévoir en lien avec la réorganisation de l’offre de cours pour les sessions à venir ». Il assure travailler à des solutions.

 

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Pourquoi est-ce si compliqué à l’Université de Montréal.
Voici le message que le recteur de l’Université Concordia a transmis à ses étudiants étrangers le 14 mai 2020.
« Fall term will be online — accessible anytime, anywhere in the world – A message for students from Concordia President Graham Carr »
https://www.concordia.ca/cunews/main/stories/2020/05/14/fall-term-will-be-online-accessible-anytime-anywhere-in-the-world.html?c=/coronavirus
Nous pouvons également lire ceci sur le site d’Immigration Canada (voir étudiants étrangers) https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/services/coronavirus-covid19/visiteurs-travailleurs-temporaires-etudiants.html#ss2

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