Et si la COVID-19 nous aidait à repenser le logement

Voici quelques choix à long terme que les gouvernements devraient faire afin de corriger les inégalités systémiques en matière de logement, révélées et amplifiées par la crise de la COVID-19.

Photo : Paul Chiasson / La Presse Canadienne

Afin d’empêcher la propagation de la COVID-19, plus de 3,9 milliards de personnes — l’équivalent de la moitié de la population mondiale — se sont vu demander ou ordonner de rester chez elles. Mais pour un tiers de la planète, ce n’est pas vraiment une bonne idée. Trop de gens ne peuvent pas pratiquer la distanciation parce qu’ils vivent dans des logements surpeuplés. De nombreuses communautés autochtones n’ont pas accès à l’eau potable. Des locataires sont menacés d’expulsion en raison de la précarité de leur emploi.

Au Canada, les cas de COVID-19 et les décès sont surtout survenus dans des foyers pour personnes âgées, des refuges pour sans-abris et d’autres habitations surpeuplées.

À l’échelle mondiale, les répercussions sanitaires et économiques de la pandémie ont aggravé les disparités fondées sur le sexe (avec entre autres une augmentation de la violence faite aux femmes), la race et les handicaps. Mais une vague de militantisme a mené à la création de programmes et de nouvelles approches en matière de logement.

En tant que chercheurs dans le domaine du logement, nous avons été inspirés par un appel lancé aux spécialistes de notre domaine pour qu’ils « appuient l’élaboration rapide de politiques bien pensées » et avons organisé une série de tables rondes internationales au cours des deux derniers mois. Des participants de tous les continents ont relevé plus de 50 bonnes pratiques qui pourraient influencer des décisions. Nous avons créé une base de données sur les politiques de logement en temps de COVID qui peut être consultée par lieu, type d’intervention et groupe cible.

Nous avons utilisé les notes d’orientation de Leilani Farha, ancienne rapporteuse spéciale des Nations unies pour le logement convenable, et les recommandations sur la « santé des bidonvilles » formulées par des chercheurs qui étudient le Sud planétaire afin de proposer 10 types d’actions susceptibles de ralentir la propagation de la COVID-19 et d’améliorer la situation sanitaire ainsi que les conditions de logement des plus marginalisés.

Un bénévole désinfecte un ensemble d’habitations surpeuplé pour freiner la propagation du coronavirus à Sale, près de Rabat, au Maroc. AP Photo/Mosa’ab Elshamy

Améliorations dans 10 domaines

Afin de freiner la propagation de la COVID-19 par des mesures liées au logement

1. Répondre aux besoins exprimés par les résidants de campements et d’installations informelles, notamment en matière d’eau, d’assainissement et de distanciation.

2. Protéger les occupants de refuges et d’autres logements dotés de toilettes et de cuisines communes.

3. Appuyer les mesures d’assistance comme l’accès aux soins de santé et la résistance communautaire aux expulsions.

Afin d’améliorer la situation sanitaire de personnes et de ménages marginalisés

1. Protéger les locataires et les titulaires de prêts hypothécaires contre l’expulsion, les saisies ou les coupures de services publics.

2. Fournir une aide financière aux locataires et aux titulaires de prêts hypothécaires qui connaissent une diminution de revenu, comprenant une aide au loyer ou au revenu, et un soutien au paiement des services publics.

3. Créer des mesures pour favoriser l’accès à la justice. Il s’agit de permettre la distanciation dans les refuges, la prévention des expulsions et des saisies sauvages ou illégales et le contrôle indépendant de la politique gouvernementale en matière de respect des objectifs.

Pour « reconstruire en mieux » en utilisant la COVID-19 comme signal d’alarme pour promouvoir le logement convenable.

1. Améliorer la coordination intergouvernementale entre les autorités locales, régionales, des Premières Nations, nationales et internationales.

2. Acquérir des propriétés et des terrains pour des logements sociaux ou à loyer réglementé à prix abordable.

3. Protéger les terres et les logements contre la financiarisation parasitaire.

4. Élaborer des stratégies nouvelles ou améliorées : augmenter les objectifs, le financement ou les programmes pour de nouveaux logements sociaux et abordables.

Le changement est une affaire de volonté politique

De nombreux gouvernements ont agi vite, bien que de façon provisoire, pour donner un meilleur hébergement aux sans-abris, ce qui a démontré la rapidité avec laquelle on peut apporter des changements lorsqu’il y a une réelle volonté politique. À Montréal, l’Hôtel Place Dupuis offre des chambres cet hiver aux itinérants. En Angleterre, on a aussi mis des chambres d’hôtel à la disposition de milliers de sans-abris, et en Afrique du Sud, on a transformé des écoles et des stades en refuges.

Dans les cas où un hébergement convenable avait été promis, mais non livré, les sans-abris ont pris les choses en main. De nouveaux campements informels sont apparus dans des villes comme Montréal, Winnipeg, Toronto ou Le Cap.

Un campement de sans-abris à Toronto en novembre 2020. La Presse Canadienne/Chris Young

Dans les favelas de Rio de Janeiro, de la sensibilisation publique, des soins de santé et des microcrédits ont été pilotés par la collectivité, mais le gouvernement ne s’est pas engagé à long terme à soutenir les services de base dans ces domaines.

Les interdictions d’expulsion à court terme ont été levées dans la plupart des régions, des locataires se retrouvant ainsi avec des dettes à payer alors que le chômage est encore élevé. La Prestation canadienne d’urgence a été une excellente mesure à court terme, assortie en Colombie-Britannique d’une aide supplémentaire pour les locataires à faible revenu. Mais un revenu de base universel, accompagné d’une meilleure régulation des loyers et d’une protection contre l’expulsion, serait préférable à long terme.

Parmi les approches en matière d’habitation permanente, on peut citer la résurrection d’un projet qui vise à transformer un hôtel en logements pour femmes à Yellowknife.

Cette conversion d’hôtel en maison a inspiré la nouvelle Initiative pour la création rapide de logements au Canada, qui permet aux municipalités et aux fournisseurs de logements sans but lucratif d’acquérir rapidement des propriétés pour en faire des logements permanents avec services de soutien pour les sans-abris. Des gouvernements ont pris en charge la direction de foyers de soins privés où les conditions étaient nettement inadéquates.

Il existe de nouvelles orientations politiques prometteuses. En Californie, on s’est inspiré du groupe militant Moms4Housing pour la création d’une loi qui vise à empêcher les grandes sociétés d’investissement immobilier de reprendre des logements ayant fait l’objet d’une saisie, d’expulser des locataires et d’augmenter les loyers. La loi offre 45 jours aux locataires, aux familles, aux municipalités et aux fournisseurs de logements sans but lucratif pour battre la meilleure enchère d’achat et acquérir une propriété, et le gouvernement de l’État a promis 600 millions de dollars américains à cette fin.

De nombreuses villes européennes souhaitent réguler davantage les plateformes de location à court terme comme Airbnb et exproprier les propriétés vacantes afin de les transformer en logements sociaux.

Ce sont là quelques exemples de choix à long terme que tous les paliers de gouvernement devraient faire afin de corriger les inégalités systémiques en matière de logement qui ont été à la fois révélées et amplifiées par la crise de la COVID-19.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

Laisser un commentaire