Et si les femmes n’avaient pas envie de diriger Alcan ?

Hommes et femmes sont égaux, mais différents, dit Helena Cronin, philosophe à la London School of Economics. Argument réactionnaire ? Au contraire, mon cher Darwin…


Photo de Marie-Reine Mattera

Helena Cronin est perçue comme une contradiction en talons hauts. Féministe, elle affirme que les femmes ont droit à l’égalité des chances, partout et toujours. Darwinienne, elle sait aussi que, depuis des dizaines de milliers de générations, la nature a forgé des hommes et des femmes très différents dans leurs goûts, leurs talents et leurs compétences. Et que ces différences ne peuvent faire autrement que de se manifester dans bien des sphères de la société. Un discours perçu comme hérétique par les féministes traditionnelles.

« Sans raison, pourtant », dit Helena Cronin, philosophe de formation et chercheuse à la London School of Economics. « Accepter que les hommes et les femmes soient différents ne veut pas dire accepter qu’on les traite différemment. » L’actualité l’a jointe à son bureau londonien.

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Vous pestez contre l’acharnement des femmes à dénoncer le plafond de verre. Elles se trompent d’ennemi, à votre avis ?

— Le plafond de verre est une représentation des obstacles auxquels les femmes ont eu à faire face. Le sexisme et les préjugés d’une part. Et d’autre part, des barrières très réelles, comme le manque de garderies. Les luttes des femmes ont beaucoup contribué à faire tomber ces barrières. Et il faut maintenant se demander : à quel moment allons-nous considérer que cette bataille est gagnée ? Nous en sommes au point où des gens disent que la discrimination existe sûrement encore parce que les femmes ne représentent pas la moitié de tous les patrons et de tous les politiciens. Que cette discrimination se fait en catimini ou même qu’elle est inconsciente… Un complexe de la conspiration, en somme. On se trompe d’ennemi quand on voit le plafond de verre comme le principal obstacle à la montée des femmes.

Pour déterminer ce principal obstacle , il faut d’abord comprendre la différence entre ce que les hommes et les femmes choisissent quand ils ont vraiment le choix, sans discrimination aucune. Il y a peu de femmes dans certains domaines où les critères d’admission ou de progression de carrière sont parfaitement scientifiques et impartiaux — les mathématiques, par exemple. Alors qu’il y en a énormément dans les sciences humaines ou les secteurs plus « mous », où les préjugés peuvent pourtant facilement jouer. Quelle preuve a-t-on que c’est à cause d’un plafond de verre qu’il y a peu de femmes en mathématiques ?

Oublier les différences entre les sexes n’est pas équitable, dites-vous ?

— Les hommes et les femmes sont encore plus différents qu’on ne le croyait. Le processus de digestion, l’audition et même la perception des couleurs ne sont pas les mêmes pour les deux sexes !Et les secteurs où l’on dit qu’il n’y a pas de différences sont ceux qu’on n’a pas encore étudiés sous cet angle… Comment pourrait-il en être autrement ? Voilà des dizaines de milliers de générations que l’évolution favorise certaines caractéristiques chez les hommes — la prise de risques, par exemple — et d’autres chez les femmes — la communication verbale, notamment. Il est parfaitement naturel que ces différences se reflètent dans les choix des individus, non ? Mais cette idée fait peur. On craint que le fait de reconnaître ces différences ne revienne à accepter la discrimination.

On a tort ?

— Si des gens se servent de la vérité pour justifier de mauvaises décisions, il faut combattre ces décisions, pas refuser la réalité… Qu’une différence soit inscrite dans mes gènes ne signifie pas que rien ne peut changer. On peut modifier les comportements. En agissant sur l’environnement, donc sur les politiques. Les politiques qui ne tiennent pas compte de la nature différente des hommes et des femmes ne sont pas équitables. Prenez par exemple la différence, évidente, dans les aptitudes mathématiques des garçons et des filles. L’avantage des garçons semble reposer, en partie du moins, sur une facilité innée à penser en trois dimensions. Or, certaines méthodes d’enseignement peuvent grandement aider les filles à ce chapitre. Mais on préfère souvent enseigner de la même façon aux deux sexes. Pourquoi ? C’est le genre de choses auxquelles on devrait consacrer plus d’énergie. L’espèce humaine n’est pas androgyne. Et nos politiques devraient en tenir compte.

Égales mais différentes, en somme…

— Égalité ne veut pas dire équivalence de goûts, de passions, de talents. Il est faux de croire que je doive être comme vous pour être égale à vous. Ce qu’il faut, c’est que j’aie un égal droit à un traitement équitable, que je ne puisse être désavantagée parce que je suis une femme.

Un monde où le haut de la pyramide est surtout masculin serait donc normal ?

— Si chacun peut choisir librement, il risque d’y avoir plus d’hommes au sommet des hiérarchies, parce que c’est plus important pour eux. Ils sont plus nombreux à accepter de grands sacrifices pour y arriver, comme rogner sur le temps passé en famille, entre autres. Or, à compétences égales, c’est généralement le plus ambitieux qui se retrouve en haut.

Votre sondage reflète exactement ce qu’on constate ailleurs : les femmes veulent un travail satisfaisant et se sentir utiles. Aider vraiment leurs élèves, par exemple. Ou réussir leur famille. Mais elles aiment moins la compétition et manifestent moins l’ambition, très présente chez les hommes, de dominer les autres.

Toutefois, la vision et les valeurs des femmes doivent aussi être représentées dans les prises de décision ?

— On ne peut forcer une femme à être première ministre. Nous savons que les gens (hommes ou femmes) qui atteignent le sommet en maths, en génie ou en sciences pures ont des profils psychologiques très semblables, qu’ils sont plus ambitieux et plus obstinés que la moyenne. Les femmes qui l’atteignent le sont peut-être moins que leurs collègues masculins, mais beaucoup plus que la moyenne des femmes. D’ailleurs, j’ai fortement l’impression qu’une femme qui atteint le sommet d’une institution n’est pas nécessairement très représentative de cette soi-disant vision des femmes. Mais on peut favoriser des institutions et des mesures qui permettront aux valeurs plus « féminines » d’être représentées. De toute façon, les visions du monde ne sont pas absolument tranchées entre hommes et femmes.

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