Et si…

En 1849, Papineau, Molson et Redpath épousaient la cause des indépendantistes américains. S’ils avaient été plus convaincants, le Québec français existerait-il encore ?

Qui se rappelle qu’en 1849 plus de 300 habitants du Bas-Canada, parmi les plus importants — dont Louis-Joseph Papineau, les Molson, les Redpath et les Rose —, avaient signé un manifeste demandant tout simplement l’annexion du Bas-Canada aux États-Unis ? Les raisons invoquées étaient surtout d’ordre économique. Les signataires, un peu visionnaires, avaient écrit : « L’union proposée offrirait le Canada comme champ de placement pour les capitaux américains, soit pour les travaux publics, soit pour les entreprises privées, au même titre que dans tous les autres États. » On sait maintenant que le souhait s’est presque réalisé, sans que le Québec devienne un État américain…

On ne refait pas l’histoire. On ne la fait pas, non plus, avec des si. Mais… Si, près d’un siècle plus tôt, le 13 septembre 1759, les miliciens canadiens et les soldats français avaient remporté la victoire à la fameuse bataille des Plaines d’Abraham, et que la Nouvelle-France était donc demeurée dans le giron de la France, la colonie aurait-elle été marquée par une révolution en 1789 ? Et si les Patriotes du Bas-Canada, après avoir déclaré l’indépendance, en février 1838, avaient réussi à la conquérir, quelle serait alors la situation actuelle du Québec ? Ou encore, si, en 1774, ils avaient répondu favorablement à l’invitation que les insurgés américains avaient lancé au Canada de se joindre à eux et de devenir ainsi la 14e colonie de la Nouvelle-Angleterre et, par voie de conséquence, le 14e État des États-Unis ?

Le 26 octobre 1774, à Philadelphie, les membres du Congrès général de l’Amérique septentrionale adoptent une résolution en vertu de laquelle une lettre sera envoyée aux habitants du Québec. Dans cette lettre, signée par le président Henry Middleton, on tente de démontrer que le fameux Acte de Québec (la « Grande Charte des Canadiens français ») ne garantit à peu près rien, aussi bien sur le plan religieux que sur celui des lois civiles françaises et même des lois pénales anglaises. On insiste sur le fait que les Canadiens sont taxés, même s’ils ne sont pas représentés dans un gouvernement, ce qui va à l’encontre d’un principe cher aux Néo-Angleterriens : « No taxation without representation. » On va même jusqu’à brandir une certaine menace : « Vous n’êtes qu’un petit nombre en comparaison de ceux qui vous invitent à bras ouverts à vous joindre à eux ; un instant de réflexion doit vous convaincre qu’il convient mieux à vos intérêts et à votre bonheur de vous procurer l’amitié constante des peuples de l’Amérique septentrionale que de les rendre vos implacables ennemis. »

De plus, les deux colonies ne sont-elles pas voisines ? « Votre pays est naturellement joint à celui des Américains, affirme-t-on. Joignez-vous aussi à eux dans vos intérêts politiques ; leur propre bien-être ne permettra jamais qu’ils vous abandonnent ou qu’ils vous trahissent. » Le Congrès s’était engagé à respecter la religion catholique de ses « futurs sujets », mais il avait senti le besoin de calmer un ressentiment possible de la part des protestants de ce qui était toujours la mère patrie dans une lettre au peuple de la Grande-Bretagne : « Nous ne pouvons nous empêcher d’être étonnés qu’un Parlement britannique ait consenti à établir une religion qui a inondé de sang votre île et qui a répandu l’impiété, la bigoterie, la persécution, le meurtre et la rébellion dans toutes les parties du monde. » Heureusement que les Canadiens n’ont pas pris connaissance de cette lettre !

Au Québec, malgré les mises en garde des autorités coloniales et religieuses, un certain nombre de Canadiens ne cachent pas leur sympathie pour la cause américaine. Mais ils ne sont pas assez nombreux, puisque la décision est prise d’envahir la province avec deux armées : la première marchera sur Montréal avant de prendre le chemin de Québec et la seconde aura comme seul objectif la capitale de la colonie. Montréal capitulera le 13 novembre 1775 et sera occupée par les insurgés américains jusqu’au mois de juin de l’année suivante. Par contre, ceux-ci subiront la défaite devant Québec, mais assiégeront la ville jusqu’à la venue de renforts anglais.

L’arrivée de troupes fraîches de Grande-Bretagne et de mercenaires allemands signifiera le retrait des envahisseurs. Mais que se serait-il passé si les Canadiens avaient alors décidé d’adhérer à la cause américaine et avaient réussi à vaincre l’armée anglaise ? La province de Québec serait devenue le 14e État des États-Unis naissants. À cette époque, la population des colonies était majoritairement anglophone.

Quelle aurait été l’attitude des États-Unis à l’égard de leur 14e colonie, majoritairement francophone et catholique de surcroît ? Tolérance au début, mais probablement multiplication des tentatives d’assimilation par la suite, d’autant plus que les communautés religieuses auraient eu de grandes difficultés à recruter de nouveaux membres. J’ai l’impression que le même phénomène qui s’est produit chez les Franco-Américains au cours de la seconde moitié du 19e siècle et de la première moitié du siècle suivant se serait produit au Québec. À cette époque, on était loin d’une reconnaissance du multiculturalisme. Les Canadiens de la fin du 18e siècle et ceux qui les auraient suivis auraient peut-être été fiers de devenir de bons Américains, de participer à l’évolution d’un peuple qui, avec les décennies et les siècles, s’affirmera de plus en plus.

Sans doute, il y aurait eu de petits îlots où une certaine langue à saveur française se serait conservée. Pensons au parler cajun. Mais l’adhésion à la cause américaine aurait certainement signifié, à plus ou moins longue échéance, la quasi-assimilation des Canadiens francophones. Ces irréductibles Astérix auraient certainement été l’objet de vexations de toutes sortes. L’État du Québec, figurant parmi la cinquantaine d’autres États américains, aurait fourni des soldats pour la guerre du Viêt Nam et en fournirait aujourd’hui pour la guerre en Irak…

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