Étudier en français d’un océan à l’autre

Les collèges et universités qui enseignent en français hors Québec souffrent de sous-financement. Pour les préserver, il faudra plus d’argent, mais aussi plus de collaboration… et moins de chicane.

L’Université d’Ottawa, où le tiers des étudiants sont francophones. (Photo : Université d'Ottawa)

Une université canadienne en faillite, ça ne s’était jamais vu. Jusqu’à ce que l’Université Laurentienne, à Sudbury, se déclare insolvable, en février 2021. S’étant mise sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies, l’université bilingue ferme le tiers de ses programmes, dont 45 % en français, alors que les francophones représentent 20 % de ses 9 000 étudiants. Le système ontarien étant ainsi fait, elle « tire la plogue » d’un autre établissement bilingue de cette même ville du nord de l’Ontario, l’Université de Sudbury, qui dépendait d’elle pour son financement, et qui a dû suspendre sa rentrée 2021.

L’affaire a brutalement braqué les projecteurs sur les difficultés des 22 membres de l’Association des collèges et universités francophones du Canada (ACUFC). Elle suivait de six mois la quasi-fermeture du Campus Saint-Jean, à Edmonton, étranglé par les coupes du gouvernement Kenney dans le budget de l’Université de l’Alberta. En parallèle, l’Université de l’Ontario français (UOF), à Toronto, connaissait des débuts difficiles : le gouvernement Ford ayant voulu la fermer quelques mois après avoir autorisé sa création, elle a vu sa campagne d’inscriptions être retardée, si bien qu’à la première rentrée, en 2021, elle a accueilli 151 étudiants au lieu des 200 prévus.

La crise à la Laurentienne n’a cependant pas été qu’un révélateur du sous-financement. Elle a donné du souffle aux francophones hors Québec, qui luttent depuis des décennies pour que soit respecté leur droit, confirmé par de nombreux jugements de la Cour suprême au fil des ans, à un enseignement de qualité dans leur langue. En dépit, parfois, des chicanes de gouvernance et des accusations de maraudage, comme le montre la saga en Ontario.  

« On a obtenu les conseils scolaires pour gérer nos écoles primaires et secondaires ; on est rendu aux universités », dit Serge Miville, nouveau recteur de l’Université de Sudbury, qui se bat pour assurer la rentrée 2022. 

Non seulement l’enseignement supérieur en français constitue un droit et une obligation pour les provinces, mais c’est un des rouages essentiels au bilinguisme du pays, insiste Lynn Brouillette, PDG de l’Association des collèges et universités francophones du Canada : « On est des alliés du gouvernement fédéral pour qu’il puisse atteindre ses cibles de bilinguisme, d’embauche de personnel bilingue, d’immigration. » 

Mis à part l’Université d’Ottawa, qui fait figure de géante avec ses 13 000 étudiants francophones, les établissements membres de l’ACUFC sont en général de petite taille — 200 étudiants à l’Université de Hearst, dans le Nord ontarien ; 1 400 à Saint-Boniface, au Manitoba ; 4 000 à Moncton, au Nouveau-Brunswick. « Dans un milieu minoritaire, nous jouons tous un rôle colossal en diplômant des enseignants pour les écoles francophones, des cadres pour les organismes et les services de santé, et en soutenant une grosse part de la vie culturelle, explique Serge Miville. À Sudbury, nous venons de perdre des gens brillants qui ne reviendront plus. » 

L’Ontario compte la moitié des francophones hors Québec et la moitié des établissements membres de l’ACUFC. Mais la communauté franco-ontarienne est déchirée par une querelle de gouvernance universitaire qui oppose les « bilingues » (qui défendent le modèle des universités bilingues) et les « par et pour » (qui exigent des établissements gérés par et pour les francophones). À la rentrée 2021, la province comptait sept établissements bilingues et quatre « par et pour », dont deux collèges.   

Contrairement au gouvernement du Nouveau-Brunswick, qui avait opté en 1963 pour la création d’une grande université 100 % francophone à Moncton, celui de l’Ontario, à la même époque, a choisi de créer des universités bilingues.

Ces universités bilingues offrent une scolarité en français, mais les francophones, minoritaires, sont rarement assurés de finir dans leur langue le programme commencé, l’éventail de cours diminuant souvent dès la deuxième année. Et quand il y a des coupes, elles touchent presque toujours les francophones plus durement. 

« Un établissement bilingue fonctionne en anglais. Le français va toujours être secondaire », souligne Serge Miville, qui a pu observer cette réalité pendant les cinq années où il a enseigné l’histoire à l’Université Laurentienne, avant de prendre les rênes de celle de Sudbury, mais également durant ses études à l’Université d’Ottawa. Une fois larguée par la Laurentienne, l’Université de Sudbury a ressorti sa vieille charte francophone, qui remonte à sa fondation, il y a 108 ans. Elle s’est déclarée francophone en septembre 2021, mais doit encore faire reconnaître son nouveau statut par le gouvernement ontarien. « On attend la décision », dit Serge Miville.  

Sanni Yaya, vice-recteur à l’international et à la francophonie à l’Université d’Ottawa, admet que le français est souvent l’enfant pauvre des établissements bilingues. Même à l’Université d’Ottawa, où les 13 000 étudiants francophones (sur 42 000) comptent pour presque la moitié de la clientèle postsecondaire francophone hors Québec. En 2019, un premier rapport proposait déjà une série de mesures pour ramener le français « au cœur de la mission de l’Université d’Ottawa ».

Le vice-recteur Yaya, qui vient de publier son propre rapport sur la question, explique qu’il cherche à pallier le manque de cours en français et la faible visibilité de la langue sur le campus. « On doit aussi embaucher plus de gens qui maîtrisent le français. Il faut pouvoir acheter son sandwich en français », dit-il. 

La crise à la Laurentienne pourrait avoir un effet bénéfique pour la communauté franco-ontarienne, croit Linda Cardinal, professeure titulaire à l’UOF et auteure du premier rapport sur la situation du français à l’Université d’Ottawa (alors qu’elle y était professeure titulaire de la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques). « Il y a cinq ans, rappelle-t-elle, il n’y avait qu’une minuscule université exclusivement de langue française, à Hearst [si on ne compte pas les deux collèges]. Le gouvernement vient de nous en accorder une deuxième à Toronto et là, il en émerge une troisième. »

La transformation s’annonce ardue, car le torchon brûle dans le petit monde universitaire franco-ontarien. Et la crise à la Laurentienne n’a fait qu’envenimer les choses. Des établissements accusent l’Université d’Ottawa de marauder pour son recrutement de profs et d’étudiants. La Laurentienne veut bloquer la reconnaissance ministérielle de l’Université de Sudbury pour ne pas voir partir ses étudiants francophones. De plus, l’Université de l’Ontario français en veut à l’Université d’Ottawa et à la Laurentienne d’avoir fait du lobbying contre sa création, il y a deux ans. « À cause du manque de ressources, la cannibalisation s’est installée et c’est le sauve-qui-peut général », déplore Sanni Yaya, en poste à Ottawa depuis un an et qui tente de rebâtir des ponts. « Il faut qu’on prenne tous conscience de ce qui nous unit. »

La chose qui unit tous les établissements francophones et bilingues au pays, c’est le sous-financement public. 

Si l’enseignement supérieur relève des provinces, en pratique, les petits établissements francophones ne survivraient pas sans l’aide fédérale. Devant le désastre de la Laurentienne, Ottawa a ajouté des sommes aux subventions versées par les provinces : le dernier budget de Chrystia Freeland prévoit allouer 121 millions de plus sur trois ans au Protocole d’entente relatif à l’enseignement dans la langue de la minorité et à l’enseignement de la langue seconde, par lequel le gouvernement fédéral subventionne les établissements de langue minoritaire (y compris les établissements anglophones du Québec). Cela s’ajoute aux 40 millions additionnels promis lors de la dernière campagne électorale. « Ça va permettre à tout le monde de souffler un peu », dit Lynn Brouillette.

Pour Pierre-Yves Mocquais, doyen du Campus Saint-Jean, à Edmonton, c’est encore trop peu. « Notre situation budgétaire empire tout doucement depuis 20 ans, note-t-il. Sur un budget de 12 ou 13 millions de dollars, il me faudrait 2 millions de plus pour regarnir le corps enseignant. En sciences, on ne peut offrir qu’un éventail très limité de cours en français à partir de la troisième année. » 

Le Campus Saint-Jean, à Edmonton, en Alberta. (Photo : Université de l’Alberta)

Pierre Zundel, PDG du Collège communautaire du Nouveau-Brunswick et coprésident de l’ACUFC, estime que les subventions provinciales et fédérales « sont inadéquates ». Ayant assuré l’intérim de la présidence puis du rectorat de l’Université Laurentienne de 2017 à 2019, il raconte s’être « débattu comme un diable » pour reprendre les rênes des finances. « Il y a un problème d’économies d’échelle partout. Nous avons des centaines de cours avec moins de 10 étudiants. Former des étudiants en sciences infirmières, ça coûte la même chose pour 20 étudiants que pour 100. »

« Ce qui est en cause, poursuit Pierre Zundel, c’est le système de subvention basé sur le nombre d’étudiants “équivalent temps complet”. Il s’est généralisé sans tenir compte de la mission sociale et communautaire des petits établissements hors des grands centres, en particulier dans les communautés minoritaires. » 

Denis Prud’homme, recteur de l’Université de Moncton, dénonce l’érosion lente des subventions gouvernementales, indexées à l’inflation sans que soit prise en considération la hausse réelle de coûts incompressibles. « Nos coûts montent de 2 % ou 3 % par an, mais la subvention augmente de seulement 0,7 % cette année. Les déficits se creusent, c’est implacable. » Son établissement s’est tiré d’affaire grâce à trois hausses successives des droits de scolarité de 8 % chacune, mais il n’a plus de marge de ce côté. Il faudra recruter 1 000 étudiants de plus d’ici quatre ans. « On est fiers d’avoir atteint la première cible avec 250 de plus en septembre 2021, mais il faudra répéter ça trois années de suite. »

Toutes les personnes interviewées pour ce reportage conviennent que l’autre défi à relever, en plus du financement, sera celui de la coopération. 

Il existe toutes sortes de collaborations. Parfois, c’est aussi simple que le partage de locaux, comme le font l’Université de Moncton et le Collège communautaire du Nouveau-Brunswick à leurs campus de Shippagan et d’Edmundston. 

Lynn Brouillette croit qu’il faut davantage de collaborations sur le modèle du Consortium national de formation en santé, un programme fédéral auquel participent 16 des 22 membres de l’ACUFC. « En 2003, nos établissements offraient 34 programmes de formation en santé, dit-elle. Nous en sommes à 108, qui forment des infirmières, des préposés aux bénéficiaires, des inhalothérapeutes, des médecins. » Elle cite notamment les universités Laurentienne et Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse, qui se partagent la formation à distance en travail social, ainsi que le Collège Boréal, en Ontario, qui a aidé le Collège communautaire du Nouveau-Brunswick à former une cohorte de techniciens en échographie diagnostique. 

L’Université de Moncton, au Nouveau-Brunswick. (Photo : D.R.)

Depuis 2014, l’ACUFC collabore également au sein du Réseau national de formation en justice. « Nous avons beaucoup travaillé avec l’Alberta et la Saskatchewan et nous venons de voir arriver une première cohorte d’auxiliaires à la Cour suprême », dit Yves Pelletier, vice-recteur associé à la francophonie à l’Université d’Ottawa.

Pierre Zundel convient que les membres de l’ACUFC devront surmonter leur corporatisme et leurs barrières internes. « Parfois, l’un va accrocher sur le titre qu’un autre donne au même cours ! » déplore-t-il. Ce qui empêche de reconnaître des cours ou des programmes offerts par un autre établissement.

« On pratique la double délivrance de diplômes avec l’Europe, mais on a de la misère à faire ça au Canada », note pour sa part Linda Cardinal. Elle croit d’ailleurs qu’il serait possible de pousser la coopération jusqu’à constituer un réseau qui fonctionnerait un peu sur le modèle Université du Québec. 

Ça ne fait que cinq ans que les collèges et universités sont réunis en un seul organisme, l’ACUFC, pour se donner une meilleure force de frappe, notamment en ce qui a trait au financement. 

À Edmonton, Pierre-Yves Mocquais juge que la situation sera difficile tant que la relation demeurera tendue entre le fédéral et les gouvernements des provinces, qui peinent à reconnaître leur responsabilité envers leur minorité francophone. « L’injustice est de devoir constamment se battre pour se justifier. Ce n’est pas seulement injuste, c’est obscène. » 

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Un exemple majeur du non respect, par le gouvernement fédéral, de la Loi sur les langues officielles qui oblige pourtant l’atteinte de résultats. Il est aussi dramatique de ne pas respecter la Charte des Droits et Libertés qui est supposée garantir l’égalité des Droits et Privilèges des communautés francophones et anglophones. C’est injuste et illégal et encore une fois de plus, il faudra dépenser pour aller devant les tribunaux pour avoir certainement gain de cause mais encore sans garantir les budgets nécessaires pour atteindre l’efficacité. Ça fait des décennies que ces injustices se répètent….

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Je suis content de remarquer que l’Actualité s’intéresse au sort des francophones hors Québec.
Félicitations, et de plus l’article décrit bien la situation des francophones hors Québec qui sont à la recherche d’études supérieures.

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Un article qui est très intéressant pour moi québécois. Je me demande pourquoi il ne s’établirait pas une coopération et un partage d’utilisation des ressources pédagogiques entre les institutions universitaires francophones de Canada et celles du Québec. Nous sommes à l’ère du virtuel ! Un cours en virtuel dispensé à un endroit pourrait en même temps être disponible à l’autre endroit.

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À part quelques endroits comme l’Acadie et le nord de l’Ontario, vivre en français hors du Québec est une mission impossible sauf si on est enseignant dans une école française. Autrement, tout se fait en anglais et si un francophone veut y travailler, il ne peut le faire qu’en anglais. C’est bien beau d’avoir des universités francophones mais c’est plutôt déconnecté de la réalité ambiante.

De plus, pour les francophones, les gouvernements provinciaux se font toujours tirer l’oreille et voudraient bien se débarrasser de cette minorité bruyante. Les parents vont devant les tribunaux et finissent par avoir gain de cause en Cour suprême du Canada après 10 ans de luttes juridiques et de dépenses puis le gouvernement provincial ignore platement le jugement du plus haut tribunal du pays…

À l’occasion, si la province respecte le jugement, elle trouve un autre moyen de couper dans l’éducation en français et ça repart le bal des contestations juridiques car la Cour suprême ne fait que répondre à la question en litige et le reste des questions demeurent sans réponse.

Enfin, dans bien des provinces, la minorité francophone est tellement petite que la province fait tout pour les ignorer le plus possible et offre des programmes complets dans des langues autres comme le punjabi et le mandarin… Bien des gens en CB voudraient remplacer le français par le mandarin pour pouvoir communiquer avec la communauté chinoise qui est beaucoup plus importante que les francophones et qui est majoritaire dans certaines villes.

La réalité canadienne c’est que la langue commune est l’anglais et que le français hors Québec est une sorte de langue folklorique plus ou moins utile. Ce pays est loin d’être bilingue et quand il l’est ce n’est pas nécessairement en français!

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