Évangéline crie au génocide

La déportation de 1755 peut-elle être qualifiée de crime contre l’humanité? Oui, disent certains Acadiens, qui réclament des excuses et des réparations du Royaume-Uni.

Les côtes du Nouveau-Brunswick baignent dans les flots de l’Atlantique… et dans des flots de mots. Ceux de la Sagouine, personnage d’Antonine Maillet, ont dit la difficulté de cerner l’Acadie : « C’est point un pays, ça […], par rapport que c’est pas écrit dans les livres de Jos Graphie. » Mais Manuel d’Histoire, lui, est parfaitement au courant ! Il raconte ce que lui souffle une province où le passé est si présent dans le parler, les esprits et la toponymie qu’on se croirait dans un coin, non pas du Nouveau Monde, mais de la vieille Europe.

Le Grand Dérangement, qui a coûté la vie à 10 000 personnes (surtout des enfants) de 1755 à 1763, « obsède » les Acadiens, selon Herménégilde Chiasson, lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick et premier Acadien à occuper cette fonction. En mai encore, il a jugé bon d’appeler les enseignants de sa province à promouvoir une vision positive de l’histoire. Qui, a-t-il soutenu, ne se résume pas à une « chronique du malheur ».

Son point de vue est loin de faire l’unanimité. Certains, dont des intellectuels et des artistes, voudraient au contraire aller plus loin au nom du « devoir de mémoire ». Insatisfaits de la proclamation royale de 2003, qui reconnaît officiellement le Grand Dérangement, ils veulent des excuses et réparations du Royaume-Uni, à leurs yeux coupable de nettoyage ethnique, voire de crime contre l’humanité. « Des milliers ont péri, d’autres sont partis comme des animaux sauvages et ont vécu dans le bois avec les Amérindiens, survivant de peine et de misère », dit Donatien Gaudet, ex-président du Parti acadien. « On nous a massacrés et volés. On a droit à des compensations. » Et de réclamer des sommes importantes, qui restent à préciser.

Le débat commence au début des années 1990. Warren Perrin, avocat américain d’origine acadienne, ouvre le bal en réclamant des excuses à la reine Élisabeth, demande ultérieurement appuyée par les assemblées législatives de la Louisiane et du Maine. À Ottawa, Stéphane Bergeron, député du Bloc québécois (passé au Parti québécois depuis), réclame lui aussi un acte de repentance. Il présente cinq motions aux Communes. Le premier ministre Jean Chrétien ne veut pas en entendre parler. Mais à la veille des célébrations du 400e anniversaire de l’Acadie (en 2004), le gouvernement se ravise : il fait adopter, le 11 décembre 2003, le texte d’une proclamation royale reconnaissant les « conséquences tragiques » du Grand Dérangement. Celle-ci fixe le 28 juillet comme date commémorative de la déportation et invite les Acadiens à « tourner la page ».

Force est de constater qu’ils ne l’ont pas tournée. Au contraire. Malgré la proclamation royale, la déportation suscite un intérêt qui ne s’est pas démenti après les célébrations entourant le 250e anniversaire du Grand Dérangement, en 2005 (voir l’encadré). Au cours des dernières années, le débat a porté sur la nature même de la tragédie. L’historien américain John Mack Faragher y voit un acte de « nettoyage ethnique » ; les signataires du Manifeste de Beaubassin, notamment Donatien Gaudet, croient qu’il s’agit d’un « génocide ». Cet écrit, signé par cinq intellectuels acadiens en 2002, rejette le terme de déportation, jugé trop « banal ».

Mais peut-on parler de « crime contre l’humanité » (tout acte inhumain contre une population civile) ou de « génocide » (l’extermination d’un peuple) quand il s’agit d’événements survenus au 18e siècle ? Ces concepts, définis à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, peuvent-ils être appliqués de façon rétroactive ? La réponse, à l’évidence, est oui. En 2001, le Parlement français a qualifié l’esclavage de « crime contre l’humanité ». En 2004, la Chambre des communes canadienne a estimé que le massacre des Arméniens, dans les années 1910, avait été un « génocide ».

Partout dans le monde, les procès se multiplient : le Kenya réclame des réparations au Royaume-Uni pour la sanglante répression anti-indépendantiste des années 1950 ; des descendants d’esclaves américains veulent même poursuivre la société britannique Lloyd’s parce qu’elle a assuré les navires qui ont servi à la traite des Noirs. Les actes de repentance aussi deviennent monnaie courante : en 1995, la reine Élisabeth, en sa qualité de chef d’État de la Nouvelle-Zélande, a demandé pardon aux Tainui (Maoris) pour l’invasion de leurs terres, en 1863. En février 2007, le gouvernement australien a lui aussi fait son mea-culpa auprès des aborigènes, geste qu’une majorité de Canadiens approuvent, selon un récent sondage Angus Reid Strategies.

Nos concitoyens seraient-ils du même avis s’il s’agissait de présenter des excuses aux Acadiens ? Rien n’est moins sûr. Certains observateurs disent que le gouvernement Harper a reconnu le Québec comme une « nation » dans l’espoir de séduire des électeurs québécois. Or, quel parti politique voudrait se mouiller pour les Acadiens, dont le vote est acquis depuis longtemps au Parti libéral, tant au provincial qu’au fédéral ?

« Il n’y a pas de votes là-dedans », constate Robert Pichette, écrivain et ancien chef de cabinet de l’ex-premier ministre du Nouveau-Brunswick Louis Robichaud. Selon lui, les excuses qu’Élisabeth a présentées aux aborigènes de la Nouvelle-Zélande ne devraient pas créer de précédent. « La reine est un concept abstrait, explique-t-il. Soyons concrets. C’est le gouvernement néo-zélandais qui a tout décidé et qui lui a dit : “Signez là !” » À ses yeux, les Acadiens qui ressassent les vieilles abominations pour réclamer le même traitement que les Maoris se trompent. « Il faut qu’une certaine Acadie sorte du passé, dit-il. C’est un débat d’arrière-garde. » Pas pour les signataires du Manifeste de Beaubassin. Ce n’est qu’en se replongeant dans le passé, écrivaient-ils en 2002, « que nous pourrons assumer un statut véritablement égal au sein de notre pays multiculturel et multiethnique ».

Pourquoi ce besoin de contrition ? « C’est un retour de la mémoire, de la culture », analyse Maurice Basque, directeur du Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton. « Cette tendance, aujourd’hui internationale, rappelle que les sociétés sont différentes les unes des autres, que la mondialisation ne doit pas être un bulldozer. » Mais il s’agirait aussi, selon lui, d’une façon d’opposer un refus à la complexité croissante du monde. « Quand on demande des excuses, on sort de la complexité. On sort de la couleur et on passe au noir et blanc. C’est pour cela que les historiens sont souvent mal à l’aise avec ces démarches. »

La complexité, j’ai dû y faire face en traversant la rivière Missaguash, frontière naturelle entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Au milieu du 18e siècle, elle séparait non pas deux provinces, mais deux empires, respectivement français et anglais. Mes ancêtres acadiens habitaient alors du côté anglais, dans un bourg de 2 000 habitants dont rien ne subsiste. Les quelques vestiges de ce village, Beaubassin, se trouvent sous l’actuel Fort Lawrence, localité dont le nom honore l’un des principaux architectes du Grand Dérangement, le colonel Charles Lawrence, futur gouverneur de la Nouvelle-Écosse, le méchant, donc.

Mais il ne faudrait pas croire que Beaubassin a été détruit par les Anglais. C’est un prêtre français qui, voulant concentrer la population acadienne du côté français de la frontière, l’a incendié avec l’aide de quelques Amérindiens, en 1750. Il y avait donc plus d’un méchant dans l’histoire de l’Acadie ?

Il reste, bien sûr, que les Acadiens ont été persécutés, pourchassés et spoliés sur ordre de Lawrence, lequel a donné leurs terres aux loyalistes qui arrivaient alors des États-Unis. Et je soupçonnais que la capitale du fameux colonel, Halifax, lui rendrait un hommage discret. Mais à l’église Saint-Paul, la vieille cathédrale anglicane où il a été inhumé, plus personne ne sait avec précision où est enterrée sa dépouille. On ignore même où se trouve la plaque commémorative que l’assemblée législative de l’époque a fait venir de Londres, puisqu’elle a été dérobée en 1768. Mais l’archiviste du temple, Tinker McKay, a sa petite idée là-dessus. « Je me demande si elle ne repose pas au fond du port de Halifax, dit-il. Elle aurait très bien pu servir d’ancre à un vaisseau. » La postérité aurait donc vite envoyé le gouverneur — ou du moins son souvenir — par le fond.